
A Paris, le 10 septembre 2013, à 3h du matin, il faisait noir. Pour autant, au 144 avenue de Flandre, quelques ombres furtives faisaient déjà le pied de grue. En effet, l’ENSA de Paris La Villette chaque année propose 50 contrats HMO, pour le dire simplement, à des étudiants ‘extérieurs’. L’initiative mérite d’être saluée. Inscriptions le 10 septembre expliquait le formulaire. Des architectes diplômés sont donc venus de toute la France, les premiers arrivés à 3h du matin.
A 5h du matin le 10 septembre, il fait toujours noir avenue de Flandre et un observateur de bonne foi – un voisin ? – aurait été fondé à remarquer un attroupement devant le 144. Le raffut de la conversation de ces architectes en titre DE a pu, de fait, éveiller quelque léger dormeur du quartier. Ces hommes et femmes de l’art avaient en effet, à se voir si nombreux, quelque raison de s’inquiéter – seules 50 places étaient disponibles – et, quand on est anxieux, on parle fort.
Prenons une ville comme Nantes. L’ENSA locale produit bon an mal an une centaine d’architectes DE. Nantes est une ville dynamique en terme d’architecture mais bon, il n’y pas non plus des centaines d’agences. Sur 100 diplômés, combien trouvent une HMO à Nantes ? Trente ? Quarante ? OK, même cinquante.
N’empêche. S’il en reste 50 à Nantes, 50 à Montpellier, 50 à Lille, à Marseille, à Clermont-Ferrand, à Nancy… Cela finit par faire du monde, autant de jeunes gens sensibles à l’offre généreuse de l’ENSA Paris La Villette. Il n’est donc pas étonnant qu’en ce funeste 10 septembre, à 5h du matin, de cet attroupement monte un ton suffisamment haut pour réveiller des voisins.
Avant les premiers métros, avant qu’il y eut bientôt tant de monde et encore plus d’anxiété, une maman décida d’organiser la foule. En effet, n’aurait plus manqué qu’un Rom ayant fait voeu d’être architecte soit visible dans le groupe pour que la BAC ne décidât soudain ‘d’embarquer tout ce monde-là sur la voie publique à pas d’heure et dérangeant la paix civile’.
Remarquez, voilà qui n’aurait pas manqué d’allure. Le Parisien en aurait fait une brève, dans sa rubrique ‘Insolite’ : ’50 jeunes architectes passent la nuit au poste’.
Remarquez, cela serait peut-être devenu une nuit riche d’enseignements pour ces jeunes diplômés d’une école d’architecture française. Quitte à faire du PPP, autant connaître pour de vrai l’odeur d’une cellule de garde à vue.
Sauf que, en cette hypothèse, tous nos architectes diplômés d’Etat auraient perdu leur place devant le 144 avenue de Flandre et perdu ainsi le bénéfice d’être arrivés de bonne heure et cela aurait été le pire. Adieu HMO, vaches, cochons, veaux…
Mais non, une maman prit les choses en main. Elle qui était arrivée de bonne heure trouva une feuille de papier et un crayon et nota les noms et prénoms de ces architectes en titre DE dans l’ordre auquel ils étaient arrivés.
Elle-même, la maman, était là au nom de sa fille architecte actuellement en Chine.
Tiens, il est cocasse qu’une architecte en titre DE français travaille à Shanghai tandis que maman doit, à Paris, se lever de bonne heure pour s’assurer qu’elle puisse ‘seulement s’inscrire pour pouvoir faire son HMO’…
A 8h du matin, il faisait jour et il y avait trop de monde pour en tenir registre sur une feuille, et puis il n’y avait que 50 places, aussi la maman établit sa liste au mieux et s’en tînt là.
L’ouverture des portes de l’ENSA parisienne se fit prudemment car chacun dans la foule essayait de jouer des coudes pour être parmi les premiers à entrer. Il n’aurait plus manqué qu’un(e) jeune architecte, sous la pression, ne s’évanouisse. Il aurait alors fallu appeler le SAMU et la BAC aurait sans doute ’embarqué tout ce monde-là’.
Il n’en fut rien.
A l’ENSA Paris La Villette, il faut passer deux séries de portes avant d’arriver dans une petite cour. Dans la pagaille, la maman offrit sa liste au concierge et tout le monde en fut quitte à attendre.
Une responsable administrative de l’école revînt bientôt, la liste à la main, méfiante au possible.
«Comment se fait-il que tous les noms de cette liste soient écrits de la même écriture ?», demanda-t-elle avec autorité.
Evidemment, ce n’est pas comme si l’école avait anticipé et peut-être offert de gérer une liste officielle quelconque.
La responsable administrative était pourtant fondée à se méfier : l’année précédente – même endroit, même heure -, un architecte en titre DE avait ouvert la queue avant tout le monde muni d’une liste des noms d’une quinzaine de ses copains et copines architectes en quête d’HMO.
Alors l’année d’après, une nouvelle liste d’une même écriture… Il a fallu expliquer.
Cette fois pourtant, la sincérité de l’acte prévalut et la liste de la maman fit foi.
Du coup, les derniers arrivés sont partis, emportant avec eux leurs propres fardeaux. Les autres sont restés sagement dans la cour, dans l’attente de l’appel de leur nom. Et chacun d’eux se souvient de son numéro. «Ah, j’étais le 25e, ouf !». Cela valait sans doute le coup de venir de Strasbourg la veille et de précéder l’aube. Même la maman a sans doute raconté l’histoire à sa fille : «J’étais la 13e, ouf !».
Souvenons-nous de nos railleries quand nous considérions les queues des régimes soviétiques : attendre des heures, dès 3h du matin, pour un rouleau de papier toilette. Ha, ha, ha.
Quand la Russie ne les connaît plus, la France a réinventé la queue : au supermarché, au cinéma, à la poste, au péage – au péage surtout -, à la préfecture. D’ailleurs, aux préfectures, les queues destinées aux étrangers, surtout ceux en souffrance, sont d’une intensité et d’une violence rares, sans parler du mépris de l’administration et du désespoir des recalés.
Tout comme (un peu) dans une école d’architecture à Paris, une nuit de septembre.
Christophe Leray
Cet article est paru en première publication sur le Courrier de l’Architecte le 2 octobre 2013