
À Djilor (Sénégal), Gilles Perraudin construit pour lui-même et transforme sa maison en laboratoire. L’expérience nourrit la Villa N’Dar puis, avec Wendoogo et ses voûtes nubiennes, le ramène à une architecture où matière, climat et règles constructives fabriquent le projet. L’Expérience Perraudin.
En 1987, bien avant Djilor, Gilles Perraudin construit avec Françoise-Hélène Jourda une autre maison importante : la leur, à Vaise, dans le 9e arrondissement de Lyon. Une maison de bois abritée sous une immense toiture de toile, comme un grand parapluie. La charpente se fait arbres, la couverture devient canopée et diffuse la lumière. « C’était comme construire dans un sous-bois », se souvient-il.

Cette idée de fabriquer une forêt parcourt alors plusieurs projets de Jourda et Perraudin. Pour le concours de la Cité de la musique à La Villette, en 1984, ils imaginent ainsi une forêt de 120 arbres artificiels dont les feuillages protègent de la pluie et du soleil et participent à la régulation du climat.
Derrière ces arbres se cache aussi une vieille histoire grecque. Pour Perraudin, Dédale est le constructeur qui connaît les règles de la matière. Icare, son fils, est celui qui prétend s’en affranchir et dont le vol finit mal. Cette opposition va accompagner son architecture pendant des années.
François Chaslin (1948-2015), critique d’architecture et producteur de l’émission Métropolitains sur France Culture, vient un jour le voir alors qu’il construit dans le Gard à la fois le chai de Vauvert et le CFA de Marguerittes. « J’ai une question : on te connaît sur des choses plus dessinées, avec un rapport entre un soubassement et un étage. Pas ici », lui dit-il. « Pour moi, le père des architectes, c’est Dédale. Icare est une métaphore de ce qu’il ne faut pas faire. Dans le chai, Icare est sous-entendu, il est contenu, sans démonstration », lui répond Perraudin.
Vaise et Vauvert ont pourtant un autre point commun. Ce sont des expériences personnelles qui deviennent des points d’articulation dans son travail. « Il y a un effet catalyseur de ces projets qui entraîne tous les projets qui viennent derrière », explique l’architecte.
Trente ans après Vaise, Perraudin va de nouveau construire une maison pour lui-même. Cette fois, à Djilor, au Sénégal.
« Quand je travaille pour moi, c’est une véritable épreuve », révèle Perraudin. Pour un client, il faut tenir compte de ses désirs. Pour soi-même, c’est autre chose. « C’est comme si je devais construire quelque chose d’indiscutable, d’absolu, qui soit le fond de moi-même. C’est un travail très long, très difficile parfois, avec des découragements, qui va au fond de moi-même, dans les tréfonds de ce que je veux porter », dit-il.
Djilor appartient ainsi, selon lui, à la même famille que Ceyzérieu, Vaise et Vauvert. Des projets conçus pour lui-même, ou devenus les siens, et sur lesquels personne ne vient lui dire quoi faire. Pour la seule maison de Djilor, les esquisses et leurs développements pourraient, assure-t-il, remplir un livre. Les hypothèses s’accumulent. « Tout ça forme un maelstrom. Je crois tenir quelque chose, c’est possible et paf, le vent se lève et me bouscule les voiles au-dessus de mon projet ». Les collaborateurs encaissent. « Je leur fais redessiner 36 fois les choses », avoue-t-il.

