
Trăm điều nghe không bằng một điều thấy (Cent choses entendues ne valent pas une chose vue).
On vous propose un projet d’hôtel sur une île déserte…
Au début, vous rigolez, puis rapidement vous comprenez que la trop belle occasion d’une commande d’architecture rêvée est possible. Chronique du Mékong.
Me voilà donc parti très tôt un samedi matin du mois de mars visiter une île au centre Vietnam avec les ingénieurs missionnés de mes clients et nos associés architectes.
Une visite de site de projet au Vietnam se déroule invariablement de la même manière ; c’est un rituel rodé que je connais par cœur, un cérémonial, une procession…
Les maîtres d’ouvrage vietnamiens adorent vous inviter sur les lieux des futurs projets pour qui cette sollicitation à valeur de test où tous vos sens seront mis en éveil et où vous serez épiés !
Débarqués à l’aéroport de Phu Yen au centre Vietnam au petit matin par un Airbus A310 qui ignore la crise du Kérosène, nous embarquons dans un SUV* de couleur foncée en siège simili cuir beige. Les chevaux sous le capot ignorent les problèmes du détroit d’Ormuz.
Les tapis de sol en plastique dorés lustrés chinois de marque Louis Vuitton sont disposés pour attirer l’attention les utilisateurs…

Une seconde voiture nous rejoint, encore plus grosse, plus noire et plus rutilante que la nôtre. Cette voiture de ministre américain est celle de l’équipe du maître d’ouvrage…
Tout le monde part joyeusement dans un premier restaurant à crustacés le long de la plage.
Il est dix heures du matin, le soleil est déjà haut, la climatisation tourne à plein régime dans les voitures dont la plage avant est recouverte de fourrure marron. Elle accueille indistinctement statuettes de bouddha, Princesse de Quan Thế Âm Bồ Tát ou Sainte Vierge selon la religion des conducteurs.
Le repas commence par des bulots accompagnés d’yeux de poissons…
Je n’avais encore jamais mangé des yeux de poissons.
Au vu de leurs tailles dans nos assiettes il faut de gros thons ou des mérous de la mer de Chine.
Comme nous sommes dans un village de pécheurs j’ai confiance, malgré un léger recul accompagné d’un haut-le-cœur !
La conversation s’engage rapidement entre tous les membres de l’expédition en clarifiant pour chacun âge, situation sociale et familiale, exploits précédents avec nos clients passés.
Le repas s’étire un peu en longueur et il commence à faire chaud. Nous demandons d’installer des ventilateurs supplémentaires, ils sont comme tout dans le restaurant ; en plastique de marque coréenne ou chinoise.
Rien ne sert de refroidir, il faut ventiler abondamment en pays tropical.
C’est un moment clef d’observations, de surveillance de chacune des parties, un temps où l’on se flaire…
La mer devant la terrasse du restaurant est d’un bleu cobalt, le sable est clair.
Le week-end va être magnifique !
Nous repartons en convoi de voitures noires.
Le littoral est jalonné de nombreux chantiers d’hôtels inhabités, à croire que la côte vietnamienne va accueillir sous peu des millions de touristes…
La spéculation immobilière va bon train ! L’optimisme de ce pays n’arrêtera jamais de me fasciner…
Le départ sur l’île s’effectue depuis une anse de sable.
Nous voilà enfin sur le bateau et, comme Tintin dans l’aventure de l’Île noire, nous approchons rapidement de notre île.
Les moteurs puissants de l’embarcation sont comme ceux du SUV qui nous a transportés, ils sucent de l’essence sans se soucier des actuels problèmes du détroit d’Ormuz.
Nous faisons le tour de l’île, accompagnés de l’inévitable « drone man » qui nous escorte et qui risque à chaque sortie aérienne de flanquer son drone dans la mer.
Comme tout Vietnamien c’est un virtuose de l’équilibre.
Il récupère avec précision à chaque amerrissage sa machine impeccablement sur la bâche en plastique du toit de notre petit bateau.
Sur le flanc venté et houleux de l’île, nos ingénieurs descendus de Hanoï pâlissent, ils semblent avoir le mal de mer. Nous décidons de filer sur la plage abritée où se trouvent des baraquements de tôles. Des filaos bleutés à l’écorce grise desquament en longues lanières verticales. Leurs ombrages sur le bord de la plage sont extraordinaires.
L’arpentage du site commence !
La topographie insoupçonnable sur Google Earth se révèle à nous !
Il fait toujours plus chaud malgré la fin d’après-midi.
Nous cheminons péniblement dans le maquis dense et épineux.
Devant le magnifique paysage et la végétation préservée, nous découvrons en contrebas une longue bande lumineuse de couleur bleu clair, qui attire notre regard par sa magnifique saturation de couleurs…
Cette strate de paysage plastique s’incruste au paysage, elle constitue une nouvelle couche géologique.
L’imagination chemine dans nos têtes et les scénarios tournent en boucle :
Où s’installer sans détruire, comment faire passer les chemins, acheminer les matériaux…
Toute intervention va irrémédiablement taillader le sol.
Nous avons déjà convaincu le maître d’ouvrage d’abandonner le projet de téléphérique qui devait relier l’île au continent.
Nous nous perdons sur le chemin du retour, l’équipe fatiguée s’agace de jouer les arpenteurs sur cette île de rochers aux buissons piquants.
Le bateau aux deux puissants moteurs nous ramène, le soleil se couche avec le vrombissement des machines.
Nous reviendrons demain !

