
Redonner sens, corps et attrait à l’habitat collectif passera par une réappropriation des espaces intermédiaires. La troisième peau n’est donc pas toujours une ligne. Seuils, épaisseurs et archipels du quotidien… Chronique Habit@.
Nous ne changeons pas de première peau.
Nous changeons souvent de deuxième.
Nous devons pouvoir ajuster la troisième.
Mais où s’arrête-t-elle exactement ?
À la porte, au mur, à la façade : autrement dit, à la limite physique de notre logement.
En observant attentivement nos manières d’habiter, cette réponse se trouble.
Dans une maison individuelle, la limite semble relativement claire.
La troisième peau correspond à l’enveloppe bâtie, parfois prolongée par une terrasse, un balcon, un jardin, jusqu’au mur de clôture. Elle sépare assez nettement un dedans d’un dehors, ou un à-soi d’un aux-autres.
Mais cette limite n’est pas toujours aussi nette qu’elle en a l’air.
De quelle troisième peau parlons-nous exactement ? Une maison peut appartenir à une famille entière ; l’« à-soi » s’y resserre alors parfois jusqu’à une chambre, voire jusqu’à un côté du lit. Pourtant, la troisième peau s’étend bien au-delà : elle inclut aussi des espaces partagés avec ses proches, dans des intensités d’appropriation variées.
Dans l’habitat collectif, les choses se compliquent davantage.
La troisième peau s’arrête-t-elle à la porte de l’appartement ?
À la porte de l’immeuble ?
Au palier ? Au hall ? À la cour commune ?
Elle se constitue d’étoffes intimes et d’autres plus partagées.
Entre ces deux portes – celle du logement et celle du bâtiment, voire de l’îlot – s’étendent souvent des espaces de passage que l’on traverse sans les habiter vraiment : couloirs, escaliers, ascenseurs, halls. Des lieux neutres, peu investis, presque oubliés.
Or c’est précisément là qu’un enjeu majeur se dessine.
Redonner sens, corps et attrait à l’habitat collectif passera par une réappropriation de ces espaces intermédiaires.
Ces lieux entre les lieux.
Ces seuils élargis.
Ces épaisseurs du dedans.
Le seuil n’est pas seulement une limite ; il est un dispositif. (1)
Il filtre, ralentit, expose, protège, prépare le passage.
Il s’habite même : on s’y arrête, on s’y rencontre, on y transite autrement.
La troisième peau n’est donc pas toujours une ligne.
Elle a souvent une épaisseur : une membrane plus ou moins poreuse, plus ou moins partagée, plus ou moins appropriable.
À la manière d’une serre bioclimatique ou d’une véranda non chauffée – ni tout à fait intérieure, ni tout à fait extérieure – la troisième peau peut ménager différents gradients : de température, de lumière, d’usage, d’intimité.
Un palier généreux peut devenir beaucoup plus qu’un passage.
Une galerie couverte, une cour habitée, un jardin commun, un hall traversé de services ou d’usages épaississent l’habitat. Ils prolongent la troisième peau sans l’abolir.
À mesure que l’on s’éloigne du noyau intime, l’appropriation change de nature.
C’est pourquoi il est peut-être plus juste de parler non d’une frontière mais d’un gradient d’appropriation. (2).
Ce gradient n’est jamais identique d’un habitant à l’autre. Comme nos premières et deuxièmes peaux diffèrent par leur forme, leur texture, leur exposition ou leur usage, nos troisièmes peaux varient elles aussi selon les personnes, les âges, les cultures, les situations sociales, les désirs ou les tempéraments. Certaines sont resserrées, d’autres très étendues. Certaines présentent de forts gradients – du très intime au très collectif – quand d’autres se déploient de manière plus homogène, presque sans transitions. Certaines restent largement continues ; d’autres se fragmentent en archipels de lieux familiers dispersés dans la ville, ou plus largement dans le territoire.
Au centre : le lieu intime, transformable, familier, fortement approprié, peu partagé.
Puis, de proche en proche, l’ensemble s’élargit.
Autour : des espaces semi-intimes ou collectifs, partagés – simultanément ou alternativement – mais reconnus.
Puis, plus loin, des lieux du quotidien, moins maîtrisés mais régulièrement investis : le café où l’on travaille, la bibliothèque, le gymnase, l’école, le commerce voisin, le square… et, pour certains, un arbre dans une forêt, un rocher au bord de la mer, un fragment de paysage que l’on fréquente assez pour le faire sien.
