
arc en rêve expose côte à côte le duo barcelonais Flores & Prats et Quinton architects, deux expositions à voir absolument, tant les dessins, les plans, les maquettes et les espaces de monstration respirent la physicalité de l’acte de bâtir. En contrepoint, un film – Backrooms – où les non-lieux liminaux sont légion. Visite.
Flores & Prat : le dessin sur calque et la maquette pour toujours

Duo barcelonais bien connu, Flores & Prats cultivent le goût des fondamentaux de l’architecture, à savoir le dessin, le plan et la maquette. Dans la Grande Galerie d’arc en rêve, la profondeur de champ est joyeusement obstruée par des centaines de plans. Installés sur les murs ou sur de grandes tables, les plans, les coupes, les façades, les détails et les axonométries les recouvrent, telles d’immenses nappes sur lesquelles des maquettes de différentes échelles trouvent leur place. Lorsque celles-ci sont au 1 :25e, elles deviennent autonomes grâce à des socles spécialement dédiés à chaque modèle réduit.
En hommage assumé au créateur du musée portatif, Marcel Duchamp, les « boîtes-valises » de Flores & Prat ont été conçues spécialement pour déplier des séries de « croquis en volume ». Techniquement, il paraît impossible de ranger toutes les maquettes une fois la boîte fermée. Peu importe, le rendu plastique attire le regard et nous rentrons avec délectation dans le projet présenté.
Depuis quelques années, l’agence barcelonaise produit des films comme autant de ‘’making of’’ sur leur processus de création. En fin de parcours, plusieurs extraits sont projetés et montrent à quel point les architectes s’attachent à réhabiliter des lieux charger de mémoire. Leur écriture se nourrit des traces du passé tout en affirmant, de manière expressionniste, leurs différentes interventions sur l’état existant.
Cette physicalité à l’œuvre ne les empêche pas d’aimer l’image filmique.


D’ailleurs, de drôles sculptures se dressent dès l’entrée de l’exposition et il faut slalomer entre elles pour s’introduire dans la première salle de l’exposition « Emotional Heritage ». Comme si les architectes nous prévenaient que le patrimoine émotionnel est à double tranchant.
Si vous avez déjà vu le dernier film hollywoodien « Backrooms », du jeune Kane Parsons, ces grands échassiers vêtus de cartons et de bois vous donnent des frissons dans le dos car, dans les arrière-salles, il est préférable de ne pas les croiser !
« Backsrooms » ou l’architecture de la cinquième dimension

« Backrooms », les « non-lieux »*, à ne pas confondre avec certains lieux interlopes aux yeux des conservateur.e.s de toutes obédiences. Souvenons-nous, en hiver, les novices serfs devaient réchauffer les lits des moines supérieurs dans les monastères. Que s’y passait-il à votre avis ? Dans les « Backrooms » contemporaines, personne n’est obligé de s’y rendre, une différence de taille, le consentement des pratiques sexuelles dans le noir total y règne. Passons…
« Backrooms » s’oppose à « Frontrooms », comme « On Stage » à « Backstage ». Phénomène viral sur Internet apparu en 2019, quand une personne anonyme a posté une image (prise en 2003 dans un magasin de loisirs du Wisconsin) où le jaune pisse est partout, de la moquette humide aux murs recouverts d’un papier peint douteux, aux plafonds rythmés par la disposition suspecte de plafonniers qui dessinent les perspectives, et accentuent la profondeur des immenses couloirs labyrinthiques… à perte de vue. À partir de cet instant, les internautes y ont ajouté des légendes urbaines basées sur les « Creespypasta », récits horrifiques mis en ligne et qui rejouent les histoires soi-disant vraies, racontées entre ami.e.s autour d’un feu, au beau milieu de la forêt.
Début 2022, un petit malin – Kane Parsons, alias KanePixels – du haut de ses 16 ans, avec Blender, imagina et produisit un court métrage d’environ 9 minutes, « The Backrooms (FoundFootage) ».** Ce film diffusé sur YouTube fait partie d’un sous-genre : « Architecture Horror » (le personnage principal en est l’architecture).
En vue subjective, vous déambulez dans une suite d’espaces et de couloirs où la seule ressource narrative est de ne jamais croiser personne, si ce n’est une forme noire, mais là, il est trop tard car elle vous détruit !
Comment est-il possible de se retrouver dans un tel endroit ?

