
Trois ans auprès de Renzo Piano, des années avec Peter Rice… Pourtant l’histoire sur laquelle Jean-François Blassel (1), ingénieur architecte, fonde aujourd’hui sa pratique nous emmène loin, très loin. Chronique d’un désastre annoncé…
L’histoire commence fort et de façon inattendue avec ce mot mystérieux qui va hanter ce texte : entropie.
L’entropie préside à la pratique de l’ingénieur architecte Jean-François Blassel et son œuvre sur le sable en est une métaphore rêvée… L’entropie est une loi physique neutre qui caractérise la tendance naturelle des systèmes à se désorganiser avec toujours plus de dispersion et d’irréversibilité. Pour les penseurs de l’écologie, de la technique ou de l’architecture, elle fonctionne comme une sonnette d’alarme parce qu’elle rappelle brutalement qu’aucune ressource n’est infinie, qu’aucune organisation n’est stable par nature, et que toute construction porte déjà sa propre usure. La civilisation aussi.
L’idée n’est pas nouvelle. Elle naît à la fin du XIXe siècle, avec la thermodynamique (2) de Rudolf Clausius (3), l’inventeur du mot entropie en 1865, pour désigner la tendance irréversible des transformations énergétiques et l’idée vertigineuse de la « mort thermique » de l’univers. Elle est réactivée au XXe siècle avec les guerres mondiales, Hiroshima et Nagasaki et la conscience d’une destruction produite par la technique elle-même.
Les années 1970 marquent un basculement décisif : avec le Club de Rome, Dennis Meadows (4) et The Limits to Growth (1972), l’entropie quitte la physique et la spéculation cosmique pour devenir une inquiétude politique, économique et écologique. Elle cesse d’être seulement la fin possible de l’univers ; elle pénètre dans nos vies et devient la limite concrète de notre propre modèle de civilisation.
Au début des années 1980, les travaux sur les « Big Five » (5) vont encore plus loin en identifiant cinq grandes extinctions massives du vivant sur Terre… survenues bien avant l’homme, avec disparition brutale d’espèces à l’échelle planétaire, dont la plus connue reste celle des dinosaures. Un coup de tonnerre scientifique : l’extinction massive n’est pas l’exception mais une loi de l’histoire du vivant, et l’humanité pourrait bien en être aujourd’hui l’agent.
En 1995 le paléontologue Richard Leakey et l’écrivain scientifique Richard Lewin (6) prolongent cette intuition : la sixième extinction serait celle en cours, provoquée par l’activité humaine. Alors s’installe la peur…
Et si c’était une société très avancée qui, il y a des millions d’années, avait provoqué une extinction de masse dont nous n’aurions plus aucune trace ??? Et si dans 100 ou 200 000 ans il ne restait plus de trace… Plus aucune trace.
En architecture, l’entropie est convoquée de manière métaphorique pour parler ruine, usure, dégradation, jusqu’à désordre urbain ou vieillissement des bâtiments. Le terme donne une assise scientifique à une intuition très ancienne : rien de construit n’est permanent.
Construire, c’est créer localement de l’ordre. Hélas le temps, l’usage, le climat ramènent progressivement cet ordre vers la dispersion.
L’entropie mesure donc l’aplatissement du monde. Les mots sont dévastateurs et sans appel. À l’échelle cosmique, c’est l’hypothèse de la « mort thermique » de l’univers, un état final où tout serait uniformisé, sans différence de température, sans mouvement utile, sans possibilité de transformation.
C’est ce processus que Blassel, qui est tout sauf un pédant, veut raconter, lorsqu’il arrive sur la plage d’Archisable : organiser la scène en psycho–archi-drame pour… bloquer le flux de la marée. Pas moins !
« Quand tout est plat, cela ressemble à cette plage, juste après cette structure éphémère que je vais essayer d’ériger, cette matière que je vais mettre en forme, cette énergie que je vais dépenser. Force, fonction, pérennité, à la fin tout se dilue », dit-il.
Le premier geste est une architecture réduite à son principe le plus archaïque : un mur, une protection contre la mer qui avance. Un rempart horizontal, épais, compact, dressé face à l’horizon. Sévère. Radical. Splendide.
