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Accueil > Chroniques > Chroniqueurs > Journal d'une jeune architecte > Journal d’une jeune architecte – Supplément d’âme

Journal d’une jeune architecte – Supplément d’âme

8 septembre 2026

Supplément d'âme
@E.P.

À l’école, on nous apprend à construire des espaces, à chercher une écriture, parfois même à fabriquer une identité. Puis la pratique déplace lentement la question. Ce qui compte n’est peut-être plus seulement ce que nous dessinons mais ce que nos bâtiments font éprouver. Ont-ils une âme ? Et quelle part de la nôtre déposons-nous réellement en eux ?

Amélie Nothomb, dans La Grande Librairie (été 2026) a lancé cette phrase : « Aujourd’hui, plus personne ne se soucie de son âme ». Elle parlait évidemment de nous, des êtres humains. Mais la phrase m’est restée en tête. Comme si notre monde moderne, rationnel, performant, technique, avait progressivement perdu quelque chose de son intériorité. Quelque chose que l’on ne sait ni mesurer ni quantifier mais dont on ressent pourtant immédiatement l’absence.

Alors me suis-je demandé : nous, architectes, nous soucions-nous encore de l’âme de nos lieux ?

Le mot est presque gênant. Il appartient davantage à la philosophie, à la religion ou à la littérature qu’à notre vocabulaire d’architectes. Dans nos dossiers, nous parlons de concept, d’identité, de matérialité, de contexte, d’usages, de performance. Rarement d’âme.

Pourtant, une fois toutes les cases cochées, toutes les réglementations satisfaites, toutes les fonctions correctement distribuées, il reste encore quelque chose à obtenir. Une qualité supplémentaire. Une vibration. Cette chose étrange qui fait que l’on entre dans certains espaces et que l’on a immédiatement un ressenti. Pour moi, l’âme d’une architecture commence peut-être là : dans ce qui nous fait vibrer dans un espace sans que nous sachions immédiatement expliquer pourquoi.

Notre identité comme âme

Il m’arrive de trouver que les architectes ressemblent à leurs bâtiments. Ébouriffés et créatifs, sombres et mystérieux, structurés et propres sur eux. Je ne citerai pas de nom. Je suis certaine que chacun aura déjà commencé à établir sa propre liste.

Cela pose pourtant une drôle de question : incarnons-nous notre architecture ou nos architectures viennent-elles malgré nous de ce que nous sommes ? J’ai longtemps défendu, et je continue d’ailleurs à le faire auprès des étudiants, qu’il faut apprendre à se détacher de sa production. Un projet n’est pas soi.

Cette distinction est fondamentale à l’école, où la critique d’un projet est parfois vécue comme la critique de celui qui l’a produit. Elle reste fondamentale ensuite. Je crois profondément que nous ne construisons pas nos maisons, nos désirs, nos vies idéales à travers celles des autres. Le bon architecte doit pouvoir sortir de lui-même pour regarder un lieu, écouter un futur habitant, comprendre des usages qui ne sont pas les siens. Il ne devrait pas se regarder dans le miroir lorsqu’il dessine. Pourtant…

Nous parlions dans une précédente chronique de cette injonction faite aux jeunes architectes à se définir très tôt. Pour « marcher », il faudrait avoir une étiquette. Une pratique immédiatement identifiable. Un territoire, un matériau, un type de commande, une manière de faire. Comme si le client devait presque savoir, en nous rencontrant pour la première fois, ce pour quoi il allait signer. Il faudrait qu’il puisse reconnaître une direction, une écriture, peut-être même une manière de faire avant que le projet n’existe.

Je comprends cette nécessité. Une identité donne une direction, elle raconte une manière de regarder le monde et, forcément, nous donnons quelque chose de nous-mêmes dans ce que nous créons. Nos obsessions, nos références, notre sensibilité finissent toujours par apparaître quelque part.

