C’est l’histoire d’un collectionneur qui finit par fabriquer autour de lui un univers Empire et transforme cette passion privée en instrument de recherche destiné à lui survivre. La Bibliothèque et Villa Marmottan à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) viennent de rouvrir après huit ans de fermeture et cinq ans de travaux. Visite.
En 1883 Paul Marmottan n’a que 26 ans, il est l’héritier du directeur de la Compagnie houillère de Bruay (Nord-Pas-de-Calais) et d’une maison que son père venait d’acheter aux descendants de Kellermann, duc de Valmy. Il ne descend pas de l’Empire, son destin de grand bourgeois semble tracé. Pourtant Paul Marmottan (1) ne choisira ni l’industrie, ni l’administration ni la politique mais l’histoire et l’art de l’empire napoléonien.
Il consacrera sa fortune et son temps à sa passion, voyagera en Europe et jusqu’en Égypte. Il va constituer une bibliothèque sans équivalent (2), réunissant des milliers d’ouvrages et de documents précieux, collectionnera le néoclassicisme – tableaux, estampes et mobilier – qu’il installera à Boulogne, au 7 place Denfert-Rochereau, dans deux bâtiments qu’il transformera, bibliothèque et villa, dans un jardin clos. À sa mort, il léguera à l’Académie des Beaux-arts les maisons de Boulogne-Billancourt (3) ainsi que son hôtel particulier parisien, devenu le musée Marmottan-Monet. (4)
« Marmottan n’avait pas voulu un musée, il n’avait pas non plus cherché un lieu datant de l’Empire qu’il aurait restauré pour abriter ses collections : il était de son temps et avait imaginé une bibliothèque moderne, conçue par lui avec ses architectes, inventant une sorte de “style Empire Marmottan”, au milieu des arbres, décor idéal, petit palais conçu pour lire, écrire, réfléchir, une thébaïde », écrit Adrien Goetz, (5) membre de l’Académie des Beaux-Arts et actuel directeur de la Bibliothèque et villa Marmottan, dont il vient de diriger la rénovation.

Dans sa vie de collectionneur quasi obsessionnel, Paul Marmottan croise Mario Praz, (6) un curieux personnage, italien, écrivain, historien de l’art et collectionneur. Ils ont quarante d’écart mais ils se reconnaissent : « L’Empire ! Vous aimez donc l’Empire ! » s’écrie Marmottan. (7) Praz rend visite à Marmottan dans ses deux lieux, l’hôtel parisien de la rue Louis Boilly et la villa de Boulogne, ses bibliothèques et ses collections.
Marmottan ne collectionne pas seulement des objets Empire, il se construit un monde dans lequel vivre et travailler. Son hôtel parisien est conçu comme un ensemble – salons, tableaux, meubles, objets – qu’il considère lui-même comme une sorte d’œuvre totale. À Boulogne, la bibliothèque domine mais, plus encore, on y retrouve cette volonté de faire coïncider l’homme, son objet d’étude et son environnement. « Je dirais presque que Marmottan aimait l’époque dont il avait recréé la présence, il aimait le parfum du temps presque inconnu et indistinct qui émanait de tous ces objets précieux… », dit encore Mario Praz.
C’est exactement ce qui fascinera Praz toute sa vie : un intérieur autoportrait. Il le construira à Rome. Paul Marmottan n’a pas connu la dernière maison de Mario Praz à Rome, aujourd’hui musée, une œuvre totale où l’accumulation devient composition et une collection, autobiographie, non dépourvue d’une veine funèbre, au sens esthétique, avec des portraits en cire, effigies, reliques, objets commémoratifs, tout un goût pour la présence des morts et la survivance des êtres dans les objets. S’ils partagent ensemble le goût néoclassique et Empire, la maison Marmottan demeure savante, lumineuse et documentaire, là où la maison Praz est intime, étrange et hantée.

À Boulogne, rien de funèbre donc, plutôt une maison bibliothèque et musée dans une campagne. Marmottan construit pour travailler. Il ne cherche pas à reconstituer un intérieur du Premier Empire mais invente le sien, puisant librement dans les recueils d’architecture, assemblant les références et les motifs au gré de son goût. La bibliothèque et son décor sont indissociables : les livres ne sont pas rangés dans une architecture, ils en sont plutôt la matière.