Le second geste est la perforation centrale en forme de voûte : un passage, une fragilité déclarée, pas un décor mais une organisation scénique et dramatique de la stratégie constructive, une volonté de diriger le flux plutôt que prétendre l’empêcher. En d’autres mots, ne pas nier la force de l’eau mais organiser l’inéluctable.
« Cette structure éphémère de la plage qui va subir une déformation progressive est la mesure du temps, est l’image de notre travail. Comme l’humain qui est un épiphénomène transitoire, comme nos bâtiments », explique-t-il.
Sous cet éclairage, le mur de sable de Blassel incarne cette condition. Contre une force plus vaste qui travaille déjà à la dissolution, on construit, on stabilise, on organise. La marée n’est plus seulement l’eau, elle est l’image parfaite de la figure du temps, de l’usure, voire de l’effondrement des systèmes vivants eux-mêmes.
Blassel en écrit les lois (7) dans son texte Archisable. Il ne produit pas la forme comme geste autonome mais comme négociation concrète avec les forces réelles : matière, temps, usage, entropie. Le percement est une leçon de structure. Percer n’est pas affaiblir mais donner une forme à la pression. Le mur cesse d’être une pure masse pour devenir dispositif hydraulique. Un ouvrage d’ingénierie – digue, pertuis, écluse – une architecture primitive.
Contraindre le mur de sable à devenir architecture est un rêve de masse, d’épaisseur, de limite. Toutefois cette organisation reste provisoire. À la construction succède sûrement la ruine. C’est la loi du genre.
À ce moment de l’entretien je me dis qu’il me faut d’urgence le ramener sur le terrain ferme de la vie, là, tout de suite… dans la belle nature, qui existe encore, prête à accueillir de beaux projets… Heureusement il y a les ponts… ou plutôt les passerelles, plus humains, plus vivants.
Nous commençons par la passerelle sur l’Assiniboine River, au Canada. Une histoire de jeunesse. Je respire… « Embâcle – Débâcle » me dit-il, « j’ai vécu la disparition ». Je frôle le désespoir. Dans les pays froids, l’embâcle désigne le moment où les glaces s’accumulent et bloquent soit le fleuve soit l’ouvrage. Au printemps, quand le fleuve dégèle, les plaques de glace se brisent et descendent brutalement avec le courant, c’est la débâcle.
Il fallait tenir compte de l’érosion saisonnière dans la conception de la structure. Le tablier en béton devait être réalisé avant les arches métalliques ; parce que le béton était précontraint, il devait prendre sa forme définitive avant d’être connecté à l’acier. Pour le chantier, l’entreprise avait installé une passerelle provisoire sous le tablier. Mais au printemps, la rivière a débordé et tout emporté avec la passerelle provisoire. « On a vu passer la roulotte de chantier… »
« C’est l’idée de la disparition dont on s’efforce de retarder l’arrivée », dit Blassel. La formule est belle et terrible. La culture d’ingénieur est réglée par le nombre. Le rôle de l’ingénieur est de prédire ce qui va se passer ; il fait des calculs, regarde si les valeurs sont acceptables ou non. Cependant, au fond, il sait déjà que construire ne signifie pas abolir la ruine, seulement en différer l’échéance. Construire, c’est retarder.
Retarder l’eau, retarder l’usure, retarder l’effondrement. Un pont n’est pas une victoire sur le fleuve mais une trêve. L’ingénieur ne croit pas à la permanence ; il calcule simplement le temps qu’il faudra avant qu’elle ne cède.
Le sable disait exactement cela. La marée montante n’était pas seulement l’image du temps ; elle était la version nue de ce que tout ouvrage affronte. Le pont canadien, la passerelle provisoire emportée, la roulotte qui dérive dans le courant : même leçon. À la construction succède sûrement la ruine. La différence tient seulement à la vitesse.