Inspirée des jeux vidéo de couloirs, l’entrée dans les « Backrooms » se fait via un « No-Clip »***, c’est-à-dire un bug dans le code des textures logiquement infranchissables entre les niveaux de jeu, les « Levels ». Ainsi vous pouvez prendre des raccourcis pour avancer dans le « gameplay ».
Dans le film en salles, nous suivons le quotidien d’un architecte raté qui s’est lancé dans la vente de meubles de qualité douteuse. Le nom du « M Meuble » à l’étasunienne nous indique la médiocrité ambiante : « Cap’n Clarck’s Ottoman Empire ». Le logo est à la hauteur. Un capitaine de caravelle se tient fièrement debout, frontalement, tout sourire, avec non pas un mais deux sabres à la main gauche, un indice pour la suite des événements. Un soir, il est attiré par une micro fente lumineuse dans le sous-sol de son magasin. Tout bascule, le voilà maintenant dans d’immenses « Backrooms » où il va errer tout en essayant d’en cartographier la géographie.
L’univers visuel développé par Kane Parsons oscille entre espaces surréalistes et installations artistiques à tous les niveaux. Les espaces architecturés chahutent la géométrie euclidienne et démultiplient différences et répétitions à partir d’un même motif : le jaune pisseux. Les espaces semblent autonomes à toutes règles, si ce n’est celle que ces espaces liminaires se fixent eux-mêmes. Une dimension psychologique débarque avec la présence d’une espèce de psy mais orientée développement personnel.
Le spectre d’une nouvelle de James G. Ballard vient à l’esprit ; dans son recueil « Vermilion Sands », l’histoire de la maison « Les mille rêves de Stellavista »**** raconte l’expérience quotidienne d’un couple dans une maison qui une fois branchée sur le courant, devient vivante, pensante, agissante selon la psyché des anciens et nouveaux propriétaires.
Dans Backrooms, les « non-lieux » sont sans qualité mais le délire de ses occupant.e.s les transforme en prison à la Piranèse ou en monde à la Escher. La fiction au secours de la nullité des espaces génériques, sans âme des zones commerciales, aux hangars et parking sans fin.
Dans le dossier de presse, le cinéaste Kane Parsons explique ses motivations : « Pour moi, Backrooms est l’aboutissement d’une lassitude collective face à l’industrialisation d’une culture de masse de plus en plus uniforme vers laquelle nous dérivons » ; « La standardisation et la dimension normative de la société produisent une forme de privation sensorielle : le cerveau tente alors de trouver du sens dans tout ce brouhaha incohérent. Quand les individus sont coupés de la société, ils s’isolent et commencent à nourrir des pensées complotistes. Est-ce qu’on ne basculerait pas dans une réalité terrifiante si on était enfermés dans cette existence, condamnés à revivre les mêmes événements encore et encore ? »

Nous pouvons interpréter « Backrooms » comme une représentation de ce qui nous attend si nous nous laissons aspirer par les espaces parallèles des mondes virtuels où la solitude négative ronge et détruit.
Si je vous parle de ce film événement, entre une visite de l’exposition de Flores & Prats et celle en compagnie de Jean-Christophe Quinton dans la galerie blanche d’Arc en rêve, c’est que le voir, dans une salle de cinéma, met admirablement en perspective les travaux des architectes. Les expositions donnent envie de vivre dans des lieux singuliers, non standardisés, à l’opposé de ces vulgaires constructions dédiées à la consommation d’objets les plus laids et inutiles qui soient. Pas étonnant que la vie de ce pauvre Clarck vire au cauchemar.
Voyons comment Quinton Architects s’y prend pour éviter que nous tombions toutes et tous dans les abîmes des mondes liminaires abreuvés de Deep Learning et d’agents conversationnels numériques chargés, par la « Tech », de vous laver le cerveau.
L’agence Jean-Christophe Quinton redessine la galerie blanche en lieu d’exposition singulier

