
Au-delà des manifestations pendant les journées professionnelles, début mai 2026, contre la présence russe et israélienne, la Biennale d’art de Venise est évidemment politique dans toutes ses dimensions formelles. Chronique de l’avant-garde.
N’en déplaise à tous ces pouvoirs autoritaires qui aimeraient tant un art inoffensif, pourquoi pas supprimer les pavillons nationaux ? Ainsi les artistes se libéraient de ces dirigeant.e.s totalitaires et Venise continuerait à être une hétérotopie salvatrice.
Venise est une hétérotopie…
Michel Foucault, l’auteur de l’indispensable « Surveiller et punir » (1975, Gallimard), donna deux conférences radiophoniques en 1966 aux noms explicites : « Le Corps Utopique et Les Utopies réelles ou lieux et autres lieux ». En 2004, INA éditions eut la bonne idée d’éditer un CD* avec ces deux enregistrements audio. Après une introduction musicale de Pierre Boulez, Michel Foucault rentre dans le vif du sujet dès la plage 2. Dans « Les contres espaces, lieux réels hors de tous lieux », il liste toute une série d’« utopies localisées » utilisées par les enfants comme le fond du jardin, le grenier, la tente indienne (souvenons-nous de celle du garçon dans le film Parasite, 2019, de Bong Joon Ho, illustration parfaite de ce lieu ailleurs mais bien présent physiquement).
Utopies situées – les jardins, les cimetières, les asiles, les prisons, les maisons closes, les villages du Club Méditerranée (Club Med), – cet ensemble d’espaces fermés se distingue du brouhaha de la ville. Comme le cinéma et le théâtre, ces endroits sont dans et hors du monde dans un même mouvement. Toute société en crée, c’est même le premier principe de l’hétérotopie.
Quand Michel Foucault traduit son concept dans des hypothèses coordonnées, il parle notamment de maisons en Amérique du Sud quand au XVIIIe siècle une pièce extérieure, jumelée à la résidence principale, était réservée à tout voyageur de passage, mais il insiste sur l’importance du cimetière comme ultime hétérotopie. « Le cimetière est le lieu d’un temps qui ne s’écoule plus », rappelle-t-il.
À bien des égards, Venise est un cimetière.
Évidemment le cimetière officiel de Venise occupe une seule et unique île, au nord, entre Venise et Murano, qui porte son nom – San Michele. Créé par Napoléon Bonaparte, il est entièrement dédié à l’enterrement des chrétiens ; ce cimetière est véritablement une hétérotopie selon les critères du philosophe de l’enfermement. Il a même eu le droit à une extension contemporaine du magicien David Chipperfield, architecte aux subtiles réhabilitations patrimoniales.
À cet égard, Venise est une hétérotopie à part entière, un tombeau… un tombeau bien vivant au demeurant. Surtout si nous abordons La Biennale di Venezia.
Sur l’île principale où se déroulent les Biennales d’Art et d’Architecture (le Cinéma se tient au Lido), comme par hasard, deux lieux hétérotopiques accueillent la Biennale Arte di Venezia 2026 : Les Giardini et L’Arsenale.