À Arras (Pas-de-Calais), une passerelle sur la Scarpe. La question semble simple : comment franchir une petite quarantaine de mètres dans une plaine alluviale, entre jardins partagés et terrain remblayé, avec le minimum de moyens ? Il faut finalement très peu de choses : « une surface pour marcher dessus et un garde-corps pour ne pas tomber à l’eau. Le tablier et le garde-corps, c’est ce que l’on voit. C’est justement là que l’affaire devient intéressante. En réalité, la poutre treillis est cachée dans le garde-corps. La main courante en est la membrure supérieure, le tablier la membrane inférieure. Normalement, la partie comprimée est en haut, la partie tendue en bas. Là, il a fallu inventer une autre manière de faire fonctionner la poutre. La rivière est à peine à un mètre sous le niveau du terrain mais il faut monter suffisamment haut pour laisser passer les péniches. En même temps, la pente doit rester très douce pour les mobilités réduites. Résultat : quarante mètres de franchissement, cent vingt mètres de rampes. Comme deux plongeoirs qui se regardent face à face. Le minimum de matière mais exactement au bon endroit. Construire, ici encore, c’est créer localement de l’ordre ».
Le sol, lui, raconte une autre histoire. Toute la plaine alluviale a été remblayée avec l’ancienne décharge municipale d’Arras. « Les déchets ont été compactés sur ordre de la ville, puis recouverts d’un mètre cinquante de terre. Ni vu ni connu, c’est devenu un parc… Pour l’amiante, on encapsule. Clairement, le mieux reste encore de ne pas faire de déchets. Autrefois, les déchets n’existaient presque pas. Tout était récupéré. À Paris, il y avait une multitude de petits métiers pour cela ; tout se recyclait. Les décharges industrielles sont une invention récente, presque une invention du XIXe siècle ».

À Landerneau (Finistère), sur l’Elorn, il ne s’agit plus seulement de franchir l’eau mais de composer avec son passage, son rythme, son droit de circulation. La passerelle est mobile : quarante-quatre mètres de long, deux mètres cinquante de large, une travée centrale exactement dans l’axe du chenal, capable de se lever par vérins hydrauliques pour laisser passer les bateaux.
Ici encore, le dessin commence par une évidence presque modeste : faire tenir ensemble la structure et l’usage. Le tablier en forme de U devient à la fois poutre porteuse et protection latérale pour les piétons et les cyclistes. Rien ne s’ajoute, tout se confond. La structure n’est pas cachée ; elle devient le paysage même du passage. « Le choix de la tôle d’aluminium n’a rien d’un effet de style. Il vient des bateaux de pêche locaux, de leur logique simple et robuste : un matériau léger, naturellement résistant à l’érosion, habitué au sel, au vent, à l’eau qui revient toujours. L’ingénieur regarde le port avant de dessiner le pont ».
Il y a là quelque chose de presque marin : la passerelle semble moins posée sur la rivière qu’amarrée à elle. Quand elle se lève, ce n’est pas un geste spectaculaire mais une politesse rendue au fleuve, la reconnaissance que l’eau garde la priorité.
Dans la longue perspective de l’Elorn, elle apparaît comme une ligne claire, presque silencieuse, où la lumière glisse sur l’aluminium comme sur une coque. Entre matière et reflet, entre infrastructure et embarcation, l’ouvrage hésite volontairement.

Construire, ici encore, ce n’est pas imposer une forme, mais trouver la bonne manière d’être présent dans le paysage sans lui faire violence. En ce sens, l’entropie ne concerne pas seulement la ruine finale d’un bâtiment mais son devenir dès l’instant où il est construit. Elle ne désigne pas l’énergie elle-même mais la part irréversible de toute transformation : ce qui se dissipe, s’use, se disperse et ne revient pas spontanément à son état initial. Au fond, l’entropie dit quelque chose de terriblement simple : l’ordre n’est jamais qu’une suspension provisoire du désordre.
Alors, Monsieur l’Ingénieur-Architecte ? Votre grand ennemi, le béton, serait donc la cause de tous nos maux ?