Toutefois, je ne crois pas que l’âme soit là. Une écriture architecturale, aussi forte soit-elle, ne garantit pas qu’un bâtiment aura cette vibration particulière. Un style peut être parfaitement identifiable et pourtant laisser froid. À l’inverse, une architecture très simple, presque anonyme, peut parfois nous bouleverser. Alors si l’âme n’est ni le style, ni la signature, ni même exactement l’identité de l’architecte, qu’est-ce qui la produit ?

Mettre toute son âme

Une autre idée : et si cette vibration était constituée de tout ce que l’on donne au projet ?

Je pense à ces nuits passées à déplacer une porte de quelques centimètres, à redessiner vingt fois un détail que personne ne remarquera probablement, à retourner (ou même à dormir) sur un site pour comprendre une lumière ou une vue, à chercher désespérément la solution qui rende le projet plus évident, plus simple, presque essentiel.

Est-ce cela, cette passion, mettre son âme dans un bâtiment qui lui donnerait la sienne ? Est-ce une forme d’investissement qui transpire dans ce que l’on fabrique lorsque l’on s’y donne entièrement ?

Un bâtiment dessiné dans la fougue des premières années de pratique possède-t-il une vibration différente de celui imaginé par une architecte enceinte, traversée par une autre relation au corps et au temps ? Le dernier projet d’une grande praticienne porte-t-il nécessairement autre chose que son premier ? Notre état intérieur transforme-t-il réellement nos architectures ? Après tout comme un masseur qui, dans une mauvaise journée, sent bien que ses mains ne travaillent pas exactement de la même manière, devrions-nous nous méfier des projets dessinés lorsque nous traversons les mauvais moments de nos vies ?

Je crois que oui : nous donnons nécessairement quelque chose de nous, de l’investissement De l’âme ? Je ne sais toujours pas mais je pense qu’on s’en approche.

Nos bâtiments nous échappent

Dans une posture moins mégalomane, centrée sur l’architecte, je pense souvent aux architectures auto-construites. Elles vibrent parfois différemment. Non pas nécessairement parce qu’elles sont mieux dessinées ou mieux construites mais parce que chaque morceau semble chargé d’une intention immédiate. Celui qui pose la pierre sait pourquoi elle est là et son intention est qu’elle soit parfaite.

Un bâtiment construit par une entreprise pour qui il constitue le quatrième chantier de l’année serait-il pour autant condamné à être sans âme ? Non. Mais la production générique sans intérêt pour le résultat final, pour la passion du détail, l’amour de la matière, peut tendre vers une architecture construite de façon moins incarnée.

Et une fois l’ouvrage terminé ? Les habitants déplacent les meubles. Ils ferment les espaces que nous imaginions ouverts. Ils plantent devant les fenêtres. Ils repeignent. Ils percent. Ils cassent. Ils réparent. Puis les générations se succèdent. Les familles, les séparations, les fêtes, les deuils, les enfants qui grandissent, parfois les guerres, les abandons, les changements de fonction transforment le bâtiment parfois davantage que le dessin initial.

C’est peut-être là que la théorie de Gaston Bachelard devient si belle. Dans La Poétique de l’espace, la maison n’est jamais simplement un objet architectural. Elle appartient à notre imaginaire et à notre mémoire. Le grenier, la cave, le coin, le nid, la coquille deviennent des lieux psychiques autant que physiques. L’espace est habité par les souvenirs. L’âme d’un bâtiment serait alors aussi l’accumulation de toutes ses vies.

La réhabilitation, demande selon moi de travailler précisément avec cela. Nous ne recevons jamais un bâtiment vide, il arrive chargé. Une marche creusée, un mur épaissi, une poutre coupée, une fenêtre déplacée, un papier peint sous un autre papier peint racontent des choses. Certains fragments sont magnifiques, d’autres médiocres. Tous témoignent pourtant d’un passage.

Notre rôle n’est peut-être pas de « redonner une âme » à ces bâtiments, expression qui suppose qu’ils l’auraient perdue, mais d’éviter de détruire celle qu’ils possèdent encore et de révéler ce que l’on choisit nous comme histoire de laisser pour la suite.

