
Du béton, un peu de bois, pas trop d’utopies… Une absence apparente d’ambition architecturale… Pourtant, mauvaise nouvelle : le fascisme a aussi produit de beaux bâtiments.
Il y a deux ans, notre agence remportait un projet de réhabilitation dans une petite commune française. Un tiers-lieu, comme on les appelle aujourd’hui, avec tout ce que ce terme peut avoir de généreux, de flou et parfois d’un peu à la mode. Un équipement ouvert, des associations locales, des activités liées à la préservation de la nature, des espaces de rencontre et de travail. Bref, un lieu où l’on espérait voir se croiser des gens qui, sans lui, ne se seraient peut-être jamais rencontrés. Un emblème de territoires ruraux tournés vers un avenir du vivre ensemble.
Deux ans plus tard, le bâtiment n’a pas changé d’adresse mais il a changé de majorité municipale. Les dernières élections ont fait passer la commune d’une couleur politique plutôt rouge à son opposé, le Rassemblement national.
Évidemment, cette nouvelle cohabitation soulève quelques questions. Faut-il accepter d’associer son nom à une politique dont on ne partage pas les convictions ? Où commence et où s’arrête notre responsabilité d’architecte ?
À vrai dire, ce ne sont pas ces questions qui m’intéressent aujourd’hui. Ou du moins, pas directement. Car, au fil des réunions avec cette nouvelle équipe, une interrogation un peu plus inattendue et générale s’est imposée à moi : l’extrême droite produit-elle une architecture médiocre ?
Je reconnais que la question est un peu au ras des pâquerettes, légèrement prétentieuse aussi. Mais elle me fait du bien ! Je me dis que je ne dois pas être la seule à avoir cette envie, assez primaire, de trouver une correspondance entre les convictions politiques et la qualité architecturale. Je veux savoir si les idées que l’on défend finissent véritablement par se voir dans les territoires.
Du rouge au bleu marine, que reste-t-il du projet ?
J’aime croire que je construis pour les gens. C’est une jolie formule, peut-être un peu démagogique, que les architectes aiment prononcer entre deux détails de menuiserie. Il n’empêche que je la prends assez au sérieux.
En y réfléchissant, je dois reconnaître que mes intérêts architecturaux m’ont souvent conduite vers des personnes, des communautés et des territoires avec lesquels je partageais, sinon des convictions, au moins une certaine idée de la vie collective.
Dans la commande publique, ma pratique s’est plutôt développée autour d’équipements de proximité, de réhabilitations, de lieux culturels ou associatifs, parfois de centres d’hébergement d’urgence. Sans avoir particulièrement cherché une couleur politique, ce sont souvent des communes de gauche qui nous ont ouvert leurs portes pour développer ces programmes. De plus, ce sont des municipalités donc plutôt à gauche qui ont fait confiance à de jeunes femmes architectes, avec des envies d’expérimenter et de faire bouger les choses.
Les élections municipales nous ont donc apporté une petite leçon de vie, pas nécessairement des plus agréables. Nous voilà engagées depuis deux ans dans un projet important pour notre agence, le premier de cette échelle, dont les nouveaux commanditaires ne semblent plus partager l’ambition initiale.
Arrêter ? Ce serait possible. Mais si nous construisons réellement « pour les gens », pourquoi abandonner un projet qui pourrait leur être utile au seul motif que leurs représentants politiques ont changé ? Finalement ce sont ces mêmes gens qui les ont élus, alors, jusqu’où défendre ce que nous croyons juste, et est-ce que nous ne nous trompons pas de cheval de bataille ?
Premier sujet de discussion : pourrait-on transformer le bâtiment en crèche ? Bon. Ensuite, remplacer les grands espaces ouverts par des bureaux cloisonnés, plus faciles à louer individuellement. Ces beaux volumes cathédrale, ne pourrait-on pas les refermer avec des faux plafonds ? Quant aux matériaux laissés bruts, aux traces de l’existant que nous nous étions attaché à préserver, pourquoi ne pas tout repeindre ? Ce serait plus propre !
Pris séparément, aucun de ces choix n’est nécessairement absurde. Une crèche est un équipement d’intérêt collectif, des bureaux peuvent répondre à un besoin réel et un faux plafond, selon eux, permet d’économiser du chauffage. Cependant, leur accumulation raconte autre chose.