Dans un élan de faire architecture, l’agence Jean-Christophe Quinton et l’équipe d’arc en rêve ont complètement réaménagé la galerie blanche. Les habitué.e.s ont, auront, le sentiment de pratiquer un nouvel espace d’exposition. Cette démarche de redessiner les espaces avec une modification des circulations et des volumes d’accrochage, devrait être une règle pour toute exposition architecturale. Aller plus loin que l’agencement de socles où les maquettes se prennent pour des sculptures, est une piste des plus pertinentes. Déjà, n’importe qui peut goûter le plaisir de naviguer dans de l’architecture, pas simplement dans ses représentations, et pas besoin d’être un.e spécialiste de la mère des arts pour en jouir pleinement.
Avec Jean-Christophe Quinton, l’expérience spatiale est au rendez-vous. Le titre de l’exposition le confirme. « Pièce et forme » indique l’importance accordée à la formalisation des espaces dans lesquels la déambulation « accompagnée » doit permettre à chaque visiteur de « rentrer » dans le projet comme on circule dans une pièce. Inspiré par l’idée cinématographique de plan-séquence, Quinton scande le parcours de la visite en plusieurs séquences spatiales. Si la mise en place de nouvelles cimaises redessine les deux grandes salles d’exposition rectangulaires par leur dessin ; celles-ci, tout en angles et rondeurs, fragmentent le white cube (cube blanc) en de multiples points de vue et ménagent des ruptures d’échelles, de nouveaux espaces ouverts/fermés.
Les nombreuses surprises visuelles et physiques sont toujours au service de la compréhension des projets et de la poésie des formes.

Une architecture formelle où le dessin, le plan, la maquette jouent leur partition
Au milieu de la première petite salle à parcourir, sur une grande table ronde, 12 éléments de projets fonctionnent comme un cadran, c’est l’heure des 12 ressources à l’œuvre dans les espaces contiguës (les deux salles rectangulaires) :
« Construction », « Géométrie », « Plan », « Coupe », « Pièce », « Site », « Dispositif de mise en forme », « Intérieur/Extérieur », « Assemblage », « Espace », « Mesure », « Figure ». Tout le vocabulaire de l’agence évoque les fondamentaux ancestraux de l’architecture. Rien de révolutionnaire mais leurs différentes convocations engendrent de multiples agencements singuliers.
À cet égard, au fond de la première salle rectangulaire, côté cimaise, une maquette est accrochée directement contre le mur, point de tablette avec équerre. Cela ressemble à une maison individuelle très sculpturale au pourtour blanc et charpente couleur bois, c’est la maison MF (2015-2020), à Vico, en Corse-du-Sud. Son plan est un grand rectangle contrarié par une oblique d’un côté, et deux de l’autre. L’architecte nous apprend que ces formes sont déduites par les vues sur les montagnes alentour, non par une volonté de gesticulation formelle. Quand la contrainte visuelle devient donnée créative, nous sommes effectivement dans la ressource « Site ».

En face, toujours à Vico, une agglomération de trois maisons individuelles : un début de lotissement ! Le degré zéro de l’architecture. Quinton assume et nomme le projet « Lotissement Ti ». Dans la rubrique « Dispositif de mise en forme », il démontre comment la question du pavillonnaire n’est pas un souci de coût, comme nous le rabâche la majorité des décideur.e.s, plus incapables les un.e.s que les autres, mais réside simplement sur une envie de culture architecturale, point.
Prenez un triangle central qui fait office de place publique, faites en sorte que chaque segment de celui-ci engendre l’emplacement d’une villa, pliez en son centre la façade d’un pavillon afin de briser sa linéarité, prenez modèle sur le plus standard des habitats pavillonnaires – deux chambres, un séjour – , mettez la cuisine et le séjour au rez-de-chaussée, les chambres et la salle de bains à l’étage. Grâce à l’arc brisé formé, vous obtenez des formes concaves et convexes, ce qui a pour vertus de ménager l’intimité des chambres et d’offrir à l’étage un petit balcon. Ici, nous sommes en Corse, le terrain aide par sa forte déclivité à donner un caractère vernaculaire (le cintrage des fenêtres y participe et la toiture à deux pentes légères), plus exactement une forme de régionalisme critique à cet ensemble de maisons individuelles agglomérées.
Résultat. Vous obtenez un village avec sa vie publique et une intimité préservée dans chaque foyer. Comme quoi, un peu de volonté architecturale pourrait changer la vie de beaucoup de gens. Nous revenons toujours au même constat : un manque crucial de volonté des clients publics et privés, trop incultes en architecture, et pire, tellement méfiants envers les architectes.

