
Tout le monde sait ce qu’est l’architecture, c’est pourquoi il y a autant de définitions. Il y a bien peu de domaines qui soient restés arc-boutés sur une définition pendant un siècle, c’est le cas du mouvement moderne qui a réussi à purifier sa vision de l’architecture comme « vérité de la construction » jusqu’à se confondre avec elle.
Heureusement une révolution est annoncée qui ne laissera pas la profession indifférente.
Que faire à l’heure de l’IA si ce n’est énoncer l’architecture comme projet avant de la dessiner ? Il faut accepter le bilan et envisager la fin du dogme, remettre de la vie, de la ville, de la culture, de la nature dans l’architecture.
Il est difficile de savoir où l’on va sans savoir d’où l’on vient et aujourd’hui le monde de l’architecture est désorienté. Nous avons perdu le sens de la course du soleil, dernière leçon de Le Corbusier à la Sorbonne. L’architecture se réfugie derrière un label « la modernité » qui n’a plus de sens, qui est vidé de son contenu. Il faut s’appliquer à cette reconstruction. L’important n’est pas le nom du plat mais ce que l’on a dans l’assiette.
L’assiette est vide !
Il y a une différence entre avoir un projet et conduire un projet, l’un se rêve l’autre se matérialise, franchit les obstacles, s’enrichit d’une expérience, se nourrit de son contexte ; il arrive que le rêve devienne un projet qui se concrétise, il en va ainsi de l’architecture. Peut-on considérer que la modernité telle qu’elle a été définie il y a un siècle est à bout de souffle, autrement dit ne répond pas aux attentes qui ont changé de nature ?
Une poignée de professionnels accompagnés de quelques revues s’efforce de faire vivre un dogme que plus personne ne comprend. Il est vrai qu’en parallèle l’évolution des outils de conception a permis de faire n’importe quoi des formes informes qui ne trouvent pas de contenus, juste un objectif : faire ce qui n’a jamais été fait, surprendre par la démesure. L’arrivée de l’IA sonne la fin de la récréation.
L’heure est à la reconstruction de l’architecture, elle peut prendre des appellations différentes, seul le contenu et la démarche comptent. J’aime l’idée d’une architecture augmentée qui fait jeune et contemporain, celle d’une architecture paysage qui dit clairement que l’objet isolé n’a pas d’avenir en dehors des musées, j’aime l’idée d’une architecture pop moderne qui s’adresse au plus grand nombre qui dit et porte l’idée du nouveau régime, de la démocratie, j’aime l’idée de l’architecture ouverte, une sorte de « non finito » qui en fait un témoin un support de transmission. Il y a aussi l’architecture naturelle celle qui sait renouer une relation métaphorique poétique avec la nature, celle qui sait que ce lien est ontologique et que, rompu après l’exposition des Arts Décoratifs et des industries modernes de 1925, il faudra le retrouver pour réparer la ville et rassembler les éléments épars.
Redonner à l’architecture du sens : relier, réunir, mettre en rapport.
Toutes ces définitions portent un même projet. Il est clair que les obstacles vont être nombreux mais il faudra les franchir l’un après l’autre. L’important est la mise en perspective. Après un siècle d’erreurs, nous ne sommes pas obligés de rester sur ce chemin qui mène l’architecture à sa perte. L’une d’elles est d’avoir cru que la modernité serait essentiellement technique, mesurable, et d’avoir éliminé la perception, le non mesurable. D’avoir pensé que l’ornement était un crime, d’avoir réduit la ville à une juxtaposition de fonctions en oubliant l’essentiel : le bien commun.
Si je prends « l’architecture augmentée », il faut partir de l’origine pour énoncer ce qu’ont été les pertes qui ont conduit aujourd’hui à la frugalité, à la pureté, à une simplicité dépouillée, à l’idée que la beauté est dans la simplicité, dans la blancheur, et finalement à regarder les pyramides d’Egypte comme le modèle indépassable. Je ne m’intéresserais pas à la méconnaissance de l’histoire et à la vraie beauté des temples polychromes. Il y a une autre beauté à explorer. Je sais il n’est plus permis de parler de beauté depuis que nous savons qu’il s’agit « d’un outil de domination sociale ». L’important n’est pas d’en parler mais d’en produire car la beauté n’est pas un projet, elle est le résultat d’une démarche.