Le tiers-lieu devient progressivement un programme immobilier. Le volume devient de la surface utile. Le lieu de rencontre, une addition de pièces rentabilisables. Ce que nous avions cherché à révéler du bâtiment devient une complication à supprimer.
Là où nous avions imaginé un espace capable d’accueillir différents usages apparaît une succession de surfaces affectées, séparées, contrôlées.
Alors, bien sûr, l’obsession du rendement au mètre carré n’appartient à aucun parti. Et les faux plafonds ont largement dépassé les clivages politiques. Cette expérience m’a toutefois donné envie d’aller voir ailleurs. De regarder ce que produisent les municipalités d’extrême droite lorsqu’elles ont la possibilité de commander, transformer et construire.
Du béton, un peu de bois et surtout pas trop d’utopies
Me voilà donc partie pour une petite enquête, assez peu scientifique, je le confesse. Quelques recherches sur les municipalités dirigées par le Rassemblement national, leurs équipements publics, leurs constructions récentes et leurs projets de réhabilitation.
Premier réflexe, probablement le pire : regarder les images.
Des écoles conventionnelles, des volumes plutôt rationnels, beaucoup de béton, quelques façades colorées dont on peine à comprendre si elles relèvent d’une intention architecturale ou de la conviction qu’une école doit nécessairement être bariolée pour plaire aux enfants. Parfois un peu de bois tartiné en façade, histoire de donner à l’ensemble un air écologique.
Une architecture souvent raisonnable, sans grande surprise. Des projets qui semblent chercher davantage à répondre efficacement à une commande qu’à renouveler la manière de faire école, de vivre ensemble ou d’habiter un territoire.
Je caricature évidemment. Quelques photographies ne font pas une enquête et le béton n’a pas de carte électorale. Il faudrait comparer les budgets, les procédures de commande, les programmes et surtout les projets hérités des mandats précédents. Et, si l’on voulait vraiment être sérieuse, aller visiter les bâtiments.
Quelque chose me frappe cependant. Ce n’est pas tant la médiocrité des formes que l’absence apparente d’ambition architecturale. Comme si construire un équipement public consistait avant tout à résoudre un problème de surfaces, de coût, de fonctionnement et, si possible, de communication.
Je crois qu’il y a là une différence politique assez profonde. La droite gestionnaire a souvent fait de l’efficacité économique une vertu. L’extrême droite semble y ajouter une méfiance particulière envers ce qui est ouvert, expérimental, incertain. Les espaces où l’on se rassemble sans objectif défini, où l’on invente de nouveaux usages, où l’on croise des gens différents, ne sont pas nécessairement les plus faciles à administrer. Ils peuvent même devenir politiquement encombrants.
La culture, l’écologie, l’innovation sociale ne semblent pas constituer les mêmes moteurs de projet. La culture est volontiers célébrée lorsqu’elle raconte un patrimoine, des traditions, une identité locale. Elle paraît moins confortable lorsqu’elle devient un terrain d’expérimentation, de contestation ou simplement de liberté.
L’écologie, quant à elle, risque de se réduire à une performance réglementaire, à quelques arbres dans un parking ou à un bardage bois. Alors qu’elle pourrait être l’occasion de revoir fondamentalement notre manière de construire, de préserver l’existant, de partager les ressources et d’imaginer d’autres modes de vie.
Cela finit nécessairement par se voir dans l’architecture. Pas uniquement dans les matériaux ou les façades, mais dans les programmes que l’on choisit de financer et dans l’ambition que l’on accepte de leur donner. Il serait toutefois malhonnête de prétendre que toutes les municipalités RN produisent une mauvaise architecture. En cherchant j’ai trouvé quelques rares contre-exemples.
À Perpignan (Pyrénées-Orientales), bien que sans image du projet terminé, la médiathèque du Vernet conçue par l’atelier King Kong offre semble sur le papier intéressante. Un équipement culturel, un projet contemporain qui souligne le site, ouvert sur son quartier. Voilà précisément le type de programme que l’on pourrait croire absent d’une telle politique municipale.
À Béziers (Hérault), la réhabilitation des Halles par Naos Architecture ne manque pas non plus de qualités. Le bâtiment portait déjà en lui une écriture impressionnante mais l’intervention a su en souligner certains caractères.
