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Accueil > Chroniques > Chroniqueurs > Chroniques de Jean-Pierre Heim > Au Caire, le monde des morts est vivant

Au Caire, le monde des morts est vivant

27 octobre 2026

 Le Caire
@Jean-Pierre Heim

Au Caire (Égypte), découverte des Zabbalines, les chiffonniers du Caire, et visite à La cité des morts et au Monastère Saint-Simon-le-Tanneur. Chronique de Jean-Pierre Heim.

La Nécropole

À plusieurs reprises, je suis retourné au Caire avec le désir de découvrir les Zabbalines, ces célèbres chiffonniers qui vivent sur les hauteurs de Manshiyat Nasser. Leur quartier s’élève non loin de l’immense nécropole du Caire, cette mystérieuse Cité des morts où, depuis des siècles, les vivants ont trouvé refuge parmi les tombeaux.

Bien des années auparavant, j’avais déjà exploré ce territoire singulier. Je m’y étais rendu avant l’aube, vers cinq heures du matin, lorsque la ville sommeillait encore. Dans la pénombre, les premiers appels des muezzins s’élevaient au-dessus des coupoles et des minarets, tandis que je m’enfonçais dans des ruelles silencieuses, bordées de sépultures anciennes.

 Le Caire Minaret
@Jean-Pierre Heim
Le Caire La Cité des morts
@Jean-Pierre Heim
Le Caire La Cité des morts
@Jean-Pierre Heim

À cette époque, de nombreuses familles démunies habitaient les tombeaux, transformés en refuges précaires. Sous de strictes recommandations, et avec l’interdiction formelle de photographier, je parcourais ce dédale de chemins de terre. De part et d’autre apparaissaient des sépultures en pisé, parfois fleuries, souvent occupées. En raison de la chaleur, de simples lits étaient installés à l’extérieur. Certains habitants dormaient encore dans les ruelles tandis que, dans l’obscurité, les chiens aboyaient à mon passage.

Une odeur de fumée, de poussière et de nourriture grillée flottait dans l’air. À chacun de mes pas, les regards se tournaient vers moi. Je ressentais parfois un certain malaise, la sensation d’avoir franchi la frontière invisible d’un monde secret.

Au détour des ruelles surgissaient de magnifiques tombeaux mamelouks, ornés de motifs arabes et d’inscriptions anciennes. Sur certaines façades subsistaient encore des fragments de couleurs, délavées par le soleil et le passage des siècles. Plus loin, je découvrais de modestes habitations, quelques kiosques, des mosquées aux voûtes effondrées et d’élégants minarets sculptés de motifs géométriques.

Le Caire La Cité des morts
@Jean-Pierre Heim
Le Caire La Cité des morts
@Jean-Pierre Heim

Peu à peu, la lumière réveillait les contours de la nécropole. À l’horizon, Le Caire s’éveillait sous un voile de brume. On devinait la masse imposante de la Citadelle et les silhouettes élancées des grands minarets dominant la ville.

Alors, le silence de ce cimetière gigantesque se mêlait lentement au tumulte du monde des vivants. Les appels des muezzins, les aboiements des chiens et les premiers klaxons formaient une étrange symphonie. Dans cette lumière à demi-teinte, la Cité des morts ne semblait plus appartenir entièrement au passé : elle respirait, s’animait et révélait l’un des visages les plus secrets du Caire.

Les chiffonniers du Caire : les Zabbalines

Le Caire Les Zabbalines
@Jean-Pierre Heim

C’est en traversant ce dédale que je me suis dirigé vers Manshiyat Nasser, le quartier copte des Zabbalines, les célèbres chiffonniers du Caire. Ici, la récupération des déchets n’est pas une activité marginale : elle constitue une véritable industrie familiale, organisée et transmise depuis plusieurs générations.