Dans ce maelstrom, certaines rencontres font soudain tenir le projet. Perraudin cherche notamment comment réaliser la toiture en bois. Au Sénégal, il rend visite à un ami qui a construit un zoo. Les bâtiments d’accueil sont couverts par des charpentes faites de gros rondins de récupération. « Ça s’est catalysé à ce moment-là. Toutes mes recherches se sont incarnées », se souvient l’architecte. Même chose avec le bambou. Il apprend qu’il y en a au Sénégal. Il faut aller le chercher. Il ira.
La maison finira par réunir pierre, terre, bois récupéré, bambou et paille, autant de ressources trouvées sur place ou disponibles localement.
À Djilor, la maison expérimentale devient le workshop. Perraudin reprend l’idée des ateliers organisés à Vauvert mais veut cette fois faire travailler ensemble étudiants en architecture, maçons locaux et jeunes du village. « Provoquer des moments d’échange autour d’une réalisation et transmettre la possibilité de construire en terre. Après, les jeunes peuvent dire : je sais le faire », se félicite-t-il.
Les volontaires parmi les jeunes villageois ne manquent pas : « Ils sont venus trois fois plus nombreux que ce dont on avait besoin ». Beaucoup sont sans emploi. Perraudin veut leur montrer qu’une maison n’est pas nécessairement faite d’agglomérés de béton surmontés d’une tôle d’acier. Surtout, la terre qu’ils apprennent à manier pour construire n’est pas une technique importée. « Ça vient de chez eux. Ça leur appartient », insiste-t-il. Rama, sa compagne sénégalaise, l’aide beaucoup, notamment parce que, dans le village, le français est de moins en moins parlé.
L’atelier de site s’organise en trois temps. D’abord les conférences et les cours magistraux. Ensuite le projet, le dessin, la maquette. Enfin l’expérience bâtie, grandeur nature. « La pédagogie expérientielle, c’est faire en commun. L’expérience de la matière est fondamentale », dit-il.
Perraudin ressasse une vieille amertume contre l’enseignement de l’architecture. « Quand tu fais dans les écoles des projets tout en béton armé, c’est comme si tu manipulais des morceaux de carton. Finalement, ce sont les ingénieurs qui font la structure du bâtiment, les ferraillages ». Pour lui, c’est un abandon d’une part du métier. Architektôn, rappelle-t-il, désigne en grec le maître constructeur.
Autour du chantier, les mondes se mélangent. Les étudiants venus d’Europe campent au bord du Bolong. On visite des constructions en terre au Sénégal. On dessine pendant que d’autres construisent. Des jeunes venus du monde entier travaillent avec ceux du village voisin.
Reste à compacter la terre dans les coffrages. « J’avais mes lutteurs », se souvient Perraudin. Les jeunes Sénégalais grimpent sur les coffrages, parfois à deux mètres de hauteur, et pilonnent la terre. Quand des filles passent dans la rue, les lutteurs redoublent évidemment d’ardeur. « Ils faisaient les fiers-à-bras. Tous les moyens sont bons pour arriver à mes fins », se souvient-il. Pensant à ses lutteurs sénégalais, Perraudin encore ému n’est pas loin non plus de faire le fier-à-bras.

La maison avance mais Rama doit poursuivre ses études en France. Ils repartent, pour deux ans.
La maison de Djilor n’est pas encore achevée qu’elle commence déjà à produire autre chose. À Saint-Louis, Perraudin travaille presque simultanément sur la Villa N’Dar, la résidence d’artistes créée à la suite de la visite d’Emmanuel Macron au Sénégal en 2018. « Le projet de la maison n’était pas encore mûr mais son expérience a nourri la Villa N’Dar », dit-il.
Pas seulement son architecture. Le chantier lui a permis d’identifier les ressources, les entreprises, les maçons, les savoir-faire disponibles. « Cela m’a permis de me construire un environnement, un microcosme sur lequel m’appuyer pour avancer dans le projet », explique l’homme de l’art.
Un autre projet pousse aujourd’hui l’expérience beaucoup plus loin. À M’Boumba, dans le nord du Sénégal, Perraudin construit pour l’association Globe Wendoogo, un centre de formation aux métiers du spectacle qui doit également accueillir création, production et diffusion.