« L’architecture augmentée » l’est de tout ce qui a été retiré : le rapport à la ville, à l’orientation, à l’appropriation… « L’architecture augmentée » est non seulement une question de corpus ou de références comme nous disions dans le temps, références à une architecture qui sert à nourrir une autre architecture, une culture de l’interprétation de la transformation. « L’architecture augmentée », plus que ça, est une extension du corpus, une extension du monument au logement, une extension de l’architecture à la ville, de la nature de l’architecture, lesquelles permettent de complètement renouveler le champ, la forme et la réponse architecturale. Ces extensions permettent d’espérer que l’architecture aille au-delà de la fonctionnalité, au-delà de la réponse à un programme quantitatif. C’est une architecture qui est porteuse de sens. C’est une architecture métaphorique, atmosphérique, poétique, toutes ces dimensions qui manquent à ce que l’on voit fleurir autour de nous.
L’architecture paysage mérite toute notre attention, Rome vue du haut des escaliers de la place d’Espagne et l’architecture devient paysage, Paris depuis le dernier étage du centre Pompidou devient unifié dans sa richesse. L’effet paysage offre une autre forme de beauté dans la diversité des réponses à une même question. J’ai toujours opposé la diversité de la rue de Babylone à l’uniformité de la rue de Rivoli. Il faut les deux pour faire une ville, il faut aussi le jardin des Tuileries !
L’architecture « pop moderne » est mon vœux le plus cher, apporter la réponse que les utopistes du dix-huitième siècle s’étaient mis en quête de chercher. Que sera l’architecture d’une démocratie ? Une architecture qui prendrait la question du logement à bras le corps non pour dire que plus il sera grand plus il sera apprécié mais qui chercherait les vrais déterminants de la nouvelle qualité qui ne se mesure pas uniquement en m² mais en capacité à recevoir la vie, toutes les vies dans une société en mouvements ? Ici je fais de l’appropriation, de l’évolutivité une qualité essentielle.
L’architecture ouverte, c’est la grande leçon de l’histoire celle de Chenonceau, de Fontainebleau, de Versailles, du Mont-Saint-Michel, de l’Alhambra. En sculpture c’est le « non finito », le donné à prolonger. André Malraux disait à propos d’une Marie-Madeleine de Donatello qu’une grande partie de sa beauté était dans la place donnée à notre imaginaire pour la prolonger, et peut-être lui donner vie. C’est ce que Jacques Gaillard suggère dans son livre « Beau comme l’antique », cette part d’appropriation rendue possible par le manque. Dans l’architecture le manque sera difficile mais l’intention du prolongement doit faire partie de la problématique, l’ouverture c’est la beauté du support, c’est le Palais de Dioclétien qui se transforme en ville de Split.
Il faut donner un nouveau sens à l’œuvre. L’architecture s’est séparée de la nature pour suivre la voie exclusive de la technique, de ce fait elle a éliminé son lien ontologique avec la nature. Ici il ne s’agit pas de répondre à de nouvelles normes écologiques mais à l’attente d’une dimension compensatoire par une réponse poétique métaphorique d’une présence de la nature. L’architecture naturelle c’est savoir que le béton est fluide et permet d’apporter une grande diversité de formes et même une certaine sensualité. L’architecture naturelle c’est la diversité, la complexité, la richesse de la nature. C’est le contraire d’une enveloppe homogène, c’est un rapport au contexte
Il faut être moderne assurément mais la modernité a montré ses limites. L’architecture baroque, c’est quoi ? C‘est une attention à ce qui préexiste : c’est la place du Capitole, la piazza Navona, la place d’Espagne à Rome, c’est la place Stanislas à Nancy, la place de la Concorde à Paris. C’est accepter le risque de l’imperfection qui se mue en une autre forme de beauté. C’est le hasard comme matériau d’une architecture qui s’adapte, évolue, se transforme. Ce n’est pas un hasard si Le Corbusier parle volontiers de « pureté », de « silence », de « mathématique », jamais de théâtralité, de perception. Le baroque « n’existe pas » en France surtout parce qu’on a choisi de ne pas l’appeler ainsi. Son effacement est moins un fait historique qu’un fait culturel, idéologique et politique. Le « classique français » est un baroque discipliné. Architecture hybride c’est l’architecture baroque au sens contemporain.
