
Le logement est un sujet éminemment politique. Il suscite les convoitises, les promesses et avec elles, un vocabulaire qui se renouvelle parfois plus vite que les réalités qu’il prétend transformer. Visite.
Il y a des thèmes qui reviennent, ceux qui passionnent, des illusions d’innovation qui finissent parfois par altérer notre capacité à regarder ce qui est réellement à l’œuvre. Le logement, et le logement social en particulier – celui qui n’est plus de « caractère » – en est un exemple.
« De caractère », comme on pourrait le dire d’une personne.
Un logement qui aurait eu du caractère, une identité, une singularité, une capacité à ne pas seulement répondre à une nécessité mais à porter une certaine idée de l’habitat et de l’habiter.
Alors, que s’est-il passé ?
À force de vouloir rendre le logement social innovant, qualitatif, adaptable, durable, inclusif, désirable, performant, résilient et désormais prospectif, ne serait-on pas en train de perdre de vue ce qui lui donnait précisément son caractère ?
À force de qualifier le logement, avons-nous fini par ne plus savoir ce que nous voulions qu’il soit ?
Le 86ᵉ Congrès HLM, qui s’est tenu à Bordeaux du 22 au 24 septembre 2026, propose de se projeter vers « Habiter 2032. Pour un quinquennat utile ».
Après « Les HLM, l’innovation en mouvement » en 2024, puis « Les qualités du logement social » en 2025, le logement social semble donc poursuivre son voyage dans le vocabulaire de la promesse : innovation, qualité, avenir.
Trois années, trois formulations différentes mais les questions fondamentales, elles, persistent.
C’est peut-être là que commence la récidive. Non pas celle d’un congrès qui répéterait exactement le même discours, mais celle d’un système qui semble avoir besoin, année après année, de nouveaux mots pour dire qu’il faut toujours réinventer le logement.
Et si la véritable innovation consistait, pour une fois, à se demander ce que nous avons cessé de regarder ?
Le logement social, un récidiviste malgré lui ?
À chaque congrès son vocabulaire, à chaque vocabulaire ses ambitions, à chaque ambition ses promesses. Et lorsque les promesses ne suffisent plus, il reste toujours la possibilité d’en formuler de nouvelles.
Le logement social serait-il devenu le laboratoire permanent d’une innovation qui ne cesse de se renouveler sans jamais véritablement s’interroger sur sa finalité ?
La question est volontairement provocatrice. Car il serait injuste de reprocher aux organismes HLM de rechercher des solutions nouvelles alors qu’ils doivent composer avec des exigences économiques, environnementales et sociales parfois contradictoires.
Encore faudrait-il distinguer ce qui relève de l’innovation de ce qui résulte de la nécessité de s’adapter à des contraintes toujours plus nombreuses. Construire moins cher, construire plus vite, construire plus sobre, construire plus dense. Rénover, transformer, adapter. Et, si possible, faire tout cela simultanément.
L’innovation serait-elle devenue l’art de rendre compatibles des exigences qui ne le sont pas nécessairement ?
À moins qu’elle ne soit devenue le moyen de déplacer vers la conception architecturale des contradictions qui trouvent leur origine ailleurs. Car il est toujours possible de demander au logement de s’adapter. Il est autrement plus difficile de s’interroger sur les conditions dans lesquelles on le produit.
L’innovation, cette vieille nouveauté
L’histoire du logement social est pourtant une histoire d’expérimentations. Des cités-jardins aux grands ensembles, des recherches sur le logement minimal aux réflexions sur les espaces collectifs, l’architecture du logement social a régulièrement interrogé les manières d’habiter. Certaines expériences ont ouvert des perspectives. D’autres ont montré leurs limites. Quelques-unes ont même fini par produire les problèmes que les générations suivantes ont tenté de résoudre.
Il serait donc imprudent de confondre expérimentation et progrès.
Aujourd’hui, l’innovation semble parfois avoir changé de nature. Elle ne désigne plus seulement une recherche ou une expérimentation. Elle devient une qualité attendue, presque une obligation préalable à la reconnaissance d’un projet. Le logement doit être innovant avant même que l’on ait déterminé ce qui, dans sa conception, mérite réellement de changer.
