
Depuis le mois de mai 2026, le Louvre a retrouvé les eaux relativement calmes – si l’on peut dire – d’une gestion patrimoniale ordinaire, après plusieurs mois d’agitation et la publication des résultats du concours d’architecture du programme Nouvelle Renaissance, imaginé par l’ancienne direction du musée.
Un seul accès de fièvre est venu troubler cette quiétude retrouvée : au plus fort de la canicule, il a fallu fermer les portes à 16 heures au lieu de 18 heures. Pour le reste, le Louvre a quitté la une de l’actualité, ce qui, par les temps qui courent, constitue presque une bonne nouvelle.
Les bijoux de la Couronne n’ont toujours pas été retrouvés ; les canalisations vétustes semblent, pour l’instant, avoir renoncé à menacer certaines parties du bâtiment ; et l’on peut espérer que les malversations qui avaient affecté la billetterie appartiennent désormais au passé. Reste, en revanche, fort imprécise, la refonte des systèmes de surveillance et de sécurité, héritage d’une gestion pour le moins chaotique au cours des deux dernières présidences de cet établissement public. Pour un musée qui conserve quelques-uns des objets les plus précieux de la planète, la question n’est pas tout à fait accessoire.
Reste surtout le gros morceau : le financement du plan Renaissance.
Une petite musique s’est installée lorsqu’a été annoncé le délai nécessaire à la mise au point du projet : pas moins d’un an ! On peut certes comprendre qu’un chantier de cette ampleur ne se dessine pas sur un coin de table. Mais un délai aussi généreux présente également l’avantage de laisser passer quelques saisons politiques et, peut-être, de permettre à certaines certitudes de se dissoudre doucement dans le calendrier.
Car 1,15 milliard d’euros – montant dont la Cour des comptes a souligné le caractère préoccupant – ne se trouve pas sous les pas d’un cheval. Là, généralement, on ne trouve que du crottin.
Quelques observateurs avisés ont donc commencé à suggérer qu’il serait prudent de distinguer dans le temps – de « séquencer », ou de travailler sur la « temporalité », pour employer le vocabulaire du moment – ce qui relève de la sécurité et de la sauvegarde urgentes des bâtiments de ce qui appartient au projet présidentiel : notamment cette nouvelle entrée par la Colonnade.
La distinction n’aurait rien d’artificiel. Il y a d’un côté ce qu’il faut impérativement réparer, protéger, moderniser : réseaux techniques, étanchéité, sécurité, conditions d’accueil et de conservation. Et, de l’autre, ce que l’on aimerait construire si l’argent, le temps et la raison budgétaire le permettaient.
Or cette entrée orientale demeure difficile à défendre. Engoncée en sous-sol sous une pseudo-esplanade d’environ 3 800 m², elle promet d’être une sorte d’entrée monumentale au rabais : beaucoup de travaux pour fabriquer sous terre la monumentalité que le Louvre possède déjà, et gratuitement, au-dessus.
La situation devient plus singulière encore lorsque le nouveau président du Louvre, Christophe Leribault, explique devant le Sénat qu’il ne dispose pas du premier sou nécessaire pour financer l’opération sans un recours massif au mécénat. On conviendra que, pour un projet présenté comme indispensable à la « Renaissance » du premier musée du monde, commencer par rechercher qui voudra bien payer la facture introduit une légère incertitude dans le récit.
On voit mal, en effet, le Louvre venir creuser davantage la dette de la République en pleine période préélectorale, alors même que le Gouvernement n’a aucune assurance de faire adopter sans difficulté un budget pour 2027. Quant aux aspirants à l’Élysée, il faudrait leur prêter un goût du risque peu commun pour les imaginer promettre aux électeurs le milliard nécessaire au financement d’une entrée souterraine du Louvre. Les campagnes présidentielles produisent beaucoup de promesses ; celle-ci paraît difficile à placer sur une affiche.
Il existe pourtant une porte de sortie honorable, ce qui, s’agissant d’une entrée, ne manque pas de cocasserie.
Elle consisterait à remettre sérieusement à l’étude une entrée occidentale, dans l’axe de l’arc du Carrousel et du jardin des Tuileries, desservie par un dromos, une pente douce conduisant naturellement les visiteurs vers les niveaux inférieurs du musée sous la pyramide.
Cette solution présenterait l’avantage assez rare de partir de ce qui existe au lieu de commencer par le détruire. Elle permettrait d’exploiter le parking souterrain du Carrousel, ses accès et ses infrastructures, ainsi que les espaces contigus du niveau inférieur, susceptibles d’accueillir les « appartements » de la Joconde et les inévitables surfaces commerciales dont aucun grand musée contemporain ne semble désormais pouvoir se passer.
Surtout, elle éviterait d’engager sous la Cour Carrée une opération lourde, coûteuse et archéologiquement délicate, avec les risques qu’elle ferait peser sur les vestiges du Louvre médiéval.
Le choix deviendrait alors assez simple : réparer d’abord ce qui menace de tomber, protéger ce qui mérite de l’être, et n’entreprendre ensuite que ce que l’on peut réellement financer.
Ce programme paraîtra peut-être d’une audace limitée. Il présente néanmoins trois qualités devenues presque révolutionnaires dans les grands projets publics : utiliser l’existant, ménager le patrimoine et épargner le contribuable.
Ce ne serait sans doute plus tout à fait la « Nouvelle Renaissance » annoncée à grand renfort de communication. Mais le Louvre a traversé huit siècles, plusieurs régimes politiques, quelques révolutions et beaucoup de présidents. Il devrait pouvoir survivre à un nouveau déplacement de l’entrée.
Jean-Claude Ribaut
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*Lire Entrée ouest du Louvre – Un contre-projet impératif (Chroniques, juin 2026)