Que retenir d’une plongée dans les gares de Châtillon–Montrouge et Fort d’Issy-Vanves-Clamart (Hauts-de-Seine) signées par Marin-Trottin architectes et Gazeau architecte respectivement ? Le tribut à l’ingénierie ? Visite.
Le Grand Paris Express ne rapprochera pas seulement Paris de sa banlieue. À terme il réunira Paris au monde, avec Roissy et Orly comme portes d’entrée. Le plus grand projet européen de génie civil…
Une ingénierie pharaonique, presque surhumaine. Soixante-huit nouvelles gares, deux cents kilomètres de voies nouvelles, vingt-trois tunneliers.
À la Cité de l’Architecture, de novembre 2023 à juin 2024, l’exposition Métro !* – commissaires Francis Rambert, directeur de la Création architecturale à la Cité, et l’architecte Dominique Perrault – montrait fièrement seize maquettes d’architecture des gares du Grand Paris Express, toutes « issues d’une démarche de coconstruction entre un architecte et un artiste » (projet Tandem).
La ligne 15 Sud, avec 33 km de tunnel voyageur, traversera 22 communes, le premier tronçon devant être en service fin 2025. En ce début d’automne 2024, la presse est conviée à en visiter deux gares : Châtillon – Montrouge par Marin-Trottin architectes et Fort d’Issy-Vanves-Clamart par Gazeau architecte.
Les architectes sont absents lors de la visite. Pas enrhumés, simplement pas conviés. Les artistes non plus, c’est encore un peu tôt et je n’ai pas vu le ciel de Laurent Grasso.
La Société du Grand Paris (SGP) et le groupe SETEC, groupe d’ingénierie pluridisciplinaire français, tiennent haut le crachoir à grand renfort de brochures : « Une ingénierie engagée pour les transports de demain ». Il est également question d’une gare emblématique… J’ose, celle de Perrault ou de l’agence Duthilleul ? Je me fais sèchement rabrouer. Ce n’est pas la gare de Perrault mais celle de la Setec… aménagée par Perrault.
Ambiance… On fait entrer à bas bruit deux chefs de projets qui n’en mènent pas large.

Le « bâtiment voyageur », dans le jargon SNCF, désigne le bâtiment de la gare. De basculer, par l’accointance de deux mots d’une parfaite banalité, dans un monde de gare-paquebot amiral conduisant le voyage… Ceux qui ont inventé l’expression se sont-ils voulus poètes, surréalistes, ou simplement rapides et techniques ? Ont-ils voulu honorer l’architecture et les architectes ? Pourquoi pas ? Bâtiment – édifice, construction, architecte… CQFD !
En plan, le Grand Paris Express (GPE) est un métro en rocade, spirale expansive qui prolifère en boucles, redessine la ville, une ‘Endless House’ à la Frederick Kiesler qui n’en finirait pas de grossir, à l’échelle de la ville dilatée, ramifiée. Désenclaver, connecter, rapidité, mobilité, développement urbain, décarboner, transformer… sont les nouveaux mots véhiculés par les politiques des futurs paradis. Mutations urbaines ou comment bien vivre ensemble, dans un monde beau et gentil, avec plus de jardins, plus de commerces, plus d’habitants, et moins de voitures… La vie en rose, qui serait plutôt en vert, est sur les rails. Un monde à la Jacques Tati versus une idée de la Smart City. Ou les deux à la fois.
C’est bien le rêve de la Ville dilatée, rapide, que porte la SGP – mot à mot – le Grand Paris Express. Reconnaissons que « bâtiment voyageur » fait un peu… suranné. Dommage.
Mandaté par la SGP en 2012, l’architecte Jacques Ferrier avait défini une charte architecturale – le concept d’une Gare Sensuelle (olé !) capable d’« éveiller les sens des voyageurs par des effets d’insistance et d’intensité » Un nouvel Auroville version gagnante… Ainsi soit-il.
Je préfère la version soft : « De la ville au quai, du quai à la ville, il s’agit de construire plus que des parcours. Il faut, dans une approche transversale qui, du design à l’urbanisme en passant par la lumière et les sons, mobilise une grande diversité d’expertises, concevoir un climat accueillant, rassurant, agréable ».
Ferrier est sorti du jeu depuis longtemps…
Problème… qui ne devrait pas en être un mais en est un quand même… Et ce n’est pas d’hier. En 1997 déjà, l’exposition intitulée « L’art de l’ingénieur : constructeur entrepreneur inventeur » stigmatisait les tensions… C’est le moins qu’on puisse dire.
Alors ? Rêve d’architecte ou rêve d’ingénieur ?
« Demander à l’ingénierie d’étudier les réseaux et les méthodes de creusement de sol, et interroger en parallèle les architectes pour inventer des situations inattendues », répond Francis Soler, Grand Prix National d’Architecture.
Je suis donc allée voir David Trottin en son pays, c’est-à-dire dans sa très belle nouvelle agence, rue du Mont Cenis.
David Trottin est un homme discret. Sa gare propose une expérience physique, grandiose, hallucinante, une épopée de géants qui rameute à la fois le souvenir des gravures des prisons de Piranèse et les images de Metropolis. Il dit avoir « profité de l’expérience pour faire un moment d’architecture ». C’est modeste…
Cinq ans de travaux, neuf niveaux dont huit accessibles au public. C’est l’une des plus profondes nouvelles gares. Il a fallu creuser à 31 mètres, au milieu des carrières, gérer les réseaux enterrés d’électricité.