Jean-Christophe Quinton fait la démonstration que la beauté n’est pas un luxe réservé à une minorité, bien au contraire. Il suffit de dessiner les formes en adéquation avec le site et la demande.
Le dessin, voilà la cheville ouvrière de toute l’entreprise de l’ancien directeur de l’ENSA de Versailles. Médium de la surface, il explore l’existant, exprime les pensées actives et projette une réalité future. Dans une alcôve ronde de la seconde salle rectangulaire, un mur entier de cahiers Moleskine nous montre toute l’étendue du talent de Jean-Christophe. D’innombrables dessins à main levée recouvrent des doubles pages d’esquisses de projets, d’études de chefs-d’œuvre de l’architecture, de souvenirs de voyages, etc. Ces dessins nous plongent dans une recherche organique au service de l’agence.
N’oublions pas la place de la maquette. En contre-poids du dessin, ce médium dédié au volume valide les choix dessinés dans d’incessants allers-retours avec les modèles réduits. Saluons le travail époustouflant du responsable de l’atelier maquette : Emmanuel Malle. Les quelques maquettes présentes à Bordeaux sont redoutablement efficaces et l’art du détail – entendre le mobilier disposé à l’intérieur des modèles – donne l’échelle. Ce qui a pour vertus d’éviter de tomber dans la maison de poupée, selon la volonté de l’architecte en chef, dixit le maquettiste en chef.

La beauté des mots comme ligne de fuite
Dans un recoin triangulaire de la première salle rectangulaire, imprimé sur trois feuilles A3 à la française, un poème intitulé « Formes de pièces » nous emmène ailleurs. Les différents vers semblent dire : « Restons ailleurs ». À part la première strophe, chaque vers commence par « Pièces… ». « la pièce » est le concept clé de l’agence, il est ici poussé dans ses retranchements langagiers.
Voici un extrait du poème :
« Pièces qui forment puzzle habité
aux bords géométriques profilés
profitant de glissements
inattendus pour s’assembler tant et tant
et se constituer société
parlement
entier monde qui prend corps
grâce aux jointures mystérieuses de
l’espace et du temps.
Pièces inséparables de l’ensemble
Pièces en conversation avec le dehors
Pièces qui décantent l’existant
Pièces qui modulent la litanie
Pièces de passages essentiels
Pièces qui s’articulent comme un langage
Pièces archipel sur les frondaisons
[ … ] »
Il est signé Florent Scwartz, associé de Quinton Architects.
Il explore le langage à l’aune de son débordement architecturé.
Le rôle de la poésie se tient à cet endroit, transfigurer la banalité du langage, le pousser au-delà de sa prose.
Ce texte est judicieusement placé et donne la possibilité d’entrevoir la beauté plastique des formes architecturales de programmes extras et ordinaires, comme des logements collectifs et/ou des maisons individuelles.
« Une poétique élémentaire de l’architecture », dixit l’agence de Jean-Christophe Quinton.

La morale de l’histoire serait donc qu’avec un assemblage de formes canoniques, telles le cercle, le carré, le rectangle, le triangle (très très souvent utilisé par Quinton), une complexité apparente des volumes peut advenir tout en assumant l’intendance normative et technique de la construction du bâti. C’est toujours cela de gagné sur la médiocrité ambiante de la construction générique.
Avec cette exposition, Arc en rêve invite l’architecture dans tous ses états.
Un petit détour à Bordeaux s’impose.
Christophe Le Gac
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*Les espaces de transition (couloirs d’hôtels, de centres commerciaux, aéroports, etc.) si bien analysés par Marc Augé. À lire ou relire l’ouvrage référence de l’anthropologue : Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, 1992, Coll. « La Librairie du XXe siècle », éditions du Seuil.
** Ce sous-genre du fantastique a été rendu célèbre par le vrai faux film documentaire : « Project Blair Witch » (1999) du duo Myrick & Sanchez.
*** Pour en savoir plus sur tous les espaces liminaux issus du monde physique ou d’Internet, je vous conseille le très bel ouvrage, tant par son contenu que sa mise en pages sobre, du vidéaste Alt236 : Liminal – Les nouveaux espaces de l’angoisse, 2023, Coll. Album beaux livres, éditions Hoëbeke. https://www.youtube.com/c/ALT236
**** James Graham Ballard, Vermilion Sands, 2014, Tristam éditions.