J’aimerais d’ailleurs savoir comment ces projets se sont déroulés pour leurs architectes. Si les dialogues ont été fluides, si des combats se sont menés en silence. Si les architectes ont imposé leurs convictions ou si les communes les ont accompagnés dans ces directions.
Le patrimoine semble constituer un terrain d’intérêt privilégié. Préserver les façades, restaurer les monuments, valoriser les centres anciens. En soi, rien à redire, bien au contraire. Notre époque devrait consacrer davantage d’énergie à la réhabilitation.
Pour autant, il existe deux façons de regarder le patrimoine. On peut chercher à conserver l’image rassurante d’un passé idéalisé, ou considérer l’existant comme une matière vivante, qu’il faut parfois modifier pour lui permettre de continuer à servir.
C’est peut-être ce qui me dérange le plus dans une certaine vision conservatrice de l’architecture : cette difficulté à considérer le patrimoine autrement que comme un héritage figé glorifié à protéger, et l’avenir autrement que comme une série de dangers à gérer.
Mauvaise nouvelle : le fascisme a aussi produit de beaux bâtiments
Malheureusement pour ma démonstration, il existe de nombreux contre-exemples. L’un des plus célèbres est la Casa del Fascio de Giuseppe Terragni, à Côme, siège local du Parti national fasciste italien. Un bâtiment que j’aime avec culpabilité, absolument remarquable par la précision de sa composition, son jeu de pleins et de vides, sa structure rationnelle et sa maîtrise de la lumière. Un chef-d’œuvre de l’architecture moderne.
L’édifice est d’autant plus troublant qu’il ne correspond pas à l’image que nous nous faisons spontanément d’une architecture autoritaire. Pas de colonnes démesurées ni de décor historiciste écrasant. Au contraire, une architecture qui revendique la modernité, la rationalité et même une certaine transparence.
À Paris, quelques décennies plus tard, Oscar Niemeyer conçoit le siège du Parti communiste français. Une architecture tout aussi spectaculaire, sa façade courbe, ses volumes souterrains et sa coupole. Un autre manifeste politique auquel je suis je dois l’avouer autrement plus sensible.
Deux projets, deux idéologies profondément opposées, et pourtant une même volonté de faire de l’architecture un instrument de représentation collective. Nous pourrions être tentés d’opposer la rigueur fasciste à la liberté des courbes communistes. Ce serait commode, un peu facile. L’histoire de l’architecture ne se laisse pas ranger aussi sagement dans des cases politiques.
Les régimes autoritaires ont parfois embrassé la modernité architecturale, tout en la mettant au service d’idéologies profondément conservatrices ou répressives. Et un bâtiment remarquable peut parfaitement servir un projet politique détestable.
Je crois donc qu’il faut accepter cette contradiction : la beauté architecturale n’est pas une garantie de vertu politique.
La question devient alors plus intéressante. Si l’on ne peut pas juger une politique à la beauté des bâtiments qu’elle produit, peut-on la juger à la vie collective qu’elle rend possible ?
Le vrai problème n’est peut-être pas le bâtiment, mais ceux à qui l’on donne les clés
La politique architecturale d’une municipalité ne se mesure pas seulement à ses constructions neuves. Elle se lit aussi dans les associations qu’elle soutient, les lieux qu’elle ouvre, les initiatives auxquelles elle laisse de l’autonomie.
Voilà un processus de décision qui m’intéresse presque davantage qu’une mauvaise façade. On peut continuer à posséder un équipement culturel, à entretenir son bâtiment, à en financer le fonctionnement, tout en retirant progressivement à ceux qui le font vivre leur capacité d’initiative. Ce n’est plus exactement une question d’architecture. C’est peut-être pourtant l’une des plus architecturales qui soient.
C’est finalement ici que j’aimerais revenir à notre petit tiers-lieu.
Un espace ouvert peut accueillir une exposition le matin, une réunion associative l’après-midi, un atelier le week-end et parfois quelque chose que nous n’avions absolument pas prévu. C’est même peut-être sa plus grande qualité : ne pas avoir entièrement décidé à l’avance ce qui s’y passera.
Un bureau fermé et loué à l’année répond à une autre logique. Une porte apparaît, une clé change de main, une surface devient réservée. Ce n’est pas nécessairement un mauvais choix. Une activité économique peut contribuer à faire vivre un équipement. Mais encore faut-il que les usages collectifs conservent une véritable place.