Ériger la boîte-gare, injecter du coulis de ciment, puis creuser un grand volume qui permette de réaliser la gare en profondeur. Broyer les déblais du creusement. Ménager un grand vide et sur les côtés créer une volée d’escalators. Au cœur de la boîte, ce grand espace en forme de losange est bordé par des circulations verticales qui reprennent celles de l’escalier à double volée de Chambord. Rien de gratuit – se servir des butons comme support de l’architecture, installer de grandes passerelles traversant le volume et permettant d’éviter l’écroulement des poutres à la poussée de la terre : « Théâtraliser les circulations, susciter une expérience de la grande hauteur, valoriser la profondeur », souligne encore David Trottin, architecte…
Moderato… « Donner aux gares un équipement où les architectes auraient le pouvoir au lieu d’être relégués par le Génie Civil au rang de décorateurs… Faire de chaque gare une ambiance singulière et partagée, une identité », dit-il. Il n’aime pas trop s’attarder sur l’immeuble de bureaux qui s’installera… par-dessus…
La gare de Philippe Gazeau, située sur la commune de Clamart, à la jonction d’Issy-Les-Moulineaux, Vanves et Malakoff est un projet d’urbanisme qui va véritablement modifier le territoire, en reliant des villes proches mais séparées par les voies du Transilien. La gare se glisse sous la voie ferrée existante de la SNCF au milieu d’une friche ferroviaire et se déploie sur quatre niveaux souterrains. Inox, verre, métal… les habitants prendront une rue intérieure qui sera traitée comme un passage public, une place…

Mais la grande affaire, c’est le toit, et j’adore tellement l’histoire du ripage de la dalle de couverture que je vous la raconte comme un exploit, une histoire extrême…
D’abord les chiffres – 7 000 tonnes, 80 mètres de long, 2 000 m² pour la dalle (le poids de la Tour Eiffel) et 100 heures pour un toit… Ne boudons pas notre plaisir, et chapeau bas l’ingénierie…
En voici le récit en accéléré : pose de huit ponts provisoires de 30 m de long. Terrassement à l’abri des ponts provisoires. Installation de la passerelle provisoire. Préfabrication de la dalle. Mise en place de 42 chariots automatiques. En trois heures, les 42 chariots glissent la dalle définitive. Étanchéité de la dalle. Reconstruction des remblais de part et d’autre du toit. Dépose des ponts provisoires. Scellement de la boîte, reconstruction des quais, remise en place des caténaires.
C’est fini… 100 heures ! Il existe un ‘time laps’ que je regarde en boucle… Épique !


Pour finir que retenir de cette plongée dans les gares du Grand Paris Express ?
Technologies obligent, l’ingénieur détient le pouvoir et le fait savoir. Au bout de la chaîne, il y a l’artiste – associé à l’architecte dans les Tandems ou chantiers partagés.
Ce n’est pas tout.
Dans le cadre de la direction artistique culturelle du GPE, le CENTQUATRE, établissement culturel parisien, assure la coordination artistique de la conception des œuvres d’art pérennes dans les gares. Il est garant des exigences artistiques et de la faisabilité.
Ce n’est pas tout.
Pour ouvrir la programmation à une pluralité de regards, des personnalités invitées par la direction artistique se voient confier la proposition et le suivi de certains tandems…
Et l’architecte dans tout ça ?
Tina Bloch
*Lire notre article Métro, boulot, dodo à la Cité de l’architecture ?
** Lire notre article Echec et mat sur le damier des grandes villes utopiques