L’architecture à venir devra être tout à la fois moderne, augmentée, amplifiée, paysagère, Pop, ouverte, naturelle, baroque… Elle devra récupérer tout ce qu’elle a perdu et bien plus encore pour devenir un vrai projet, une force de proposition.
La peur de ne pas être moderne est bien réelle : un architecte attentif à son temps se doit d’en rendre compte. C’est une position plus civique que politique, il doit porter un regard sur la vie qui l’entoure. Un constat s’impose, après avoir éradiqué la culture, remplacée par l’idéologie, le roi est nu. Il ne suffit pas de programmer, de proclamer la fin de la modernité, il faut lui donner une descendance. « L’architecture augmentée » st à la fois une manière de penser l’architecture dans sa diversité et, en même temps, dans son insertion urbaine : c’est là que l’architecture fait partie du paysage et devient paysage. « L’architecture augmentée » c’est plus que la ville dans l’architecture. C’est aussi l’architecture dans la ville.
Il faut bien se faire à l’idée qu’il y a et pour longtemps autant de définitions de l’architecture qu’il y a d’architectes. C’est donc un effort vain que d’essayer dans donner une et pourtant cela reste tentant. Je reste persuadé qu’il est important de savoir d’où l’on vient pour savoir ou aller.
L’architecture s’hérite, se transforme et se transmet. C’est une culture, un matériau, un art qui mettent en forme un sens du commun, du lien, de la générosité. C’est une grave erreur de croire qu’elle naît de nulle part, de cette « créativité » qui n’est qu’une posture idéologique, il faut en avoir conscience.
L’architecture est toujours à la remorque d’un mouvement artistique, il est plus facile de couvrir une toile, de faire émerger une figure d’un bloc de marbre, que de produire un bâtiment, ne serait-ce que pour une question de temps. Pourtant il ne serait pas inintéressant de revenir sur le projet du Pop-art. Faire descendre l’art des cimaises pour le rendre accessible au plus grand nombre. Mettre l’art à la disposition du plus grand nombre, le rendre « appropriable », c’est le sens de notre proposition. Le Pop-art a été récupéré et sa dimension critique devenue une esthétique de galerie.
Que serait une architecture Pop-moderne?
Une architecture de la complexité, de la diversité, qui ne campe pas sur des formes mais énonce un projet : regarder l’histoire pour se projeter dans l’avenir. Une architecture qui réintègre la question du sens. Elle affirme que l’architecture véritable dépasse sa propre échelle, qu’elle est une porte vers un horizon plus vaste : la ville. Car la ville est « architecture augmentée » par excellence : elle amplifie les émotions individuelles, elle tisse les lieux entre eux, elle organise la vie collective, elle accueille la nature, elle transforme l’espace en destin commun.
Et maintenant ? Il faut que chaque école s’empare de cette question, que sans hésitation elle nourrisse la Pop-modernité de son corpus pour que les cent nuances « d’architecture au singulier », puissent voir le jour. Après avoir aimé l’architecture dans sa part la plus intime, nous pouvons maintenant aimer les villes dans leur ampleur, leur complexité, leur puissance d’horizons et envisager de relier et rassembler ce qui a été en mille lieux projeté
Il reste à promouvoir, à être à l’initiative d’un sursaut qui remette l’architecture au cœur des préoccupations.
Alain Sarfati
Architecte & Urbaniste
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*Aie le courage de penser par toi-même. Apprends à remettre en question ce qui est donné comme évident/à refuser la passivité/ à assumer le risque de penser librement. Il ne faut pas se contenter des dogmes hérités mais oser produire une pensée nouvelle enracinée dans une vision plus profonde du monde. Une nouvelle modernité.