Ces lieux ne nous appartiennent pas toujours juridiquement ; ils peuvent pourtant relever d’un « à moi » sensible : un lieu partagé mais élu ; commun mais intimement approprié.
Dans une métropole dense, il n’est pas rare d’habiter littéralement son quartier.
Quelques mètres carrés privés s’y prolongent dans une constellation de lieux proches et familiers.
J’habite mon appartement, mais aussi mon bar, mon parc.
À ce stade, la troisième peau peut prendre deux formes.
Elle peut être continue, fixe ou mobile, lorsqu’elle s’étend par contiguïté, de proche en proche, du logement vers ses prolongements immédiats : seuil, terrasse, palier, hall, cour, immeuble, îlot, voiture.
Ou elle peut être discontinue, morcelée, presque archipélique. (3)
Si l’on considère que certains lieux réguliers, mais plus éloignés – école, lieu de travail, atelier, bibliothèque, salle de sport, musée – font partie de notre habit@ quotidien, alors la troisième peau n’est plus seulement une membrane continue. Elle devient une série d’îles habitées.
Entre elles, il faut traverser des dehors, aux chemins divers.
D’enveloppe, la peau devient aussi réseau.
Cet archipel peut rester de proximité. Il peut aussi se complexifier et combiner des territoires beaucoup plus éloignés, de natures variées : ville et campagne, résidence principale et résidence secondaire, logement quotidien et lieu de retrait ou de ressourcement. La troisième peau devient alors polynucléaire. (4). Elle ne se contente plus de s’étendre : elle se dédouble, se répartit, démultipliant les noyaux d’intimité au sein d’un même archipel.
À la campagne, ou dans des formes d’habitat plus dispersées, cette extension existe autrement.
Elle s’appuie moins sur la densité des aménités que sur la continuité d’un dehors plus vaste : jardin, chemin, lisière, voisinage plus lâche, paysage proche.
Dans les deux cas, la troisième peau déborde.
Mais pas de la même manière.
Faut-il alors parler d’une quatrième peau ?
Peut-être.
Mais avant de multiplier les peaux, il faut déjà reconnaître que notre habitat quotidien ne se réduit pas à une boîte close. Comme un vêtement, dont la coupe, la matière ou l’usage diffèrent selon chacun, il s’étend par seuils, par usages, par proximités, par habitudes, parfois par fragments.
Nos recherches autour de l’îlot actif (5) prolongent précisément cette intuition : penser l’habitat non comme une cellule isolée, mais comme une structure de proximités actives, de mutualisations, de continuités capable de redistribuer des usages entre le logement, l’immeuble, l’îlot et le quartier.
La troisième peau ne s’arrête donc pas toujours au mur.
Elle dépend aussi de celui qui l’habite : de son rapport à l’intimité, au dehors, au collectif, à la proximité, au mouvement.
Elle s’épaissit.
Elle se prolonge.
Elle se partage.
Elle se disperse.
Eric Cassar
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(1) Cette attention aux seuils, aux espaces intermédiaires et aux zones d’appropriation progressive rejoint certaines recherches/travaux d’Aldo van Eyck et d’Herman Hertzberger autour de l’« entre-deux » comme espace habitable, relationnel, et non comme simple résidu de circulation.
(2) On pourrait rapprocher cette idée des distinctions classiques entre espaces privés, semi-privés, semi-publics et publics, souvent mobilisées en architecture et en urbanisme, mais il s’agit ici moins d’un zonage que d’une intensité vécue et variable de l’habiter.
(3) On peut penser, très librement, à la figure de l’archipel chez Édouard Glissant, non comme simple dispersion géographique mais comme forme relationnelle, discontinue et pourtant liée. L’usage proposé ici demeure toutefois d’une autre nature, plus restreinte et appliquée à l’échelle de l’habiter. (cf Poétique de la relation, Traité du tout-monde)
(4) Cette hypothèse d’une troisième peau polynucléaire prolonge une réflexion engagée ailleurs autour du « double ancrage » résidentiel, entendu non comme privilège mais comme possibilité écologique et territoriale de répartir autrement l’habiter entre plusieurs lieux modestes et complémentaires. Voir : Éric Cassar, « Doubler sa résidence principale : une démarche à encourager », La Grande Conversation, 15 décembre 2025.
(5) L’Ilot actif désigne un nouveau mode d’habitat développé par Arkhenspaces ou Habiter l’infini