
Retraverser les projets décrits dans les ouvrages d’Anatole Kopp (1915-1990) permet de replonger dans la créativité des utopies collectives du XXe siècle qui exploraient des formes urbaines et architecturales radicalement nouvelles du vivre ensemble. Journal d’une jeune architecte.
Ce mois-ci, c’est le début de l’été. Le week-end offre parfois le temps de sortir, de ralentir, de respirer. On troque le film pour le livre de poche, la série pour la sieste avec quelque chose de vaguement intellectuel posé sur le ventre. J’ai de mon côté ressorti un livre un peu jauni, abandonné dans ma bibliothèque : Quand le Moderne n’était pas un style mais une cause d’Anatole Kopp.
Publié en 1988, il porte sur l’histoire du modernisme, des utopies, des architectes soviétiques, des années 1920. Il parle des constructivistes, ceux qui pensaient que l’architecture allait changer le monde. Je l’avais feuilleté au moment de l’acheter sans vraiment l’habiter. Cette fois, il m’a tenu jusqu’au bout et m’a fait rêver à mon tour.
Kopp ne raconte pas seulement une histoire de formes ou d’esthétique moderne. Il raconte l’histoire d’une croyance : celle que l’espace construit peut transformer les hommes, les familles, les sociétés. Cette croyance, en refermant le livre, j’ai compris que je ne saurais pas trop dire si elle est encore vivante quelque part dans notre profession ou si nous l’avons discrètement enterrée entre deux appels d’offres.
L’architecture avait un projet. Quel est le nôtre ?
L’une des thèses implicites de Kopp est que le Mouvement moderne n’était pas d’abord une esthétique. Ce n’était pas une affaire de toits plats et de pilotis. C’était un projet de transformation sociale. Les architectes constructivistes ne dessinaient pas des bâtiments : ils dessinaient une nouvelle façon de vivre ensemble. Le logement ouvrier n’était pas une contrainte technique à résoudre, c’était le terrain d’une révolution quotidienne.
Alors à quel moment avons-nous accepté que l’architecture ne puisse plus transformer la société mais seulement améliorer l’existant marginalement, ponctuellement ?
Je ne dis pas que cette ambition était sans danger, chacun connaît les dérives du Mouvement moderne, les grands ensembles devenus des enfers sociaux, les utopies qui ont viré au cauchemar faute d’entretien, d’écoute des habitants et d’adaptation. Tout de même… Il y avait une vision. Un projet collectif. Quelque chose à quoi aspirer. Aujourd’hui, on réhabilite, on rénove, on répare, on compense, on améliore l’indice DPE. Ce sont des actes nécessaires, urgents même. Cela constitue-t-il pour autant une vision du monde ? Et que cela dit-il sur le genre de société que nous voulons bâtir ?
La sobriété, la réhabilitation, la réparation : je crois ces approches profondément justes. Mais elles ne peuvent pas, seules, constituer un imaginaire et ne semblent plus répondre qu’à la question de comment faire moins mal sans questionner ce vers quoi nous allons.
L’urgence et l’utopie
Les architectes soviétiques pensaient en décennies. Ils projetaient des villes entières, des modes de vie radicalement nouveaux, des structures sociales à inventer. Ils avaient des plans sur dix, vingt, trente ans. C’était un autre contexte oui, peut-être même une époque à part que l’on ne peut pas comparer avec aujourd’hui. Mais eux aussi travaillaient dans un contexte de manque absolu : manque d’argent, de matériaux, de technologies, de main-d’œuvre. Ils produisaient pourtant des imaginaires puissants, des débats intenses, des expérimentations audacieuses. Nous, nous travaillons dans un contexte d’urgences permanentes : climatique, foncière, sociale, politique et nous produisons essentiellement des normes, des réponses et des réparations ponctuelles.
Pourquoi les réponses au mal-logement sont-elles devenues essentiellement techniques ou économiques tirant même parfois la qualité vers le bas sous couvert que pouvoir faire est finalement mieux que rien : zonage, TVA réduite, parcelles libérées, normes acoustiques, etc. Pourquoi ne pourraient-elles pas être aussi de nouveau culturelles, politiques, spatiales ?
Le Liban, Gaza, l’Ukraine, la Syrie, les séismes en Turquie ou au Maroc, les incendies, les inondations : partout réapparaît une question que l’on croyait appartenir au XXe siècle. Comment loger rapidement, dignement, massivement ? Ces crises révèlent que la question du logement d’urgence n’est pas derrière nous. Elle est peut-être même devant nous à une échelle que nous ne voulons pas encore regarder en face.
Face à ces urgences, je me demande : le logement d’urgence est-il devenu le symptôme d’une société qui ne sait plus se projeter ? Ou bien est-ce une forme de pragmatisme que les constructivistes, eux, auraient reconnu et même admiré, cet art de faire avec peu, vite, sans attendre les conditions idéales ? Sommes-nous à la hauteur de nos prédécesseurs ?
