
Ah, l’hiver 2008… Une époque bénie où la Ville de Paris et Unibail-Rodamco organisaient des soirées de concertation hype que même les hôtesses avaient l’air de regretter d’être payées pour sourire. Lors de son second mandat Bertrand Delanoë impose cette année-là un nouveau débat sur les tours.
Pourquoi une tour ? Parce que Paris, voyons, manque cruellement de grandeur. Sans tour, pour le maire d’une grande ville, c’est comme un croissant sans beurre : techniquement comestible, mais moralement inacceptable. C’est le syndrome Séguéla, version 2.0 : « Si tu n’as pas construit au moins un gratte-ciel pendant ton mandat, tu finiras tes jours à écouter les chorales de la maison de retraite ».
20 ans de combat, 3 maires usés, et un projet… de droite ?
Oui, vous avez bien lu. La mairie socialiste a mis deux décennies, trois édiles (Delanoë, Hidalgo, Grégoire) et une montagne de rapports pour accoucher d’un projet… de droite. Enfin, de droite version 2027, c’est-à-dire avec climatisation et un bilan carbone aussi crédible que celui d’un jet privé.
Et que dire de Manu (Emmanuel Grégoire, pas Macron, ici c’est Paris) ? Le soir de son élection, il traversait la capitale en Vélib’, le vent dans les cheveux et l’espoir au cœur. Bientôt, pour rester dans l’élan de sa victoire, il devra pour son inauguration gravir à pied les 180 mètres de la tour. Parce que, finalement, elle sert à quoi ? À faire de l’ombre aux pigeons ?
Un projet résilient… comme un cafard en costard
Vingt ans de maturation, des crises immobilières, sanitaires, judiciaires… Cette tour a traversé plus d’épreuves qu’un héros de Game of Thrones. Elle a survécu à tout, même à l’indifférence générale. Preuve ultime de sa résilience : elle est enfin debout, alors que 6,2 millions de mètres carrés de bureaux sont vides en Île-de-France en 2026.
Un ministère quelconque finira bien par s’y installer.
La droite parisienne et des villes voisines ont fait l’autruche pendant deux décennies de peur de se prendre en plein vol le verre miroir qui constitue sa façade… Je sais, les autruches ne volent pas, elles mettent la tête dans le sable qui a servi à bétonner la tour pour goûter ce bilan carbone miraculeusement positif.
L’adresse ? Porte de Versailles, entre le périph’ (bouchon garanti), une station de tram saturée et la ligne 12 (où l’on respire l’air… conditionné par les aisselles de ses voisins). Son accès permet de tutoyer le rêve enfin accessible.
Si jamais la tour ne trouve pas preneur ? Pas de panique : grâce à sa clim’ performante, on pourra la transformer en EHPAD géant pour y loger Delanoë, Hidalgo et Dati.
2008, c’était l’âge d’or des promesses et du miroir aux alouettes.
À l’époque, tout était parfait :
– des commerces de quartier « circuit court » ;
– une crèche (« pour les jeunes actifs », comprendre : « pour les enfants des cadres qui bosseront dans la tour ») ;
– un hôtel (« 4 étoiles, bien sûr ») ;
– et surtout… des bureaux. Des bureaux, des bureaux, et encore des bureaux.
Et puis, il y avait les arguments chocs :
– « Ça va faire baisser le chômage ! » ;
– « Accès direct au périph’ ! » (le périph’ même à 50 km/h, c’est déjà un enfer. Ajouter une tour ne va pas aider) ;
– « un projet vertueux pour l’environnement ! », (mais moins que la végétation des rues) ;
– « Aucune ombre portée ! » puisqu’on vous le dit.
2025 : la tour sort de terre, et le génie avec
Après 20 ans d’opposition, de tergiversations et de « on va voir », la tour Triangle émerge enfin, révélant au monde le génie de la 7ème Compagnie. « C’est bien, la nuit », aurait déclaré le deuxième classe Pithiviers. « Surtout quand on ne voit pas le bâtiment », aurait ajouté son collègue Tassin.
Ce projet, c’est un peu l’affrontement entre Orange Mécanique et La 7ème Compagnie : d’un côté, un truc d’avant-garde, violent, « fuck the contexte » (comme qui disait) et déjà daté ; de l’autre, une tambouille d’arrière-cuisine qui rapelle l’absence de concertation et les enquêtes d’Anticor au pied de la tour. « Mais non, c’est du partenariat public-privé, voyons ! » Encore une idée de droite comme la clim et une méthode déjà datée

En 2027, ce projet sera-t-il finalement exemplaire ?
Bien sûr que non. Mais il aura au moins le mérite d’être le symbole parfait de l’absurdité de l’entêtement politique :
– un projet imposé (concertation bidon, soutenu par la ville et porté par les promoteurs) ;
– un marché saturé (parce que 6 millions de m² vides, c’est tendance) ;
– un bilan carbone miraculeux (parce que les chiffres, ça se bidouille).
Alors, pourquoi cette tour ?
Parce que…
Mathieu Feigelson
Architecte