
«Ne me laisse jamais seul avec la nature car je la connais trop pour n’en avoir peur». Alfred de Vigny
Au fil du temps, les villes ont constitué un écosystème à l’équilibre fragile. Chaque ville avait le sien. Les technologies du monde industriel ont été d’un apport certain dans l’amélioration de la vie en ville. De son côté, la campagne est constituée de nombreux écosystèmes dont l’équilibre est perturbé par les activités humaines. Nous n’avons rien à gagner à entretenir l’illusion du rapprochement de ces deux mondes.
C’est un fait acquis, l’avenir des hommes sera essentiellement urbain. Il est donc important de pouvoir donner l’exemple et de dire ce que sera la ville de demain : une ville vertueuse à l’air plus pur que celui de la campagne. Si imaginer la place de la nature dans la ville est une nécessité, on ne doit pas pour autant nier une dimension essentielle, la spécificité de la ville comme lieu actif de rencontres, de regards sur la société.
L’essentiel est que l’on puisse battre le pavé, retrouver le plaisir de la marche mais aussi celui de la flânerie, redevenir des chalands, non plus dans des ‘malls’ climatisés mais sous des arcades, sur des terrasses à l’ombre protégées de la pluie par des bannes.
A vouloir transformer la ville en campagne, la ville se dénature. Il est vrai que ce n’est pas nouveau. L’automobile a sa part de responsabilité mais aujourd’hui c’est l’idée même de la nature qui prend la relève et qui risque de nous désorienter une fois de plus. René Magritte donnait pour titre à un tableau représentant une pomme «ceci n’est pas une pomme». Prenons garde qu’un jour voyant Paris on ne dise «ceci n’est pas une ville, c’est la campagne».
J’aime vivre à Paris et je n’aimerais pas habiter Washington, Versailles, Berlin, ou Stockholm qui ont pourtant la réputation de villes vertes. J’aime regarder la diversité des feuillages, leur variation au fil des saisons. Je suis jardinier, paysagiste, urbaniste, architecte. La dénaturation de la ville c’est lui retirer sa vraie nature, son caractère minéral, sa dimension sociale, sa nécessaire continuité.
La séparation des fonctions et l’idéologie du mouvement moderne sont à l’origine de l’idée du continuum de l’espace qui se substitue à la continuité du bâti. La conséquence est une vision éclatée, morcelée, déchirée, une juxtaposition qui n’a plus de sens commun. En inventant la coulée verte, l’espace vert, les urbanistes et les édiles ont simplement détruit l’esprit des villes : l’urbain. Cette idéologie, en réclamant plus de végétation, veut moins de ville. Il faut garder en tête que la ville s’est faite en opposition avec la nature, justement pour s’en défendre.
A l’intérieur de l’enceinte de la ville, seul le palais avait droit à son jardin. Le sens, la raison pour laquelle la nature a fait son entrée dans la ville, à juste titre d’ailleurs, est trop vite évacué. La nature a aujourd’hui une place qu’elle n’a jamais eue dans l’histoire. Vous imaginez le maire de Venise proposer des arbres en bac, place Saint-Marc, la place du Capitole avec des magnolias ou la place Stanislas à Nancy transformée en parterre à la française ?
Ils ont pourtant osé ! De façon éphémère heureusement. La nature est rentrée dans la ville en même temps que les chemins de fer comme dimension compensatoire d’une inquiétude provoquée par toutes les nouvelles technologies envahissantes. Le paradoxe est que plus on réduit l’impact technologique (l’importance de l’automobile dans la ville), moins le besoin de compensation par une présence forte de la nature devrait se faire sentir.
La ville serait de plus en plus invivable, nécessiterait de plus en plus de moyens pour redevenir aimable. Nous sommes pourtant très loin des cloaques et de l’époque où les édiles de la ville avaient comme problème à régler, non pas le ramassage des feuilles mortes mais celui du crottin de cheval. Les activités s’éloignent, ou plus simplement s’éteignent, et avec elles c’est l’intérêt même de la ville en tant que regroupement d’établissements humains qui s’amenuise.
La réduction de la pollution est un vrai sujet mais trop souvent utilisé comme épouvantail. Il faudrait avoir peur de la ville ! Et comme si cela ne suffisait pas, ce sont maintenant les animaux sauvages qui en prendraient possession. Les ours, les hyènes, les sangliers, les loups sont à nos portes. Pour moi qui ne supporte ni les moustiques ni les fourmis, les souris ou les rats, c’en est trop.
Il est permis de suggérer l’hypothèse que la haine des villes pourrait faire disparaître le concept même de ville protectrice. La ville va finir par imploser sous l’effet d’interventions qui semblent louables de prime abord mais qui, en fait, vont la dénaturer sans même que l’on s’en rende compte.
Être architecte, c’est savoir résister et parfois même entrer en résistance. Ce n’est pas simplement baisser la garde et accepter tout ce que l’on nous demande «parce que tout le monde le fait». Il faut sortir de l’ornière, résister, expliquer pourquoi l’erreur est là et qu’elle va coûter très cher. Le bien commun, socle de la ville, ne peut se résumer à un tapis, quelle que soit sa couleur.