Je ne sais pas. Mais je suis frappée que la réhabilitation, aussi nécessaire soit-elle, ne soit pas présentée comme une vision mais comme un pis-aller : faire avec l’existant parce qu’on ne peut pas faire autrement. Ce n’est pas tout à fait la même chose que de faire avec l’existant parce qu’on croit que c’est la bonne façon de construire la ville. La réhabilitation tout en pensant à grande échelle, des projets d’envergure de transformation de la ville vont dans ce sens.
Le collectif, un besoin plus que jamais
Retraverser tous ces projets grâce aux recherches de Kopp m’a replongé dans la créativité des programmes collectifs de cette époque. Ils exploraient des formes de vie radicalement nouvelles du vivre ensemble : cuisines communes pour libérer les femmes du foyer, crèches mutualisées, laveries collectives, clubs ouvriers, équipements partagés, jardins communs. Cela est connu, a été étudié mais cette piqûre de rappel fait du bien : l’architecte doit se persuader qu’il ne peut pas se contenter de dessiner des appartements mais inventer de nouveaux voisinages. Sommes-nous en capacité de le faire aujourd’hui ? Les programmes sont de plus en plus figés en amont de l’intervention de l’architecte, quelle marge de manœuvre avons-nous ?
Aujourd’hui : télétravail dans le studio, vieillissement solitaire dans le T2, isolement invisible dans la résidence neuve livrée en VEFA. Nous le savons : la solitude et l’isolement, sont devenus un enjeu de santé publique. Pourtant, nos programmes de logement continuent majoritairement d’organiser des empilements d’individualités plutôt que des architectures du lien.
C’est vertigineux d’y penser : nous savons que les équipements collectifs fonctionnent. Que se croiser crée des liens. Que les opérations hybrides bien faites sont des réussites. Partager un espace, même banal : un palier un peu large, un jardin commun, une buanderie, produit du voisinage. Ce n’est pas de la théorie, c’est de l’observation. Pourtant, face à la pression foncière, à l’impératif de rentabilité de chaque m², à la surface habitable réduite, ces espaces-là sont les premiers à disparaître.
Ce n’est pas comme si personne ne se battait. Beaucoup de projets réussissent à faire exister cette marge, par exemple l’opération Start, à Ivry-sur-Seine, signée Beatriz Ramo, est l’une de ces expérimentations qui résiste à la tentation du minimalisme social. Des espaces partagés pensés comme le cœur du projet, pas comme son appendice. Mais le combat que l’architecte a dû mener pour sortir le projet n’a semble-t-il pas été facile.
Alors je me pose la question, un peu naïvement peut-être : n’est-ce pas un devoir aujourd’hui de défendre ces sujets ? Si l’on sait que l’isolement tue, que le manque de lien social est une crise aussi grave que le manque de logements, est-ce qu’il n’y a pas une responsabilité architecturale et politique à défendre des programmes qui fabriquent du commun ? Les utopies des années 1920 n’ont peut-être pas encore fini de nous apprendre quelque chose. Non pas comme modèles à reproduire mais comme rappel que d’autres façons de vivre ensemble sont possibles et que les architectes ont un rôle à jouer pour les rendre concevables, visibles, désirables.
Ce que l’on garde d’un livre jauni
Je referme Kopp avec un mélange de mélancolie et d’énergie. Mélancolie parce que la distance entre l’ambition de ces architectes et notre quotidien d’agence aujourd’hui est vertigineuse. Énergie parce que la question qu’il pose, à quoi sert l’architecture, reste la plus belle et la plus difficile qui soit. Ils n’ont finalement pas tout résolu, ils nous restent des réponses collectives à apporter !
Je ne crois pas que l’architecture puisse changer le monde à elle seule. Je crois cependant qu’elle peut fabriquer des conditions dans lesquelles les gens sont plus ou moins libres, plus ou moins seuls, plus ou moins en mesure de s’épanouir.
Peut-être que la véritable leçon de Kopp est dans la conviction que l’architecte a quelque chose à dire sur le monde qu’il dessine, pas seulement sur sa morphologie, mais sur ses valeurs. Que le logement n’est pas un produit immobilier avec des contraintes réglementaires mais un fragment de projet de société. Alors il faut produire et penser cette société, ne jamais la lâcher, ne jamais l’oublier, la réponse était, est et sera politique !
Cette conviction, qui n’est pas nouvelle pour beaucoup d’entre nous, se heurte aux réalités des marchés, des maîtres d’ouvrage, des délais et des budgets. C’est peut-être cela, finalement, l’été : le moment où l’on relit les livres qui nous rappellent pourquoi on a voulu faire ce métier. Ou l’on prend un peu de recul, avant de retourner au bureau, et de reprendre la réalité là où on l’avait laissée.
Bel été rêveur à tous
Estelle Poisson
Architecte — EST architecture
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