Arrivés sur la terre ferme, notre client nous invite dans un second restaurant.
Celui-ci n’est pas en bord de plage mais au centre-ville.
Le plafond est constitué de plaques de bakélites rectangulaires aux motifs de coraux.
Au sol les carreaux de céramiques mal jointoyés imitent le bois !
L’acoustique y est sensationnelle…, certains clients entonnent des karaokés avec des micros en Micarta lumineux !
Aux murs, une tapisserie plastique imite à la perfection des carreaux de céramique.
La décoration du restaurant se compose de calendriers lunaires aux paysages marins et de multiples objets entreposés : coquillages en résine de silicone ou anémones de mer transparentes lumineuses.
Tout cela finira un jour par rejoindre la strate de plastique bleu-blanc…
La quantité de plats est plus importante qu’à midi et la bière coule plus abondamment.
Nos hôtes confirment une politesse vietnamienne : satisfaire son invité en laissant invariablement à la fin du repas des monticules de plats sur la table…
Nous revenons en titubant à notre hôtel, et rêvons de notre île montagneuse qui nous attend pour une seconde excursion.
Le lendemain matin, nous repartons en excursion !
Monsieur Tong, le seul habitant, tient à nous faire traverser l’île de long en large.
Monsieur Tong est habillé sobrement d’un tee-shirt délavé Louis Vuitton et d’une casquette Dior au noir impeccable.
Son visage émacié, ridé, laisse entrevoir un sourire malicieux et une dentition fortement contrariée.
Il prend une machette et nous voilà repartis en file indienne empruntant un petit chemin de terre, il est 9 heures et il commence à faire chaud.
La cohorte d’architectes et d’ingénieurs grimpe dans un paysage de gros rochers balayés par les vents marins. Personnes ne dit alors plus rien, chacun se tait, maugréant d’être venu en week-end de découverte !
Le silence est pesant.
Nous sortons de la forêt de filaos pour arriver sur un paysage ouvert de maquis aride soufflé par le vent et habité de serpents.
Nous sommes en plein cagnard, plus une once d’ombre.
Je sens mon cou et mon nez rougir, je n’ai qu’une fine casquette. On saisit à ce moment la parfaite utilité du chapeau conique vietnamien.
Les ballonnements de bières dans mon ventre me font regretter ma soif d’hier.
Chacun avance lentement, avec application, en file indienne derrière Monsieur Tong.
À l’arrière de la caravane les ingénieurs du maître d’ouvrage se demandent ce qu’ils sont venus faire dans cette galère avec les « Tintins Français ».
Tout le monde transpire fort, les habits collent, de grandes auréoles de sueurs apparaissent sur les vêtements.
Nous arrivons en hypersudation au bout de l’île et nous stoppons face à un aplomb rocheux majestueux qui surplombe la mer. C’est là que nous déciderons d’installer le futur centre de thalasso thérapie, le ‘resort’ de soixante chambres et la fondation culturelle qui n’existera peut-être jamais…
Le projet complexe de construire sur cette île demande un tel savoir-faire avec une maîtrise d’ouvrage avertie, des précautions inouïes avec des opérateurs hors pair pour faire venir des touristes respectueux de la nature ! Y est-on vraiment dans ce joyeux délire ?
Notre maître d’ouvrage a besoin d’un nouveau projet pour conserver son droit à posséder cette île et nous en sommes certainement que les prétextes…
Mais bon, le jeu en vaut la chandelle le projet précédent était vraiment à vomir.


Il est 11 heures.
Le soleil est à son zénith.
Le « drone man » en tongs de marque Lacoste a failli glisser dans la falaise.
La cohorte décide à l’unanimité de rebrousser chemin avant un drame.
Nous allons déjeuner pour la troisième fois avec notre client…
Des calamars et des langoustes géantes préparés par la femme de Monsieur Tong nous attendent autour d’une table basse en plastique.
Le déjeuner est servi sous l’ombre des filaos de la plage, les tables et les chaises ont la même couleur que la strate plastique qui corolle l’île.
L’atmosphère crispée de la balade en groupe se détend progressivement avec le déjeuner et la perspective d’en finir avec la mission dominicale de reconnaissance.
La sueur colle nos vêtements et la soupe chaude poivrée épicée que l’on nous sert amplifie la transpiration toujours présente.
Nous reprenons le bateau.
L’Île est désormais derrière nous, mais rien n’est encore fini…
La horde de SUV noirs rutilants s’élance pour aller visiter un autre site sur la côte sur lequel le promoteur indique vouloir construire un autre projet encore plus grand avec plusieurs ports, marinas et excursions exceptionnelles sur l’île, et même deux golfs ! Un hôtel cinq étoiles et un autre de six étoiles…
Ah…
Peut-être les mois qui viennent confirmeront le bon sens.
En tout cas, c’est ce que j’espère encore secrètement ce printemps…
Bien plus tard…
À vingt-trois heures l’avion du retour se pose enfin sur le tarmac encombré de Saïgon avec deux heures de retard tant le trafic aérien vietnamien est saturé.
Le week-end découverte aura été somme toute, assez long…

Olivier Souquet
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