Car Paul Marmottan n’est pas seulement un collectionneur. Il étudie, classe, documente, compare, écrit. Au fil de ses voyages en Europe, il achète chez les libraires journaux, périodiques, guides, almanachs, recueils économiques et administratifs : tout ce qui peut lui permettre de reconstituer cette Europe napoléonienne dont il comprend qu’elle ne se réduit ni aux batailles ni à la légende de l’Empereur. Le cabinet de travail, resté dans son aménagement d’origine, donne la clé de l’ensemble : ce petit palais n’est pas une villégiature mais bien une machine à penser.
Une machine pourtant délicate. Derrière la façade sage, Marmottan compose son Empire à lui. Rien de monumental ni de démonstratif. Boiseries, bibliothèques, cheminées, peintures et mobilier construisent un décor continu dans lequel les livres prennent toute la place. Ils tapissent les murs, encadrent les portes, accompagnent les tableaux. Ici l’Empire n’est pas exposé, il est installé.
Marmottan fabrique ce lieu pendant près de trente ans, au gré des acquisitions. Plusieurs architectes se succèdent – Léon Monin, Louis Périn, puis Rimbert – mais le véritable maître d’œuvre reste le collectionneur lui-même qui puise dans le début du XIXe siècle sans chercher la copie archéologique. Il prélève, assemble, adapte. C’est ce qu’Adrien Goetz appelle aujourd’hui le « style Empire Marmottan », une architecture d’érudit qui se donne le droit d’inventer avec l’Histoire.
Après sa mort en 1932, l’hôtel de la rue Boilly deviendra le musée Marmottan-Monet, et l’hôtel particulier de Boulogne avec ses collections : la Bibliothèque Marmottan. Des décennies plus tard, l’Académie des beaux-arts en confie en 1968 la direction scientifique à Bruno Foucart qui donne au lieu une nouvelle vie. Historien de l’art, immense érudit, Foucart enrichit les fonds et élargit le champ de la bibliothèque à l’histoire de l’art du XIXᵉ siècle. À ses côtés, le bibliothécaire Jean-Michel Pianelli entreprend le patient travail d’inventaire des collections. Deux hommes essentiels à la vie de la Bibliothèque Marmottan.

En 1996, après d’importants travaux, elle rouvre au public, sa gestion et ses frais de fonctionnement étant alors pris en charge par la Ville de Boulogne-Billancourt dans le cadre d’une convention avec l’Académie. En 2002, Foucart sera le commissaire de l’extraordinaire exposition « Scènes d’Intérieur : aquarelles des collections Mario Praz et Chigi ».
Après la mort de Foucart, l’Académie des beaux-arts reprend à la Ville de Boulogne-Billancourt la gestion directe d’un patrimoine dont elle est propriétaire depuis le legs de Paul Marmottan. Adrien Goetz, élu directeur en 2020, engage avec l’Académie une transformation profonde du lieu. Cinq années de travaux, confiés à l’architecte du patrimoine Jennifer Didelon doivent à la fois sauver des bâtiments très dégradés et leur donner une nouvelle vocation : bibliothèque de recherche et lieu d’exposition, comme autrefois, mais aussi lieu de création et de résidence pour artistes et chercheurs.
Une entreprise d’autant plus délicate que l’ensemble bénéficie depuis 1984 d’une protection partielle au titre des monuments historiques. La restauration des parties historiques est remarquable. Les façades de la villa (ancienne maison du directeur) ont été préservées. Dans ce pavillon, les volumes de son admirable galerie des estampes sont respectés.
De nouveaux appartements y sont aménagés pour des résidences de jeunes artistes. Cette villa, qui selon les lumières ressemble à une palazzina de Toscane, une maison de Londres ou un petit cube blanc perdu dans la campagne aux environs de Pétersbourg, a retrouvé sa teinte d’origine, ses huisseries vertes, sa frise de griffons qui peu à peu s’effritait. Les lions qui encadrent le perron avaient failli périr eux aussi, victimes du gel ; les voici prêts à affronter les luttes du XXIe siècle, écrit Adrien Goëtz.
Dans la Bibliothèque (bâtiment ouvrant sur la place Denfert-Rochereau), les décors anciens ont retrouvé leur beauté dans les étages – teintes restituées, dorures conservées ou reprises, soieries restaurées et papiers muraux tontisses (8) dans le cabinet de travail, les bibliothèques et les salons – une atmosphère singulière voulue par Marmottan.