Je me demande si ce que certaines politiques conservatrices supportent finalement le moins, ce n’est pas précisément cette part d’indétermination. Un espace qui n’est pas entièrement affecté, une occupation qui n’est pas immédiatement rentable, une association qui décide de son programme sans demander la permission.
Bien sûr, la gauche n’a pas le monopole de la générosité spatiale, pas plus que la droite celui de la rentabilité. Mais je refuse aussi cette facilité qui consisterait à considérer que toutes les politiques se valent une fois confrontées à un tableau Excel.
Il existe une différence entre gérer un équipement public et croire à ce qu’il peut produire dans la société.
Une belle salle polyvalente fermée six jours sur sept n’a finalement pas grand intérêt. À l’inverse, un bâtiment architecturalement très ordinaire peut devenir un lieu extraordinaire par l’intensité de la vie qui s’y déploie.
L’architecture ne se termine pas à la réception des travaux. Elle commence aussi, d’une certaine façon, lorsque nous remettons les clés.
Et nous, architectes, que sommes-nous prêts à défendre ?
Je me demande parfois si nous ne sommes pas un peu naïfs. Nous passons des heures à défendre une lumière, un matériau, une proportion, une continuité spatiale. Nous sommes capables de nous battre pendant des mois pour conserver une charpente apparente ou déplacer une cloison de cinquante centimètres.
Mais savons-nous défendre avec la même énergie les conditions qui permettront à un bâtiment d’être réellement habité ? Et avons-nous seulement les moyens de les maîtriser ?
Nous parlons volontiers d’architecture généreuse, de lieux ouverts, de vivre-ensemble. Ces expressions sont devenues des automatismes de dossiers de concours. Pourtant, derrière ces mots un peu usés se cache une question essentielle : quelle marge de liberté notre architecture offre-t-elle à ceux qui l’utilisent ?
Je ne prétends pas qu’un tiers-lieu soit par nature plus vertueux qu’une crèche ou des bureaux. Ni que les municipalités d’extrême droite seraient seules à vouloir contrôler ou rationaliser leurs équipements. Mais je constate, dans ce projet précis, un déplacement de l’ambition initiale. L’ouverture devient une contrainte de gestion. La polyvalence, une incertitude à supprimer. Et la singularité architecturale du bâtiment risque de disparaître au nom de son efficacité supposée.
Alors nous continuerons à défendre nos espaces, nos matériaux, nos volumes. Nous argumenterons, nous redessinerons, nous chercherons des compromis. C’est aussi cela, notre métier.
Cependant, je sais déjà que nous ne pourrons pas tout dessiner. Ni les associations qui occuperont les lieux, ni les rencontres qui pourront s’y produire, ni les décisions qui permettront ou non à une initiative locale d’y trouver sa place.
L’architecture ne pourra jamais compenser à elle seule l’absence d’ambition politique et peut-être devrions-nous parfois être aussi exigeants avec les intentions de nos maîtres d’ouvrage qu’avec leurs cahiers des charges.
Je ne sais toujours pas si l’extrême droite a mauvais goût en architecture. L’histoire m’invite à répondre que non, pas nécessairement. Et les quelques réalisations contemporaines que j’ai regardées ne suffisent pas à établir une règle générale.
Pour autant je lui trouve une tendance plus inquiétante encore que le mauvais goût : celle de préférer les espaces définis aux espaces possibles, le patrimoine figé à la transformation, la bonne gestion à l’expérimentation, et le contrôle à l’appropriation collective.
Nous jugeons volontiers les bâtiments à leurs proportions, à leur matérialité, à leur élégance ou à leur inventivité. Nous les photographions vides, impeccablement rangés, débarrassés du désordre de la vie quotidienne.
Pourtant, une architecture n’existe pas seulement pour être regardée. Elle existe aussi pour accueillir ce que les architectes, les élus et les maîtres d’ouvrage n’avaient pas prévu.
La médiocrité architecturale ne réside peut-être pas seulement dans la pauvreté des formes mais dans la pauvreté des possibilités collectives qu’un projet laisse à ses habitants.
Finalement, je me demande si le problème de l’extrême droite est réellement son mauvais goût. Ou si c’est plutôt son manque d’imagination pour la société de demain.
Estelle Poisson
Architecte — EST architecture
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