L’âme se voit-elle ou se ressent-elle ?

La phénoménologie s’approche sans doute beaucoup de ce que j’essaie maladroitement d’appeler ici l’âme. Elle rappelle que l’espace n’est pas une chose objective que l’on regarderait à distance. Il existe dans la relation avec celui qui le traverse.

Nous habitons avec la peau, avec l’oreille, avec nos pas, avec notre mémoire.

Pallasmaa a beaucoup écrit sur cette architecture devenue trop visuelle, trop pensée pour l’image. Le toucher d’une poignée, la température d’un mur, une odeur de bois, l’écho d’une pièce, la rugosité d’une pierre construisent pourtant notre perception autant qu’une façade.

Un couloir n’a probablement pas une âme « en soi ». Mais un couloir peut se resserrer. Son sol peut résonner. Une lumière peut apparaître au bout sans que l’on sache immédiatement d’où elle vient. L’air peut y être légèrement plus frais. Et soudain, il se passe quelque chose.

Est-ce que l’âme serait ce que Peter Zumthor appelle une atmosphère ? Peut-être.

Le mot est sans doute plus acceptable dans le monde de l’architecture que celui d’âme. Même si je ne suis pas certaine qu’il dise tout, exactement, je pense qu’on s’en approche.

Le détail et le divin

Je pense à Carlo Scarpa.

Je ne sais pas exactement pourquoi ses bâtiments m’ont toujours obligé à ralentir. Regarder une pierre rencontrer du béton. Une marche ne pas toucher exactement le mur. Un garde-corps s’approcher d’un bord. L’eau danser au creux d’une pierre. Respirer. Dessiner.

Scarpa donne de l’importance à des choses qui, dans beaucoup de projets contemporains, seraient devenues des détails techniques à résoudre. Chez lui, le détail n’est pas la conséquence de l’architecture. Il est l’un des endroits où l’architecture se produit. J’ai moi un sentiment de sacré dans cette attention. Alors est ce que l’« âme » vient aussi de là : de l’attention accordée à ce qui pourrait sembler insignifiant.

Je me demande si cette idée d’âme n’est pas aussi liée au sacré tout court.

Les lieux de culte ont toujours cherché à produire une atmosphère particulière, à provoquer un sentiment, à nous rapprocher de quelque chose qui nous dépasse. Toutes religions confondues, l’architecture y devient un outil pour fabriquer du silence, de la gravité, de la lumière, parfois même une forme de vertige. On investit ces lieux d’un pouvoir qui n’est pas tout à fait tangible mais que l’on ressent pourtant très clairement.

C’est peut-être pour cela que les lieux de culte semblent souvent avoir plus d’âme que d’autres bâtiments. Ils sont conçus pour accueillir une présence, une croyance, une émotion qui dépasse leur simple fonction.

Faut-il alors être croyant pour donner cette âme à un lieu de culte ? Je ne sais pas. J’aurais envie de dire non, n’étant moi-même pas vraiment croyante. Mais peut-être qu’à architectes égaux (si tant est que cela puisse exister), celui qui porte réellement en lui une relation au divin transmettra quelque chose de plus, simplement parce qu’il l’incarne avec davantage d’intensité.

Je pense à Barragán. Ses bâtiments ont pour moi quelque chose de presque magique. Dans leur épure, leur silence, leur lumière, leur force très simple, on sent qu’il puisait aussi dans un rapport intime au spirituel, et cette dimension semble avoir donné à ses architectures une présence particulière. Peut-être que l’âme naît aussi de là : de la capacité d’un architecte à croire profondément à ce qu’il est en train de mettre en forme, qu’il s’agisse de Dieu, d’un lieu, d’une matière ou simplement d’une certaine idée du monde.

La présence du lieu

Et puis il y a le fameux « genius loci ». Le terme fleurit dans les présentations étudiantes avec une régularité qui finit, je l’avoue, par m’agacer. « L’esprit du lieu ». Sur le papier, tout y est.