Sœur Emmanuelle s’installa en 1971 auprès des Zabbalines, les chiffonniers du Caire, pour améliorer leur accès au logement, à l’éducation et aux soins. Mounir Neamatalla, fondateur d’EQI, l’accompagna en développant des programmes de recyclage, de formation et de microcrédit. Ensemble, ils contribuèrent à transformer cette communauté marginalisée en un modèle de recyclage reconnu internationalement.

Le taxi s’engagea dans des ruelles étroites, déjà paralysées par une circulation invraisemblable. Des camions débordant de déchets avançaient péniblement, pare-chocs contre pare-chocs. D’autres entraient et sortaient des entrepôts en une procession ininterrompue. Malgré les vitres fermées, les odeurs pénétraient dans l’habitacle : relents de matières organiques, de plastique, de fumée et de poussière. Chaque rue semblait posséder sa propre atmosphère, déterminée par la nature des déchets qui y étaient triés et transformés.

Le Caire Les Zabbalines
@Jean-Pierre Heim

À travers les vitres du taxi, j’observais un monde d’une étonnante complexité. Des boutiques débordaient de matériaux récupérés. Dans de vastes hangars s’entassaient des milliers de cartons, de caisses, de bouteilles et de sacs. Hommes, femmes et parfois enfants triaient à mains nues cette matière abandonnée par la ville.

Chaque famille semblait spécialisée dans une catégorie précise : ici le papier et le carton, plus loin le plastique, le métal, le verre ou les tissus. Les déchets étaient séparés, nettoyés, compressés, puis rassemblés en immenses piles. De grandes inscriptions peintes sur les façades permettaient d’identifier les ateliers, comme les enseignes d’une succession de petites industries familiales.

Les camions entraient chargés jusqu’à l’excès et ressortaient remplis de matériaux triés. Ils se suivaient en une file interminable, dans le bruit des moteurs, des klaxons et des voix.

Le Caire Les Zabbalines
@Jean-Pierre Heim

Pourtant, au milieu de cet apparent chaos, tout semblait obéir à un ordre invisible, compris seulement par ceux qui vivaient et travaillaient ici.

Au milieu des déchets apparaissait la vie quotidienne. Un boulanger sortait son pain du four, un marchand disposait ses épices, un autre empilait des fruits sur son étal. Comment pouvait-on vendre du pain, des épices et des fruits au cœur d’un tel univers ? Comment la vie parvenait-elle à s’organiser parmi les odeurs, la poussière et l’accumulation des matières rejetées par des millions d’habitants ?

Pourtant, tout fonctionnait. Derrière le désordre se révélait une organisation précise, façonnée par l’expérience et la nécessité. Ce que Le Caire abandonnait trouvait ici une nouvelle valeur, une nouvelle destination, parfois même une nouvelle vie.

Au terme de cette traversée du royaume des déchets, j’atteignis enfin le monastère Saint-Simon, immense sanctuaire copte creusé dans la montagne.

Monastère Saint-Simon-le-Tanneur

Le Caire Monastère Saint-Simon-le-Tanneur
@Jean-Pierre Heim

Après avoir traversé le quartier des Zabbalines et l’incroyable désordre de ses rues, la route s’élève vers les falaises désertiques du Mokattam. Peu à peu, les camions chargés de déchets, les ateliers de recyclage et les embouteillages disparaissent. Le paysage devient minéral, abrupt, presque silencieux. C’est là, au pied de la montagne, que se révèle le monastère copte de Saint-Simon-le-Tanneur.

Le monastère moderne fut aménagé progressivement à partir des années 1970, lorsque la communauté copte des Zabbalines commença à construire ses premiers lieux de culte sous les falaises du Mokattam. Autour du sanctuaire se développa peu à peu un petit village religieux, avec les habitations des prêtres et des religieux, des chapelles, des passages réservés et différents espaces destinés aux pèlerins.

Le monastère Saint-Simon est un lieu absolument unique : une architecture de foi, née au cœur de la roche et élevée au-dessus du quartier des chiffonniers. Après la sérénité des grottes, il faut pourtant redescendre et retraverser Manshiyat Nasser pour rejoindre l’autoroute du Caire. En quelques minutes, on quitte le silence minéral du sanctuaire pour retrouver les camions, les odeurs, les klaxons et le mouvement incessant de la ville.

