
À l’aune de ce que vit la France, il n’est pas inutile de s’interroger sur l’apport réel du numérique à la ville.
Il y a quelques années, les géants du numérique nous promettaient à tous un avenir radieux grâce au développement des villes intelligentes, les fameuses « smart cities ». Le temps a passé, les technologies ont évolué et les « smart cities » sont restées sur le bord de la route, reléguées au rang des utopies avortées.*
La ville est historiquement un lieu de refuge pour les populations : un élément stable, à l’évolution plutôt lente, à la technologie certes peu avant-gardiste mais dont la stabilité et la permanence dans le temps sont le gage d’un cadre de vie propre à rassurer le commun des mortels.
L’exact opposé du monde numérique dont l’évolution est ultrarapide, les révolutions se succèdent plus vite que des collections de « fast fashion » et les fausses routes s’enchaînent, laissant pour compte de nombreux utilisateurs perdus, générant une société anxiogène pour toute une partie de la population.
Ces deux mondes sont fondamentalement opposés dans leur fonctionnement : l’un est lent, fondé sur l’accumulation d’un savoir empirique multicentenaire, et l’expérimentation ne s’y pratique qu’à dose homéopathique.
L’autre, pour sa part, repose sur l’innovation permanente, l’expérimentation, le droit à l’erreur et la correction au fil de l’eau, à mesure que les problèmes surgissent… chez les usagers.
Pas étonnant, du coup, que la greffe de l’un sur l’autre ait fait long feu. En même temps, ces dernières semaines d’automne 2026 nous ont montré qu’à l’échelle d’une ville, et plus encore d’un pays, une faille informatique peut faire très mal.
Le simple piratage d’un logiciel de télémaintenance de frigos industriels a suffi à révéler la fragilité d’une société qui, depuis des années, déploie de plus en plus de systèmes connectés sans avoir forcément imaginé qu’une faille de sécurité pourrait être exploitée à des fins terroristes.
Qui aurait pu imaginer que germe un jour, dans la tête de quelqu’un, l’idée qu’un logiciel de frigo piraté pourrait semer une telle pagaille ? Et ce n’étaient que quelques frigos… Alors imaginons ce qui peut être fait avec des chaudières connectées, des compteurs électriques et de gaz, des fours, évidemment des véhicules, mais aussi l’ensemble des services bancaires…
Face à ces systèmes connectés, plus ou moins sécurisés selon les failles et les risques que l’on a bien voulu anticiper, des hackers plus ou moins motivés par des ingérences étrangères et, surtout, disposant des IA qui, entre des mains expertes aux intentions potentiellement belliqueuses, deviennent des armes redoutables.
Finalement, il est peut-être heureux que la smart city n’ait pas réussi à se déployer à grande échelle !
Heureux… mais pour combien de temps ? Car ce que la smart city n’a pas réussi à imposer par la grande porte, la réglementation est en train de le faire entrer par la fenêtre, bâtiment par bâtiment : GTB rendue obligatoire dans le tertiaire, capteurs en tout genre, compteurs communicants, occultations automatisées, régulation pilotée à distance… pas un programme qui ne réclame son lot d’objets connectés, au nom de la performance énergétique et du sacro-saint bilan à atteindre. Et l’architecte, sommé de transformer chaque bâtiment en machine optimisée, se retrouve à prescrire des systèmes dont personne, ni la maîtrise d’ouvrage, ni le bureau d’études, ni l’exploitant, ne sait vraiment qui en assurera la sécurité dans dix ou vingt ans.
Une chaudière, une centrale de traitement d’air ou une GTB mal protégée, et c’est tout un hôpital, une école ou un EHPAD qui se retrouve à la merci d’un hacker en mal de sensations… Les architectes conçoivent des bâtiments pour durer cinquante ans mais doivent y embarquer des logiciels obsolètes au bout de cinq. Cherchez l’erreur !
Dans notre monde pourtant surassuré, il est curieux que les compagnies d’assurance n’aient pas mis plus la pression sur tous les promoteurs de ces systèmes pour les responsabiliser vis-à-vis des risques qu’ils font prendre aux populations et l’engagement financier qui en découle pour elles.
Tout le monde sait depuis des années que nos vies sont devenues extrêmement dépendantes des systèmes connectés, sans que cela nous ait inquiétés outre mesure, tant l’ambiance générale était à la confiance et au pacifisme. Toutefois, alors que les tensions internationales s’accroissent un peu partout dans le monde, les fragilités et les risques apparaissent au grand jour, aggravés par le développement mal maîtrisé de l’intelligence artificielle, au point de faire craindre que la surchauffe de quelques centaines de frigos ne soit bientôt qu’un simple fait divers parmi tant d’autres…
Stéphane Védrenne
Architecte – Urbaniste
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* Lire La Smart City : le réseau, pour le meilleur et pour le pire ? (Chroniques, mai 2019) et A Toronto, le fiasco de la smart city ni smart ni city (Chroniques, mars 2020)