« Le principal problème carbone du béton est le ciment. Pour fabriquer le ciment, il faut chauffer le calcaire à très haute température, ce qui consomme énormément d’énergie. De plus, la réaction chimique elle-même libère le CO² contenu dans la roche. Ce CO² ne vient donc pas seulement du four mais directement du calcaire lui-même : c’est ce qu’on appelle la décarbonatation. Elle représente à elle seule une part majeure – souvent plus de la moitié – des émissions du ciment ».
Il existe cependant aujourd’hui des ciments bas carbones, avec des liants moins émissifs, qui réduisent la part de clinker (8). Oui mais… « il y a aussi la quantité immense de granulats nécessaires – sable, graviers – dont l’extraction détruit les lits des rivières, fragilise les littoraux et ravage des écosystèmes entiers ».
Sommes-nous donc condamnés à retourner à la cabane des trois petits cochons ? C’est le grand paradoxe : le béton est le matériau de la permanence mais il repose sur une consommation violente de ressources finies. Inutile pour autant de se jeter dans les bras d’une écologie moralisatrice, souvent plus vertueuse en discours qu’intéressante en architecture. « Le béton n’est pas l’ennemi ; il devient problématique lorsqu’il cesse d’être un choix pour devenir un réflexe pavlovien », explique Jean-François Blassel. La question ne serait pas de l’abolir mais de retrouver une intelligence de son emploi. L’enjeu n’est pas la vertu affichée mais la justesse constructive.
Il nous reste donc – avant de disparaître de la planète – à relire l’architecte Christopher Alexander (1936-2022) qui rappelait que l’architecture ne se mesure ni en tonnes de béton coulées ni en certificats verts encadrés dans les halls d’entrée. Il parlait de « the quality without a name », cette qualité sans nom qui fait qu’un lieu est juste, habitable, presque heureux. Ce qui, convenons-en, est plus difficile à obtenir qu’un label environnemental.

La véritable surprise chez Blassel est exactement à cet endroit, derrière le discours noir, la disparition, la ruine inévitable, il y a cette « quality » qui a pour noms gentillesse et bienveillance. Ses passerelles ne sont jamais de simples démonstrations de force, elles sont faites pour ceux qui les traversent, dans le plaisir du paysage, sans geste inutile. Les passerelles de Blassel offrent la promenade. C’est tellement bien.
Tina Bloch
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(1) Les deux identités de JF Blassel se déclinent en 2 entités : RFR pour l’ingénieur et SPAN l’pour l’architecte
(2) La thermodynamique est la branche de la physique qui étudie les relations entre la chaleur, l’énergie et le travail, ainsi que la manière dont l’énergie se transforme dans un système.
(3) Clausius construit le mot entropie à partir du grec tropein (transformer, tourner ), en écho au mot énergie (energeia), pour marquer le lien entre les deux notions. Le mot thermodynamique est généralement attribué à William Thomson dans les années 1850.
(4) Dennis Meadows, né en 1942, scientifique américain, spécialiste de la dynamique des systèmes de l’analyse des ressources et des politiques environnementales.
(5) La théorie des “Big Five” – les cinq grandes extinctions massives – a été formalisée surtout par les paléontologues David M. Raup et Jack Sepkoski dans un article majeur de 1982 : Mass Extinctions in the Marine Fossil Record. Ce ne sont pas des civilisations humaines mais des extinctions massives du vivant.
(6) Richard Leakey et Roger Lewin : The Sixth Extinction (1995)
(7) Extrait du texte de Jean-François Blassel (Archisable 2 ed Le Bec en l’air) Loi 1-1 « L’organisation, l’ordonnancement et l’ordre se font et se défont au fur et à mesure que l’entropie croît ». Loi 1-2 « A la construction succède sûrement la ruine ». Loi 2-1 « En petite quantité, l’eau confère leur cohésion aux grains ». Loi 2-2 « En abondance, l’eau retire sa cohésion aux grains ».
(8) Le clinker est le composant principal du ciment. Il s’agit de nodules obtenus en chauffant à très haute température (environ 1 450°C) un mélange de calcaire et d’argile. C’est cette étape de cuisson, et la décarbonatation du calcaire qu’elle provoque, qui rend le ciment très émetteur de CO².