Ce contraste brutal demeure peut-être l’image la plus forte du voyage : au-dessus du tumulte et des déchets, une montagne creusée par les hommes est devenue un immense refuge de lumière, de silence et de spiritualité.

Le sanctuaire semble littéralement encastré dans la falaise. Une immense cavité naturelle s’ouvre dans la roche, formant une voûte monumentale, comme sculptée par le temps. Au-dessous apparaît l’église, avec sa façade traditionnelle copte et ses deux clochers. Devant elle se déploie un amphithéâtre gigantesque, semblable à un théâtre romain creusé dans la montagne. Plus de vingt mille fidèles peuvent s’y rassembler lors des grandes célébrations dominicales.

Le Caire Monastère Saint-Simon-le-Tanneur
@Jean-Pierre Heim

Au fond de l’amphithéâtre, l’autel semble surgir de la montagne. Les prêtres y célèbrent la liturgie face aux gradins disposés en demi-cercle. Des icônes, des statues, des offrandes et de vastes scènes bibliques, des inscriptions en arable sculptées dans la pierre accompagnent le décor. Tout paraît organisé selon une hiérarchie précise, depuis les espaces ouverts aux fidèles jusqu’aux accès plus secrets conduisant aux lieux de vie religieuse.

L’immensité de la voûte donne au sanctuaire une dimension presque irréelle. La roche brute devient architecture ; la falaise se transforme en nef ; la lumière glisse sur les reliefs et révèle les traces laissées par les outils des sculpteurs. Malgré la présence des visiteurs, une profonde sérénité règne dans cette cathédrale de pierre.

Autour du monastère, une petite cité s’est formée, avec ses restaurants, ses échoppes et quelques installations destinées aux pèlerins et aux voyageurs. Depuis les hauteurs, le site domine l’immensité du Caire. Au loin, la ville se devine à travers la poussière et la brume, tandis que les falaises abruptes du Mokattam ferment l’horizon.

C’est dans cet espace hors du temps que je me suis installé pour dessiner. J’ai tenté de saisir la voûte, les proportions vertigineuses de l’amphithéâtre et la manière dont l’architecture semblait disparaître dans la montagne. Plus je regardais, plus il devenait difficile de distinguer ce qui appartenait à la nature de ce qui avait été façonné par l’homme.

Ma dernière visite remonte à quelques mois seulement. Comme toujours, j’avais choisi l’heure du lever du soleil, lorsque Le Caire émerge lentement de la nuit.

 Le Caire Prêtre copte au monastère Saint-Simon-le-Tanneur
@Jean-Pierre Heim

Cette fois, les ruelles étaient propres et soigneusement balayées. Les tombeaux semblaient moins habités qu’autrefois, mais une vie discrète continuait de circuler entre les sépultures. Des femmes voilées avançaient silencieusement, des hommes passaient furtivement à bicyclette et des enfants couraient dans les chemins de terre. Organisée en une succession de quartiers, cette immense nécropole s’éveillait comme une ville ordinaire, parmi les coupoles, les mausolées et les demeures des morts.

Jean-Pierre Heim, architecte
“Travelling is an Art”

Toutes les chroniques de Jean-Pierre Heim

* Retrouver toute la série des monastères :
– Les Météores, monastères perchés entre spiritualité, rêve et réalité (Nov. 2024)
– Mont Athos, spiritualité entre ciel et mer (Mai 2025)
– À Amorgos, hors du temps au monastère de Panagia Hozoviotissa (Sep. 2025)
– Les Monastères de Grèce — Exploration et Patrimoine de l’UNESCO (Oct. 2025)
– Monastère Sainte-Catherine, quand le sacré inspire l’architecture (Août 2026)

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Par Jean-Pierre Heim Rubrique(s) : Chroniques de Jean-Pierre Heim

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