Depuis 1895, dans les Giardini (initié au début du XIXe siècle sur ordre de l’empereur Napoléon, encore !), autour du Pavillon central, récemment restauré par l’agence romaine Labics,** où l’exposition internationale se déploie, plus d’une trentaine de pavillons nationaux ont été édifiés au fil du temps,*** entre des allées plantées pour l’ornement et l’ombrage (pins, cyprès, chênes verts et autres platanes). L’odorat n’est pas en reste car longer le quai en pourtour des Giardini est un régal pour les narines.
À deux pas de là, se dresse L’Arsenale. Autant de bâtiments de briques jaunies par le temps, la Corderie, l’Artiglierie, Gaggiandre, Tese Cinquecentesche te Tese delle Vergini offrent 25 000 m² couverts (autant à ciel ouvert, soit 50 000 m² au total) pour recevoir la suite de l’exposition internationale conçue par un.e commissaire invité.e, et une suite de pavillons nationaux récemment intronisés par la Biennale.
Deux adresses où vous rentrez comme pour aller au cinéma. La quintessence du septième art ne serait-elle pas de montrer la mort en action ? « De faire vivre les morts » comme le dit Antoine de Baecque dans « Le cinéma est mort, vive le cinéma ! » (2021, Gallimard). Une mort active comme nous pouvons parler d’une archive active ou d’une pensée active.
Hélas, cette année, plusieurs tragédies plaident pour cette hypothèse : la première tient au décès de Koyo Kouoh, la commissaire générale de cette 61ème exposition internationale d’art ; la deuxième par celui de l’artiste allemande Henrike Naumann, toutes les deux parties soudainement.
Dans sa fameuse phrase « Et néanmoins nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels »,**** Spinoza indique comment toucher notre éternité lorsque nous sommes vivant.e.s. Si nous suivons la pensée de Bento autour de son concept d’« essence », alors nous pouvons émettre l’hypothèse que ces deux femmes ont atteint leur troisième genre de connaissance, à savoir « l’essence singulière » versée dans « les notions communes de la raison ». Même si elles n’ont pu être présentes physiquement à l’ouverture de la Biennale 2026, elles avaient tout projeté et savaient qu’elles avaient déjà touché leur éternité avant l’ouverture de La Biennale.


Visiter l’ensemble de l’exposition au titre très spinoziste de « In Minor Keys » (« En mode mineur » si nous suivons la métaphore musicale), incite à la mélancolie, de temps en temps à la nostalgie, parfois à la tristesse. Harmonies et mélodies visuelles rythment les pas dans l’Arsenale. Au fur et à mesure que les visiteurs s’enfoncent dans la Corderie, long travelling de 315 m, de nombreux fantômes s’agitent sous forme de sculptures, de rares peintures plutôt monumentales, d’installations le plus souvent vidéographiques et immersives, et d’un clair-obscur qui les transforme en ombres spectrales.
Quand je vous dis que la hantise infuse cette manifestation artistique.

Dès l’entrée, un grand volume sombre. En son centre, un immense cylindre flotte dans l’espace, il est recouvert d’une toile aux multiples motifs abstraits gris, bleus et violets. Très fortement éclairé de l’intérieur par plusieurs projeteurs. Après quelques instants, vous voyez des ombres s’animer et parcourir les motifs : les premiers spectres vous accueillent. Passer derrière et la lumière froide contraste avec celle du verso de la surface peinte dont la dominante jaune accentue la dimension solaire de l’ensemble. Bienvenue dans un monde où les lumières froides des écrans contrastent avec celles diffusées par des spots suspendus ici et là.
La circulation entre les œuvres est extrêmement fluide.
Invitée par Koyo Kouoh, l’agence du Cap Wolff Architects,***** a conçu une scénographie dans laquelle les visiteur.e.s côtoient les œuvres dans une proximité jamais entravée par un sentiment d’empêchement. Dans ces grandes manifestations, il est souvent difficile de voir les œuvres dans les meilleures conditions ; ici, il manque toujours une assise pour regarder un film, donc vous le zappez ; là, une cloison ou un rideau n’existe pas alors que le besoin s’en fait sentir car l’œuvre mérite un isolement sonore, etc. Dans cette 61ème édition, les assises sont toujours placées au bon endroit.
Dans le long tunnel de la Corderie, tout concourt à parcourir dans une temporalité optimum la diversité des propositions plastiques. Telle une partition en dix mouvements, comme autant de secteurs, l’exposition regroupe ici plus de 80 artistes.


Un détail renforce ce sentiment : l’emploi de plaques en carton nid d’abeille pour toutes les cloisons et cimaises sur lesquelles peintures et sculptures sont accrochées. Même les socles utilisent ce matériau avec un couronnement recouvert d’un tissu couleur indigo et le visiteur oscille entre plateaux ouverts et salles fermées ; ces dernières sont principalement dédiées à des projections « cinématographiques » et sont parées de hauts et longs rideaux de velours noirs afin de faire le noir et maximaliser la qualité sonore de l’écoute.
Dans le troisième secteur, grâce un enchaînement d’œuvres de Theo Eshetu, Nick Cave et Tonia Nekkia Mcclodden, le visiteur se retrouve enveloppé dans un cocon qui le maintient en éveil et le pousse à regarder un film sur un écran suspendu. Avant d’être absorbé par la projection, une petite musique envoûtante semble faire de la vue d’un olivier tournant sur un podium une petite danseuse dans une boîte à musique.