Curieux renversement.
À vouloir systématiquement innover, ne risque-t-on pas de transformer l’innovation elle-même en modèle ? Et le modèle, aussi innovant soit-il, finit toujours par produire sa propre répétition.
Quand les qualités deviennent des qualificatifs
Le congrès de 2025 avait choisi les qualités du logement social comme sujet. Celui de 2026 nous invite à habiter 2032. Entre les deux, une interrogation demeure : de quelles qualités parlons-nous et pour quels habitants ?
La qualité architecturale peut-elle se résumer à une accumulation de performances ? La qualité d’usage se décrète-t-elle dans un programme ? La qualité environnementale peut-elle, à elle seule, garantir la qualité de l’habiter ?
Ces exigences ne sont évidemment pas incompatibles. Elles peuvent même se renforcer. Mais leur coexistence ne va pas de soi. Une meilleure performance énergétique ne garantit pas une meilleure organisation spatiale. Une densité plus importante n’assure pas une plus grande intensité urbaine. Une distribution optimisée ne produit pas nécessairement des espaces où l’on prend plaisir à vivre.
D’ailleurs un logement parfaitement conforme à son programme peut se révéler singulièrement pauvre dans ce qu’il permet. La difficulté ne réside donc pas dans le nombre de qualités attendues mais dans la manière de les hiérarchiser car toutes les qualités ne peuvent pas toujours être obtenues simultanément.
Il faut alors choisir. Et choisir suppose parfois de renoncer.
Voilà peut-être un mot qui mériterait sa place dans les prochains congrès : renoncer. Non pas renoncer à construire ou à améliorer les conditions d’habitation mais renoncer à cette illusion selon laquelle l’addition des performances suffirait à produire une architecture.
Le titre du 86ᵉ Congrès a au moins le mérite de poser une question politique : « Habiter 2032. Pour un quinquennat utile ».
L’utilité est une notion séduisante. Personne ne revendiquera sérieusement un quinquennat inutile. Mais l’utilité ne se suffit pas à elle-même. Utile pour produire davantage de logements ? Pour rénover le patrimoine existant ? Pour réduire les charges ? Pour faciliter l’accès au logement ? Pour rétablir les capacités financières des organismes ? Pour améliorer les conditions de vie de ses habitants ?
Ces objectifs peuvent converger. Ils peuvent également entrer en concurrence. C’est précisément lorsque cette concurrence apparaît que la politique retrouve son rôle : celui d’arbitrer.
L’avenir du logement social ne dépendra donc pas uniquement de sa capacité à inventer de nouvelles solutions techniques, architecturales ou financières. Il dépendra aussi de la capacité des responsables publics et des acteurs du logement à déterminer ce qu’ils entendent privilégier.
En effet, prévoir ce que l’on souhaite produire ne revient pas nécessairement à savoir ce que l’on souhaite construire. La nuance est de taille.
L’art de récidiver
On ne manque peut-être pas d’innovations dans le logement social. On manque peut-être de caractère pour choisir celles qui méritent réellement de l’être.
La formule serait injuste si elle signifiait que les acteurs du logement social manquent individuellement de conviction ou de courage. Elle interroge plutôt un système dans lequel la multiplication des exigences peut finir par diluer la responsabilité des choix.
Le logement social est devenu l’objet de tant d’attentes qu’il risque de ne plus pouvoir affirmer de priorités.
À chaque congrès, ses ambitions.
À chaque ambition, ses nouvelles exigences.
À chaque exigence, ses solutions.
Et à chaque solution, son innovation.
La récidive serait-elle alors moins celle du congrès que celle de notre incapacité collective à distinguer ce qui mérite d’être renouvelé de ce qui mérite d’être conservé ?
L’innovation ne manque pas de candidats. Le logement social, lui, attend toujours qu’on lui rende son « caractère ».
Et si, en 2032, nous devions encore organiser un congrès pour réinventer le logement de demain, espérons au moins que nous aurons pris le temps d’habiter celui d’aujourd’hui.
Gemaile Rechak
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