Le jardin, dernière étape du chantier, sera redessiné par Louis Benech « dans l’esprit d’un petit parc de bibliothèque ».
Marmottan n’est pas seulement considéré comme un curieux, écrit l’historien d’art Ulrich Leben. (9) C’est également un connaisseur pour qui le contact immédiat avec une pièce d’archive ou un dessin signé peut donner vie et réalité à un moment de l’histoire, à un nom d’artiste, à la figure clef d’un événement. Il lie ainsi l’histoire à l’humain, donnant à celle-ci une dimension de proximité, ce qui fait de lui le précurseur d’une nouvelle approche historique par la synthèse des faits divers constituant une situation.
Pour l’essentiel, il sut très tôt orienter ses passions et les poursuivre tout au long de sa vie, sans jamais perdre de vue la mission première : recherche et connaissance de l’Europe et de la France sous l’Empire. En ce sens, poursuivre l’étude et la recherche sur une époque encore délaissée par les contemporains et y percevoir les fondations du monde moderne peut être qualifié de novateur. Le collectionneur avait fini par fabriquer autour de lui un univers Empire et transformer cette passion privée en instrument de recherche destiné à lui survivre.
Adrien Goetz poursuit les travaux de Bruno Foucart qui fut son directeur de thèse : Marmottan à Boulogne fut une utopie intellectuelle dont l’Académie doit aussi en restaurer le sens… Encore une preuve que Marmottan n’a pas légué une collection enfermée dans un décor, mais un projet intellectuel.
On aurait aimé entrer chez Marmottan avec Praz. Faire apparaître cet homme à travers le regard d’un autre collectionneur, beaucoup plus jeune, intransigeant, assez condescendant, mais qui reconnaît chez lui quelque chose qu’il reproduira… à sa manière. Marmottan n’est pas un pasticheur. Pas non plus un scientifique. Il invente son propre empire : la correspondance entre les arts…
Tina Bloch
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(1) Paul Marmottan (1856-1932, né et mort à Paris), historien de l’art, collectionneur et mécène, précurseur dans la connaissance et l’étude du Premier Empire. Il n’est pas le descendant d’un général de Napoléon. Sa filiation directe est beaucoup plus bourgeoise et industrielle : son père, Jules Marmottan (1829-1883), avocat de formation, fait fortune dans l’industrie minière, et devient président de la Compagnie des mines de Bruay.
(2) On doit à Paul Marmottan les biographies des Watteau de Lille et de Louis Boilly dont il sut acquérir l’un des plus imposants ensembles de portraits.
(3) L’ensemble s’est constitué et transformé par campagnes entre 1890 et 1927, avec plusieurs architectes.
(4) Pierre-Antoine Gatier (né en 1959), architecte en chef des Monuments historiques et membre de l’Académie des beaux-arts depuis 2019. Il dirige le musée Marmottan Monet depuis le 1er janvier 2026, succédant à Érik Desmazières.
(5) Bulletin de l’Académie des Beaux-Arts hiver 2020-21 Adrien Goetz (né en 1966), écrivain et historien de l’art, membre de l’Académie des beaux-arts depuis 2017. Ancien élève de Bruno Foucart, il dirige la Bibliothèque et Villa Marmottan depuis 2020.
(6) Mario Praz (1896-1982 né et mort à Rome), écrivain, critique littéraire, historien de l’art, traducteur et collectionneur italien, spécialiste du néoclassicisme et de la culture européenne des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Il a rassemblé une collection de mobilier et d’objets d’art visibles à son ancien domicile à Rome devenu le musée Mario Praz
(7) Dans Goût néoclassique, chapitre Vieux collectionneurs (édition Le Promeneur), Praz raconte leurs rencontres et l’étonnement enthousiaste de Marmottan, déjà très âgé. Il précise cependant aussi leur différence fondamentale : chez Marmottan, l’intérêt pour le style Empire était indissociable de Napoléon et de son histoire, tandis que Praz était plus rigoureux et scientifique sur l’esthétique de l’époque.
(8) Le papier tontisse est un papier peint à l’aspect velouté : de très fines fibres de laine, issues de la tonte des draps, sont fixées sur le papier pour former des motifs, donnant une matière et un léger relief qui imitent le velours.
(9) Ulrich Leben (né en 1958) est historien de l’art et ancien conservateur associé des collections Rothschild à Waddesdon Manor en Angleterre.