La terre est toujours là mais, cette fois, elle forme des voûtes nubiennes. Au-dessus, une grande toile portée par des structures arborescentes protège les bâtiments et la cour. Une vieille histoire chez Perraudin : en 1984, avec Françoise-Hélène Jourda, il avait imaginé pour le concours de la Cité de la musique à La Villette une forêt de 120 arbres artificiels ; à Vaise, leur maison était abritée sous son grand parapluie de toile ; à l’Akademie Mont-Cenis de Herne, en Allemagne, ils avaient placé tout un programme sous une immense enveloppe vitrée protectrice.
Au Sahel, l’image vient cette fois du paysage : « de grandes étendues de sable d’où émergent des acacias, comme des parasols sur une plage ». Les bergers et leurs bêtes viennent chercher l’ombre sous ces arbres. On s’y repose, on parle, on joue, on chante. « Ce sont des lieux culturels puissants », dit-il.
Wendoogo s’organise ainsi autour d’une grande cour carrée arborée où se retrouvent les différentes activités du centre. Perraudin pense au caravansérail, à l’enceinte qui protège et au vide intérieur qui rassemble. Il pense aussi à Rama. « Pour elle, la maison, ce n’est pas la construction, c’est tout le terrain », souligne-t-il.
La forêt artificielle de Jourda et Perraudin change ainsi de climat et de matière. À Herne, elle protégeait du froid sous le verre. À Wendoogo, les arbres deviennent structures et portent l’ombre. Sous eux, Perraudin pousse également plus loin son expérience de la terre : les bâtiments seront construits en voûtes nubiennes.
La voûte nubienne est vieille de plusieurs millénaires. En Haute Égypte, où le bois manque mais où la terre est riche en argile, des bâtisseurs ont appris à couvrir leurs maisons avec des voûtes de briques de terre crue montées sans coffrage. Trois ou quatre mètres à franchir, un toit à construire, aucun arbre à couper. Certaines de ces voûtes ont traversé plus de 3 000 ans.
Perraudin, fils d’ouvrier et petit-fils de paysans, regarde avec une bienveillance particulière ces constructeurs sans architecte qui ont trouvé avec ce qu’ils avaient sous les pieds la réponse à leur problème.
Il y retrouve surtout Hassan Fathy (1900-1989). L’architecte égyptien avait réinvesti au XXe siècle ces techniques anciennes pour construire une architecture contemporaine, notamment à New Gourna. « Je suis le contemporain de Vitruve, d’Imhotep, de Blondel. Je ne suis pas dans la rupture. Il y a une grande continuité de l’histoire. C’est très important », affirme Parraudin.
Très important parce que, pour lui, quelque chose s’est perdu : « les hommes ont une telle distance avec les technologies qu’ils ne les comprennent plus. Ils sont perdus ». Une voûte de terre vieille de trois millénaires peut au contraire être comprise, reproduite, transmise.

Il pense alors à Bernard Stiegler (1952-2020). Ancien braqueur devenu philosophe pendant ses années de prison, Stiegler publiait en 2016 Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? une réflexion sur une accélération technologique devenue si rapide que les sociétés et les individus n’ont plus le temps de se l’approprier. « Recourir à des choses qui datent de millénaires et qui sont contemporaines permet de lutter contre cette disruption », assure Perraudin. « Onfait vivre les gens dans le virtuel alors qu’on est vraiment dans le plus concret qui soit ».
Bref Globe cherchait un architecte. Un premier projet a été dessiné à Paris mais sa conceptrice ne peut assurer les études et le chantier au Sénégal. Perraudin vient de réaliser la Villa N’Dar, à Saint-Louis, appréciée des services culturels français. L’association entend parler de lui et l’appelle.
« Ils m’ont montré le projet de cette jeune architecte. Il était au demeurant assez correct mais posait des problèmes considérables », se souvient Perraudin qui commence… par tout reprendre. Le centre doit disposer de son propre terrain sans condamner les espaces nécessaires au festival, qui peut réunir quelque 2 000 personnes en plein Sahel. « La première chose a été de les amener à repenser l’organisation du site », dit-il.

Le plan initial vole en éclats. Les bâtiments s’organisent désormais autour d’une cour arborée. Une grande scène reste ouverte sur le paysage pour les spectacles du festival ; derrière, une salle d’une centaine de mètres carrés permet des représentations nocturnes. Perraudin choisit la voûte nubienne et ses contraintes : des voûtes d’environ 3,30 m de portée, des murs de terre qui atteignent par endroits 80 cm d’épaisseur. « Il y a des règles extrêmement strictes mais la règle est libératrice », soutient-il.
« Sur le chantier, il fait 48 degrés ». L’épaisseur devient alors une ressource : la masse des murs apporte l’inertie nécessaire pour amortir les écarts de température. Les voûtes sont ventilées, une tour capte le vent, une grande toile protège du soleil. Perraudin est manifestement content de son affaire. Il décrit volontiers comment la terre, l’air, l’ombre et la géométrie font désormais le travail que l’on demanderait ailleurs à des équipements techniques.
En 2026, le projet dure depuis quatre ans, au rythme des subventions, des financements européens et des aléas d’une association qui porte au milieu du Sahel un équipement de formation, de création et de production artistique. « D’autres ont eu des visions dans le désert, on a réussi à avancer, un miracle », dit Perraudin.
« Ce sont des projets qui devraient être les projets d’une nation, d’un État. Ils construisent ça avec quatre francs six sous. Les honoraires vont avec », ajoute-t-il., rappelant que ce sont les projets européens qui permettent à l’atelier de financer ces études menées, dit-il, « à perte absolue ».
« Mais ça, c’est anecdotique. C’est l’équipe qui est formidable ».
Christophe Leray
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Cette série s’inscrit dans le cadre de l’exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à La Cité de l’architecture à Paris consacrée à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024.