
Evènement suffisamment rare pour être mentionné, une prestigieuse maison d’édition américaine a publié fin 2003 la monographie d’un architecte français, Jean-Pierre Heim. Rencontre avec un visionnaire dont le bagout peine à masquer une étonnante sensibilité.
« Jean-Pierre Heim a transformé le style et l’impact d’une petite chambre en expérience inoubliable ». Ces mots sont signés par une critique américaine, Mary Scoviak-Lerner, à l’issue d’un séjour dans le Club Med de Dakar (Sénégal) rénové par l’architecte français Jean-Pierre Heim. « Nous voulions un ‘look’ simple, voire même un peu rustique mais avec des matériaux de qualité », explique Jacques Ehrmann, le directeur du développement et de la construction du groupe.
A Dakar, la réponse de J.P. Heim a été l’embauche de 1.200 artisans locaux à qui furent confiés tous les travaux, la piscine étant elle-même creusée à la main selon les méthodes traditionnelles. Le résultat est une architecture africaine ‘authentique’ derrière laquelle il semble difficile a priori de discerner le travail d’un architecte designer français installé à New York avec une agence à Athènes.

En Grèce justement, dans un pays jaloux de son patrimoine, la construction d’une maison par Jean-Pierre Heim est un évènement. « Au début, les gens criaient ‘au secours’ puis, quand ils ont vu le résultat, ils ont été très reconnaissants à l’architecte d’avoir su saisir l’essence de leur architecture », explique Fanny Mallaury, attachée culturelle de l’ambassade de France à Athènes après une mission similaire en poste à New York.
A New York justement, dans un pays méfiant de l’exception culturelle française, une illustre maison d’édition vient de publier une magnifique monographie sobrement intitulée Jean-Pierre Heim – Architect. New York où, installé depuis 25 ans, Jean-Pierre Heim a multiplié les travaux prestigieux tout en réussissant la prouesse de s’approprier les symboles de l’Amérique les plus connus – dont la Marilyn d’Andy Warhol – tamisée au filtre de sa passion de l’architecture vernaculaire du monde entier.
Ainsi, l’image de couverture du livre représente-t-elle le bar du restaurant Grec Thalassa à New York avec en fond la brique rouge typique de la ville, mise en valeur par un environnement contemporain dans une ambiance pourtant plus grecque que les Grecs eux-mêmes ne l’auraient imaginée.
A priori donc, rien de commun entre l’appartement des Trump à New York et la maison de Mykonos en Grèce ou l’hôtel Le Pavillon à la Bastille à Paris. Pourtant, la signature est là, évidente sans être tape-à-l’oeil, subtile et d’une remarquable pudeur pour un homme qui se targue de ses talents de communiquant (du moins hors de France).
Jean-Pierre Heim, après un diplôme aux Beaux-Arts à Paris et un diplôme d’architecture obtenu à Chicago – il a reçu le prix de la fondation Delano-Aldrich de l’American Institute of Architect -, a sillonné le monde en tant que photographe pour le magazine National Geographic à la recherche de l’origine de l’architecture.
C’est la symétrie mycénienne – née dans ces îles des Cyclades où il a aussi élu domicile – qui est devenue pour lui le centre de gravité de son travail, aussi bien source d’équilibre que de rigueur, point d’ancrage du regard qui permet d’embrasser l’oeuvre dans sa totalité.

A cette évocation, tout son travail s’éclaire d’une désarmante simplicité (candeur ?). La symétrie est partout et oriente le regard. L’architecte compose – comme on le dit d’une photographie ou d’une peinture – plus qu’il ne crée avec une empathie non feinte pour les contextes et les matériaux et qui se double d’une générosité aussi réelle qu’elle est discrète. Ainsi, cet architecte reconnu internationalement, individualiste et libéral, réalise-t-il la rénovation de la chapelle de l’Assomption à Paris… pro bono.
A Paris, ce bouillonnement d’idées effraie. A un client qui lui demande une rénovation de façade et une nouvelle décoration intérieure, Jean-Pierre Heim propose en sus un nouveau design pour les couverts, les nappes, les assiettes, les chaises… jusqu’aux uniformes des serveurs et aux jardinières. Or, c’est justement « cette façon d’extrapoler tous les détails du projet qui fait le succès du design pour les clients », assure Larry Fuersich, l’éditeur du livre.
A Paris encore où le mélange des genres est l’exception, pas la norme. Il n’y a pourtant pour Jean-Pierre Heim aucun paradoxe à nommer son site Heimdesign et sa monographie Jean-Pierre Heim, architecte. « Je le verrais bien dans le cinéma car c’est quelqu’un qui peut produire des univers et peut-être plus que des bâtiments », explique son ami Francis Rambert, critique d’architecture au Figaro et nouveau président de l’Institut français d’architecture.
« C’est une force de pouvoir créer quelque chose dans la magie des lieux ; un architecte est avant tout quelqu’un qui a des idées et Jean-Pierre n’en manque pas », assure-t-il. De fait, peut-on citer entre autres un mémorable projet pour le World Trade Center qui lui valut une interview sur CNN, un projet de cinéma-entertainement center en plein air qu’il entend développer en Grèce et en Chine notamment afin, dit-il, de prendre le contre-pied du côté éphémère des Jeux olympiques ou encore un projet de chaise d’arbitre ou de plage.
Grand voyageur (on ne parle pas de la SNCF), polyglotte (il parle l’anglais, le français, l’espagnol, l’italien et le grec), Jean-Pierre Heim est reconnu internationalement, on l’a dit, ce qui le fait évoluer hors du circuit de l’architecture en France.
De plus, habitué de la commande privée américaine et des concours sur entretien, il se trouve dans l’Hexagone hors du cercle de l’architecture qui ne reconnaît les siens qu’au travers de la commande publique.

Il est à ce propos révélateur que c’est à l’étranger que furent d’abord organisées des séances de signature de son livre dans des lieux prestigieux (Rizzoli’s à New York le 10 février dernier, à l’Ambassade de France d’Athènes le 24) et que c’est à New York également que lui fut remis par Jean-David Levitte, ambassadeur de France aux Etats-Unis, les insignes de chevalier de l’Ordre du Mérite le 5 mars dernier.
Au tableau de l’Ordre national des architectes (CNOA), dans le champ ‘situation’, il est d’ailleurs précisé « exclusif étranger ». Encore que beaucoup pourrait être écrit à propos du terme ‘exclusif’ puisque J.P. Heim travaille en France quand on lui propose des projets et qu’il est par ailleurs Conseiller du Commerce Extérieur de la France. Il reste cependant que si nul n’est prophète en son pays, comme l’assure l’adage, d’aucuns peuvent entendre, au détour d’une phrase, qu’il en souffre.
« Ce livre est un itinéraire créé au fil du hasard de mes rencontres et des pays que j’ai traversés », dit-il. Une invitation au voyage en somme.
Christophe Leray

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 10 mars 2004