Autour de nous fleurissent des idées, des propositions, des réalisations qui soulèvent l’enthousiasme. Comment ne pas aimer «l’arbre blanc», un plot de logements avec des balcons non plus en épis de maïs comme à Créteil, mais en artichaut effeuillé, chaque période choisit ses légumes. Les mille arbres, les forêts urbaines, les immeubles qui se vêtent d’écorce quand ils ne poussent pas comme des plantes ne sont que quelques exemples !
Le Palais Omnisports de Paris-Bercy (POPB) avait déjà donné l’exemple avec ses pelouses inclinées. Le vert, le tapis vert est installé. Et pas de critiques ni de retour d’expériences. L’écran de forêt masque une réalité. Le soleil, le vent, l’eau, la terre nourrissent la nature, les saisons dépeuplent les feuillages et rien ne sera jamais comme les images proposées. J’aime la nature pour ce qu’elle est, j’aime les villes pour ce qu’elles sont, pour leurs différences. Le mélange des genres relève plus d’une pensée relativiste que d’une pensée écologique, scientifique et cohérente.
La peur est mauvaise conseillère. Au lieu de nous protéger, il faut s’éloigner des villes, à la campagne, pour être réveillé par le chant du coq ou l’odeur de l’étable. Nous dire que la ville est dangereuse, polluée, trop dense, c’est oublier que l’essentiel des crimes, des viols, se font en dehors de la ville, à l’orée du bois. Les bêtes sont de retour, pas forcément domestiquées, les enfants n’auront bientôt plus besoin d’aller au zoo pour voir des crocodiles. Les fermes urbaines sont plébiscitées, par myopie on ne voit pas la pente qui entraîne la ville à sa perte.
Une agitation fébrile engage les architectes, les urbanistes, les paysagistes, les écologues, les écologistes : il faut ralentir la ville, il faut éradiquer l’automobile. Faut-il pour autant changer de nature ? Ralentir à l’excès c’est asphyxier l’activité qui nécessite un minimum de «vitesse», de facilité de déplacements, de fluidité, de vie. La ville doit rester un lieu d’échanges avec ses espaces minéraux, ses monuments, ses architectures, ses ouvrages d’art. Un pont est un pont, pas une pelouse qui recouvre un tablier tel le dernier projet pour relier le Champs de Mars à l’esplanade du Trocadéro ! C’est un peu démagogique d’en faire une pelouse et d’en espérer un effet sur le réchauffement et sur la pollution. C’est même irrespectueux par rapport aux monuments qu’il rejoint.
Paris était la ville la plus dense du monde, elle comptait le plus grand nombre d’arbres d’alignement. Paris avait eu la chance d’avoir un préfet visionnaire qui en avait fait la ville la plus belle du monde, ce qu’elle est toujours. Ne la détruisons pas !
Deux manifestations ont marqué les esprits : la transformation des Champs Elysées en champ de blé et sa moisson urbaine, un happening ! Une affiche publicitaire pour des jeans a également transformé la place de la Concorde en pelouse. Surprenant, amusant, choquant mais fictif. Lorsque la végétation envahit la ville, celle-ci devient un grand terrain vague, ce n’est plus l’atmosphère d’une ville active mais d’une ville à l’abandon.
La campagne a sa nature, la ville a la sienne. Paris a fait l’objet d’embellissements successifs, ses places d’une redistribution de l’espace pour réduire la surface allouée à l’automobile. Le plus choquant, dans la capitale, est de voir l’architecture réduite à des fermes, des poulaillers, des façades de végétaux. La catastrophe est annoncée : on voit les chutes d’arbres, les bambous dépérir dans leurs peaux envahies par les rongeurs. Les trompe-l’œil ne vont pas changer un réchauffement inéluctable, il faut au contraire construire, densifier, garder l’activité, se donner l’occasion de créer les nouveaux espaces du vingt-et-unième siècle, les Champs-Elysées de demain.
Aujourd’hui, Paris ne brille pas par sa propreté, ni par sa sécurité, ni par l’image qu’elle donne aux touristes. Elle risque même d’être complètement dénaturée par une overdose de végétaux dans l’espace public… En acceptant de camoufler leurs façades avec une improbable végétation, les architectes renoncent à faire de l’architecture le matériau essentiel de la ville. La ville verte devrait être blanche !
On en arrive à un tel point qu’il faudrait interdire les voitures noires et peindre les trottoirs, les chaussées, de la couleur de l’azur… une nouvelle façon de faire rentrer la nature dans la ville. Aujourd’hui, la pression médiatique rend la ville effrayante, c’est le monde à l’envers. S’il est important d’avoir toujours un arbre dans son horizon, il est aussi absurde de proposer de construire les villes à la campagne car l’air y serait plus sain. L’automobile est appelée à disparaître de la ville mais l’allocation de l’espace laissé disponible mérite bien une réelle réflexion, véritablement métropolitaine voire régionale. La végétalisation à outrance risque fort de dénaturer la ville et paradoxalement de la rendre invivable. La ville dénaturée ne sera pas un simple jeu de mots.
Alain Sarfati
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Photo issue de la chronique-photos de Chris Morin-Eitner intitulée Il était une fois demain