
Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle pour les étudiants des ENSA. Une étude de Coface et de l’Observatoire des emplois menacés, citée par Les Echos (18/03/2026) puis 20 Minutes (20/03/2026) relève que 16 % des emplois en France sont menacés avec le développement express de l’intelligence artificielle (IA), soit cinq millions d’emplois d’ici 2030. Alerte dans les agences…
En effet, note l’étude de deux économistes – Axelle Arquié, fondatrice de l’Observatoire des emplois menacés et émergents, et Aurélien Duthoit, économiste chez Coface, une entreprise d’assurance crédit – ce sont « les métiers de cols blancs, bien payés et dans les métropoles », qui sont les plus à risque.
À partir d’une base de données qui décompose les métiers en tâches, les deux chercheurs ont estimé que quand 30 % des exécutions d’un métier peuvent être automatisées par une IA, alors il est en danger. Surprise : les plus menacés sont ceux exercés par les cols blancs, jusqu’ici épargnés par l’automatisation : « activités juridiques et comptables, l’édition et la presse, la programmation et le conseil informatique, l’assurance ou encore la finance, tous ces secteurs pourraient voir plus d’un quart de leurs emplois en France disparaître au cours des prochaines années. Les journalistes ne seront pas épargnés », note l’article des Echos. Assistant juridique ou trader, l’IA, la grande faucheuse ?
Deux jours plus tard, 20 Minutes, dans un article inspiré, à partir de la même étude s’est penché plus précisément sur les cols blancs des agences des hommes et femmes de l’art. Évoquant les métiers de l’architecture et l’ingénierie, l’article relève que « 26,9 % des tâches pourraient être automatisées », les architectes dans le top 3 des métiers menacés !
Aie !
La dernière fois que les architectes étaient dans le Top 3, c’était celui des créateurs les plus infidèles.*
Ne nous le cachons pas, les architectes ont toujours été férus de nouvelles technologie et ils ne sont jamais les derniers à les défier. Alors l’IA ! Évidemment que nombre d’agences – la majorité sans doute – se sont déjà jetées dessus. Surtout celles qui se créent aujourd’hui avec des jeunes gens ambitieux et habiles qui trouvent en l’intelligence artificielle d’abord un palliatif utile à tout ce qui concerne l’administratif, ensuite une ressource utile pour arroser la planète de propositions diverses et enfin une façon de couper les coins quand il s’agit de suer sur un projet. L’IA aura toujours une réponse à une question réglementaire et fera gagner un temps fou à l’agence. Mais apportera-t-elle la solution d’un architecte ayant justement pour y parvenir suer son âme pour faire le tour de la question ?
Qui s’en préoccupe ?
« À l’horizon 2026, l’usage des outils d’IA deviendra aussi fondamental que l’utilisation d’un ordinateur », indique à 20 Minutes Sridhar Ramaswamy, directeur général de Snowflake, entreprise de développement de cloud AI. « L’écart entre ceux qui adoptent rapidement ces outils et ceux qui peinent à s’adapter devient très visible. Et c’est ce type de différences qui risque d’être difficile à gérer à mesure qu’elles se généralisent dans le monde du travail », poursuit-il. À peine AJAP et déjà has been ! Quant aux vieux de la vieille…
Un exemple qui me concerne, la presse, d’ailleurs citée dans l’étude parmi les domaines menacés par de profonds changements artificiels. Sans même parler des articles entièrement écrits par James Cameron, aujourd’hui l’IA permet de transcrire, quasi instantanément, un enregistrement audio. Imaginez le temps gagné par tous les journalistes du monde : une heure d’entretien et zip, 15 pages écrites en dix secondes chrono. C’est une réponse magique au temps habituellement fastidieux passé à retranscrire les enregistrements qu’il faut réécouter. Cela me rappelle ces petits dictaphones nés dans les années ‘90 qui, pensaient les journalistes, leur sauvaient déjà la vie en leur faisant gagner du temps. En réalité, il suffit souvent – ce fut le cas pendant des siècles – de prendre des notes avec lesquelles passer directement à la rédaction. Prendre des notes oblige à être attentif, concis, synthétique et se révèle par ailleurs d’une efficacité et d’une économie des ressources de la planète insoupçonnées…
Pour rester dans le domaine de l’écriture, les auteurs de scripts peuvent s’inquiéter. Transformer un roman en script, c’était un métier ! Tout était à inventer ! Aujourd’hui l’IA, à partir d’un tableau de maître et d’un ou deux prompts un peu adroits, pisse la copie, 15 pages parfaitement formatées, jusqu’à la couleur et texture des rideaux et la marque des toilettes, logorrhée censée impressionner un quelconque producteur. Pas question en revanche de s’appuyer sur la Vénus de Milo ou l’Origine du monde de Courbet, l’IA a de ces pudeurs… Sans même parler, par nature, des clichés américains tout droit sortis d’Hollywood qu’elle ressasse ad nauseam.
Alors, dans le domaine de l’architecture, pour répondre en un jour à 13 appels d’offres à la douzaine, c’est la foire aux clichés franchouilles, et pas ceux des photographes d’architecture qui ont aussi des raisons de s’inquiéter. Nonobstant que ces réponses fantasmées toujours plus nombreuses aux appels d’offres – par millions à l’échelle de la planète – seront elles-mêmes traitées par l’IA des maîtres d’ouvrage – les fantômes parlent aux fantômes – voilà qui, les petites mains disparues au bénéfice des nourrissons de l’IA, va libérer des postes dans les agences et qui sait, permettre aux associés de sous-louer leurs locaux à l’avatar de leur comptable.
Ce qui nous ramène aux ENSA. Aujourd’hui un étudiant peut désormais sans trop s’embêter participer au concours de la Fondation Jaques Rougerie et imaginer un futur habitat dans l’espace et impressionner un jury. Pour autant, l’habitude de ne pas trop s’embêter est comme une plaie qui longtemps plus tard devient purulente et sape toute initiative. En même temps, pour nombre des étudiants moyens, et ils sont la majorité, ce sont leurs débouchés qui vont rapidement disparaître, sur le même chemin que les peintres de perspectives, remplacés par des graphistes eux-mêmes en voie de disparition puisque chaque agence peut désormais produire ses propres images. Chemin emprunté naguère par les traducteurs, les échotiers et le maréchal-ferrant, celui qui réparait les roues de la charrette quand les plans du maître d’œuvre devaient être livrés en temps et en heure.
Le paradoxe est que sont préservés tous ces métiers dits de « première ligne », ouvriers du BTP, éboueurs, travailleurs manuels. Bricoleur, un métier d’avenir dans les ENSA pour les aspirants architectes qui ne veulent pas construire ?
Certes, les architectes inspirés, dans leurs agences à moitié vides, pourront toujours se rassurer en se disant que leur architecture fera œuvre. Tous les autres, sans compter les imbéciles et les criminels, iront selon les circonstances au mieux de leurs intérêts, de leur ambition, de leurs capacités. Après tout, le risque n’est-il pas finalement peu élevé ? En effet, l’IA va produire une architecture moyenne qui sera sans doute en tout point équivalente à l’architecture moyenne produite sans IA.
Réduites sont cependant les chances qu’elle coûte moins cher !
En vérité, de la maison de prière à la caverne de voleurs, le seul risque est qu’un agent de l’IA commence à se prendre pour Odin, Zeus, Vulcain ou Jupiter et que tous ses copains IA se mettent ensemble à élever des temples.
Sans architecte en plus !
Christophe Leray
* Lire Les architectes sont les plus infidèles des créateurs