Cette ritournelle entêtante conditionne l’accès aux sculptures voisines. Mi-humaines, mi-organiques, elles sont l’œuvre du sculpteur étasunien Nick Cave, pas le chanteur australien. Au sol, un homme allongé sur le dos, avec les bras en croix, fleurs à la main, semble mort, au-dessus de lui, un autre homme vient l’embrasser de larmes sur sa figure cachée par une espèce de vasque, tous les deux sont recouverts de feuilles, le tout coulé dans du bronze sombre. Dans le prolongement de cette sculpture peu rassurante, un homme assis sur une chaise est lui aussi couvert de feuilles sur son corps. Sa tête s’est d’ailleurs transformée en arbre dont les branches servent de perchoir à divers oiseaux. Étrange.


Toujours ensorcelée par la ritournelle de l’olivier, l’oreille perçoit de nouveaux sons, qui prennent le pas. Des notes de pianos, des pas, des dialogues plongent le visiteur dans un film fascinant. Tourné en pellicules 16 mm transférées sur support numérique, ce long métrage montre plusieurs protagonistes échanger autour de drôles de rituels où il est question d’une épée, de deux masques, de beaucoup de cigarettes, de quelques verres, d’une chambre et d’un bar. Dans un noir et blanc aux contrastes granuleux, le montage renforce la plasticité des matières par un savant emploi du champ-contrechamp. Les mouvements de caméra sont rares et les plans fixes appuient la suspension du temps et les profondeurs de champ. Le rythme est lent, la dilution du temps s’éprouve dans la contemplation des corps souvent statiques. Littéralement scotchée à l’image, l’histoire en devient secondaire. La fumée de cigarette, très présente dans le cadre, donne aux figures humaines des aspects de spectres. Perdu avec eux, il est difficile de sortir de ce film. Quelle beauté plastique !
Rien que pour cette œuvre, le déplacement à Venise vaut le coup.


« Ruinous » est sortie en avant-première à la Biennale. L’artiste-cinéaste Tiana Nekkia McClodden y joue un rôle marquant. Belle prestation.
Ce film fait partie d’une installation où l’on retrouve notamment une épée dans un boîtier sur un socle et un documentaire sur l’artiste au travail dans son atelier, affairé.e à peintre une toile monumentale.
D’autres œuvres transfigurent le réel, réveillent des souffrances et des morts, ou immergent les visiteurs dans des réalités politiques indignes de l’humanité mais si humaines.
À la suite de ce parcours, une seule chose vient à l’esprit : mort aux pavillons nationaux !

Mort aux pavillons nationaux !
Vive l’autonomie politique et plastique de l’œuvre, donc de l’artiste !
À aucun moment, l’importance de la nationalité n’a compté pour comprendre l’œuvre exposée dans La Corderie. Si la géolocalisation du lieu de production peut à certains endroits renforcer la puissance politique du travail, rarement elle en constitue la seule perspective. L’émotion et l’aspect formel contribuent largement à en comprendre les enjeux et le contexte d’éclosion.
Depuis 2006, la Biennale de São Paulo a supprimé les pavillons nationaux. La Biennale di Venezia serait grandement inspirée de faire de même. Nous pourrions ainsi regarder les œuvres dans toutes leurs dimensions sans a priori nationaux, simplement dans un universalisme culturel salvateur.
Christophe Le Gac
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*Aujourd’hui, un livre existe : Le Corps utopique, les hétérotopies, 2019 (2009), éditions Lignes, avec une présentation de Daniel Defert
** https://www.labics.it/
*** https://www.labiennale.org/en/art/2026
**** Baruch Spinoza, L’éthique, EL5P23S, p.535, traduction de « l’éthique » par Bernard Pautrat, 2010, éditions du seuil, Essais, Points
***** https://www.wolffarchitects.co.za/projects/all/61st-venice-biennale-in-minor-keys/