
Le Pentélique est une montagne d’extraction, de mémoire et de responsabilité.
Dominant Athènes, ce massif porte les traces irréversibles des gestes fondateurs de l’architecture. Cette chronique-photos explore le Pentélique non comme un paysage, mais comme une archive minérale, où la matière révèle ce que toute construction fait au temps.
Préambule


Je ne suis pas monté au Pentélique pour comprendre la montagne. J’y suis allé parce qu’après l’Hymette,* après ce premier besoin de prendre de la hauteur, quelque chose me tirait vers le Nord.
Cent mètres plus haut que sa voisine, ce massif marque un léger mais réel déplacement : moins habité, plus abrupt, déjà plus détaché de la ville. Peut-être la volonté de suivre la coulée urbaine athénienne qui s’effiloche et finit par heurter ce mur minéral. Peut-être le désir de voir ce qui reste quand la ville cesse.
Le Pentélique apparaît alors non comme un paysage, mais comme un bloc de gris, une masse d’extraction et de cicatrices. Une montagne dépouillée, presque nue ; une palette complète, tendue entre le blanc vif du marbre et le noir profond des arbres ravagés par le feu.
Deux cent cinquante-cinq nuances de gris.
Le Pentélique, une archive minérale


Cette montagne ne borde pas Athènes : elle la domine. Elle a nourri la ville, littéralement. Le marbre pentélique — celui qui fait la lumière de l’Acropole et la peau du stade panathénaïque — vient d’ici. On ne touche pas au Pentélique sans toucher à l’histoire d’Athènes. En montant, je ne peux ignorer cette filiation.
Les strates ouvertes, les entailles, les faces arrachées racontent toutes la même histoire : celle d’une matière offerte, prélevée, déplacée. Le Pentélique n’est pas seulement une montagne : c’est une archive minérale d’Athènes.
Les traces du feu de l’été 2024, qui a marqué sa chair, y sont d’une clarté presque dérangeante. Les troncs brûlés ne sont plus des arbres mais des signes. Ils dessinent une écriture verticale, noire, que le vent qui les a bandés par le passé n’anime qu’à peine désormais.
On marche dans un paysage qui hésite entre la ruine et la résistance. Quelques îlots d’arbres épargnés persistent, comme si le feu les avait contournés par respect ou fatigue. La montagne ne cède jamais entièrement : elle retient toujours quelque chose d’elle-même.
255 nuances de gris




Plus haut, la ville disparaît et le massif, encore une fois, devient silencieux.
C’est à ce moment que la brume se met à travailler la montagne. Elle avale les reliefs, efface les distances, absorberait presque le son s’il en restait un. Dans cette lumière grise, le noir et blanc cessent d’être un choix photographique : il devient une évidence. La montagne elle-même semble ne plus vouloir de couleur.
Les nuances s’étirent, s’affinent, se resserrent. Je comprends alors que ce que je cherche ici n’est pas un point de vue, mais un état du paysage — un instant où le Pentélique se décante jusqu’à révéler ses 255 nuances de gris.
Au sommet, comme sur l’Hymette, la présence humaine se superpose sans chercher à s’intégrer : antennes, chapelles désertées, bâtiments techniques. Rien n’est vraiment à sa place mais tout semble accepté, comme si la montagne ne s’embarrassait plus de juger ce qu’on lui impose. Une petite église désacralisée sert aujourd’hui de socle à des antennes de télécommunication. La scène est presque absurde, mais elle dit encore quelque chose du rapport entre Athènes et ses sommets : un mélange de détachement et de nécessité, une cohabitation qui n’essaie même plus de sembler harmonieuse.
Le sténopé


En progressant encore, la montagne s’ouvre par endroits, comme si elle respirait en creux. Une chapelle troglodyte apparaît dans un pli de roche. Elle a été miraculeusement épargnée par le feu. J’entre.
La lumière se réduit immédiatement à un cercle mince, suspendu au-dessus de l’obscurité. Le dehors disparaît d’un seul coup, absorbé par l’étroitesse du seuil.
Il ne reste qu’un trou déchiré dans la roche, pâle, suspendu au-dessus de l’obscurité — un œil de lumière qui éclaire moins l’espace qu’il ne le sculpte.
La grotte agit comme un sténopé. Je ne vois plus le paysage, seulement sa lumière, tendue en un faisceau.
Et dans cette obscurité, je retrouve malgré moi la position du prisonnier platonicien : chercher la vérité non dans les formes, mais dans la lumière qui les trahit.
Je ne vois plus la montagne, mais sa réverbération. C’est une expérience intime : non pas une vision panoramique, mais une vision retournée.
Ici, voir n’est jamais un geste frontal.
Cette montagne ne se raconte pas par ce qu’elle montre seulement mais par ce qu’elle retient.
Extraire sans prélever

Le Pentélique est une montagne de vérité. Elle porte les cicatrices des gestes fondateurs de l’architecture. Les édifices que nous admirons aujourd’hui ont exigé des extractions violentes, massives, irréversibles. Ce geste n’est plus possible aujourd’hui.
Mais à force de vouloir ne rien toucher, l’architecture ne s’est-elle pas réfugiée dans une prudence qui l’étouffe ? On lui demande l’impossible : construire sans toucher, extraire sans prélever, transformer sans impact. Alors elle hésite, elle s’excuse, et parfois s’amenuise.
Ici, rien ne s’excuse, les blessures sont visibles. Construire déplace, altère, engage.
Le temps n’arrive pas après le geste architectural : il y est déjà scellé. L’entropie n’est pas une conséquence. Elle est la condition et la pierre s’en souvient. C’est ce poids-là que la pierre n’oublie pas.
La photographie n’adoucit pas le réel. Elle extrait, elle aussi, mais n’emporte rien. Je ne prélève pas : je révèle, je recueille les nuances sans les altérer. Photographier ici, c’est accepter une tension — celle du lieu et celle du monde. Reconnaître que le noir et le blanc ne s’opposent jamais vraiment : ils sont reliés par une continuité de gris, presque irréfutable. Tout ce qui demeure repose sur une transformation assumée.
Et, dans l’épaisseur de ces nuances, la montagne semble me dire :
« Regarde,
Ce n’est pas la destruction qui m’inquiète,
C’est l’oubli ».
Epilogue
Entropie contemporaine.

Nicolas Moulin
Roots to Wild
* Lire la chronique Athènes : une géographie des hauteurs, par Nicolas Moulin
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