
Une rue libérée avec tramway, piétons, vélo, arbres et façades, la rue comme espace commun et apaisé…
Ne lui dites surtout pas « vous êtes ingénieur polytechnicien »
La réponse fuse : « Quand on m’a remis un diplôme d’ingénieur de l’école polytechnique, j’ai eu un sentiment d’imposture. L’école polytechnique n’est pas une école d’ingénieurs, on y approfondit une formation générale scientifique, on n’y apprend pas les sciences de l’ingénieur – qui sont essentiellement la résistance des matériaux. La suite logique ce sont les applications – les vraies écoles d’ingénieur dans lesquelles les X sont admis directement en deuxième année ». Après Polytechnique donc Les Ponts et Chaussées, puis Architecture « parce que c’est cela que je voulais ».
Il faut le croire, ne serait-ce que lorsqu’il affirme sans mollir que « l’architecte porte 95 % du projet, les ingénieurs ne sont porteurs que d’un morceau de solution ». Un discours rare aujourd’hui, même dans la profession… Avec plus de 120 collaborateurs répartis entre Paris, Toulouse et Montréal et plusieurs centaines de références, couvrant bâtiments, mobilités, espaces publics, paysages, tramways, Grand Paris Express, cœurs de ville, il est permis d’imaginer que sa voix porte… Architectes, soyez heureux, quelqu’un enfin parle pour vous !

Comme souvent son agence lui ressemble, nichée au fond d’un ensemble de cours industrielles reconverties de la rue de la Roquette, à Paris (XIe), à quelques enjambées de l’Opéra Bastille. Discrète, modeste jusqu’au bric-à-brac sympathique par endroits, c’est un dédale immense et studieux n’ayant rien à voir avec la plupart des grosses agences où derrière leurs écrans, des silhouettes alignées dessinent des mondes où l’âme s’efface sous le pixel. Respect…
C’est un fait : le monde a changé et, avec lui, le statut de l’architecte. « Je me souviens avoir vu un rendu d’architecture haussmannienne ; c’était un très beau dessin avec coupe et élévation, et quelques lignes d’explications, et en bas il était écrit : Selon les règles de l’Art ». Il rit… « Aujourd’hui c’est vingt centimètres d’épaisseur de papier avec des normes dans tous les sens, on se pose des tas de questions techniques, de poids carbone, d’environnement. Et, plus en France qu’ailleurs, c’est l’ingénieur qui résout ces problèmes ».
Quand on l’interroge sur l’urbanisme, son grand sujet, le discours se fait sévère : « L’étendue du champ de l’architecture au logement s’est faite sur des bases inappropriées alors que la Reconstruction avait été pertinente, avec l’articulation qui forme ville entre l’espace public, la parcelle et le bâtiment. La dimension urbaine a été oubliée au moment où l’architecte s’est mêlé du plan masse avec une piqûre de modernisme, de rêve de paquebot navigant sur l’infini des mers… pour faire des quartiers de bâtiments purs. Toute cette production de ZUP** fut inappropriée ».
Aujourd’hui ? « Nous n’avons pas réussi à substituer un système de tradition à un système de qualité équivalente. Le promoteur achète le permis de construire et remercie l’architecte de ses services. C’est un sport particulier. Et tandis que le monde des ingénieurs balance normes et règlements à haute dose, les coûts de construction augmentent, les logements rétrécissent tandis que les salles de bains s’agrandissent*** et l’architecte souffre », dit-il.

Raisonner en ville mobile plutôt qu’en ville fixe… Le visiteur comprend pourquoi 60 % de son activité ne concerne pas le logement mais les mobilités, en deux grandes familles : les bâtiments gares (Grand Paris Express) et les tramways, son grand sujet.
« La Rue Commune »* naît de l’étude du vivant, depuis les saisons jusqu’aux déplacements des gens, selon les heures de la journée. C’est la priorité au piéton pour un environnement plus humain, plus écologique, durable. « C’est l’histoire des villes de 200 000 à 500 000 habitants, avec un sujet de centre vieillissant, et l’usage de la voiture qu’il faut calmer », indique Thomas Richez. Substituer des flots de voiture par un espace vide avec des rails : un tramway toutes les trois minutes.
« En vrai, il n’y a pas besoin d’extension ni de construction massive mais de décarbonation : compter 40 000 morts par an aux particules fines, produites y compris par les voitures électriques. Et il y a besoin de créer des corridors écologiques dans la ville dans les anciennes rues », assène-t-il.
Mais, et là, ça balance à Paris ! « Il y a des leviers politiques forts aux mains des grands élus, grands aménageurs de leur ville, structurellement responsables de tout dans la ville, y compris des financements pour les projets de transport. Avec une idée sur tout. Unique au monde ».
Et la ville de sable, Monsieur l’Architecte, elle est comment ?
Réenchanter dit-il ! Créer un jeu d’assemblages, de rapprochements de bâtiments et d’espaces ouverts. Rendre la rue commune à tous. « Le premier acte, c’est déplacer tout ce qui est sur la plateforme tramway. On pousse tout, on fait des trous partout et on refait à neuf ». Favoriser la déambulation, il y a des tas de choses à voir, à rencontrer, « c’est un jeu d’assemblages et de rapprochements des bâtiments. La base qui fait vivre la ville, c’est l’utile ».
Thomas Richez s’ingénie à produire ce qu’il revendique, la ville idéale ancrée dans son territoire, son site, son climat, sa géographie, la part belle au piéton, pour un spectacle harmonieux, sereinement beau ; le contact quotidien indispensable avec la nature palpable.
En sable, en 70 minutes chrono. Avec la belle lumière. Creuser. « Je me suis vite rendu compte que quand je creusais dans la matière sable, j’avais des déblais ! Qu’est-ce que je fais du sable que j’enlève pour voir le plan et me mettre en opposition avec autre chose ? ».
Un vide pour un plein. C’est la pensée chinoise. Rien d’étonnant pour celui qui, avec Paul Andreu, a réalisé le musée archéologique de Taiyuan, le Grand Théâtre de Jinan et le Beijing Institute of Architectural Design. La Chine, il connaît.

Opposer la matière du sable avec la verticalité – construire une falaise face à l’eau qui va monter. L’ombre, l’eau, le creux, le mouvement sont yin, la masse, la montagne, la stabilité et lumière sont yang… Enlever de la matière – le sable, le creux – pour produire une présence forte – la montagne, le plein. En architecture le geste yin découpe les dunes, excave, pour créer l’ombre la cour, la fraîcheur. Le geste yang recompose la matière en volumes, en bâti, en protection au vent…
« Je fais ma montagne et je taille ma péninsule… Je boucle la boucle. C’est la situation élémentaire opposée au plan d’eau plus bas. C’est une écriture chinoise, donc un dessin.
En Chine on ne fait que des dessins, quand on dessine on écrit quelque chose… »
Il dit encore : « est-ce un paysage en miniature, un monde en miniature ? Adossé à la montagne il prend le soleil. Il regarde vers le sud avec les montagnes derrière et la mer devant ».
La tentation est de mettre un globe par-dessus et ça devient une boule à neige…

Mais alors une ville idéale, c’est comment pour vous – du bâti, encore du bâti, beaucoup de vert, et puis des vélos, des trams, des métros et des gares ?
« Ne nous trompons pas », répond-il. « Dans le monde que nous connaissons, la ville de fondation, créée ex nihilo n’existe déjà presque plus, même en Chine. La Ville Idéale est celle dont l’évolution est, a été réfléchie et conduite, touche par touche et trait par trait, avec patience et pertinence, depuis quelques siècles ou quelques décennies. C’est elle qui doit se poursuivre et, oui, ce travail est un vrai idéal ! »
Tina Bloch
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* La Rue Commune est le projet d’urbanisme de Thomas Richez et Frank Boutté, ingénieur des Ponts et Chaussées, Grand Prix d’urbanisme 2022, pour le pavillon français de la Biennale de Venise 2025.
** ZUP : zone à urbaniser en priorité – procédure d’aménagement utilisée en France créée par décret en 1958 et abandonnée par décret en 1969 – pour créer rapidement des grands quartiers neufs afin de répondre à la pénurie critique de logements de l’après-guerre, dans un contexte de forte croissance démographique et d’urbanisation rapide.
*** Pour les bâtiments neufs, les salles de bains sont soumises à des exigences d’accessibilité (PMR). Lire l’édito Viens chez moi, j’habite dans les toilettes (2012)