Une idée magnifique : chaque lieu possède une singularité, une présence, un caractère propre avec lequel l’architecture devrait composer.

Mais à force d’être prononcé, le terme finit parfois par devenir précisément l’inverse de ce qu’il veut décrire : une formule abstraite. On annonce que le projet révélera le « genius loci », puis on utilise une pierre locale, deux essences végétales et quelques codes vernaculaires.

Le lieu serait-il vraiment résumé à cela ? Comment saisit-on son esprit ? Peut-être faut-il d’abord accepter que cela prenne du temps. Rester. Revenir. Observer la lumière à plusieurs heures. Regarder comment les habitants traversent un espace. Comprendre pourquoi un arbre est là, pourquoi un chemin passe ici plutôt qu’ailleurs. Écouter les histoires locales, mais aussi les silences.

Il y a une forme d’amour dans cette attention.

Le mot peut paraître naïf encore une fois dans une discipline qui aime rendre ses processus rationnels, mais je ne vois pas pourquoi nous devrions en avoir peur. Tous les architectes peuvent relever la même topographie, lire le même règlement, analyser les mêmes matériaux.

Ils ne regarderont pourtant jamais exactement le même lieu de même manière. Cette part-là ne se calcule pas. Elle dépend de notre sensibilité, de notre disponibilité, de notre manière d’être au monde. C’est peut-être ici que l’âme de l’architecte rencontre réellement celle du futur bâtiment. Non pas lorsque l’architecte imprime sa personnalité sur le lieu mais lorsqu’il parvient à être suffisamment présent pour percevoir ce que le lieu lui demande.

Devenir architecte, peut-être

La « jeune architecte » qui donne son nom à ces chroniques n’est déjà plus exactement celle qui a commencé à les écrire il y a quatre ans. Après dix années de pratique, je ne dessine plus de la même manière. Et heureusement. Je trouve même cela assez sublime.

Nous passons tellement de temps, jeunes, à chercher ce qui pourrait constituer notre identité qu’il est rassurant de comprendre qu’elle pourra continuer à bouger. Nous ne sommes pas obligés de devenir la caricature de nos premiers projets.

Ce qui est évident selon moi est que notre âme d’architecte n’est précisément pas une esthétique stable. Elle est faite de ce que nous décidons progressivement de regarder. De ce que nous refusons de détruire. Des matières auxquelles nous accordons de l’importance. De la place que nous laissons aux habitants, aux partenaires, aux entreprises. De la précision que nous consacrons à un détail que personne ne nous le demande. De notre capacité à écouter un bâtiment avant de chercher à le transformer. Alors oui, je crois à l’âme des bâtiments.

La phénoménologie en décrit probablement une partie : l’expérience incarnée, la perception, les sens, la mémoire. Le lieu en porte une autre. Les architectes y déposent quelque chose, les constructeurs aussi. Puis les habitants la prolongent, la modifient, parfois la malmènent et souvent l’enrichissent.

Une architecture n’a donc probablement jamais une seule âme. Elle est une accumulation de présences.

Aux jeunes architectes, j’aurais alors envie de dire ceci : mettez évidemment toute votre âme dans vos réalisations. Dessinez avec passion. Prenez le temps qu’on ne vous donne pas. Accordez une importance déraisonnable à certains détails. Mais ne cherchez pas uniquement à vous exprimer à travers eux. Laissez aussi quelque chose entrer.

La technique, les normes, les budgets, les assurances, les plannings occupent une place gigantesque dans notre quotidien. Elles sont nécessaires. Mais il faut se méfier du jour où toute cette mécanique commence à nous extraire de ce que nous sommes en train de faire.

Nous concevons les lieux dans lesquels d’autres vont aimer, dormir, travailler, grandir, vieillir, prier, se souvenir. Nous concevons une partie de l’âme des lieux de demain.

Et face à l’arrivée de l’intelligence artificielle dans nos métiers, c’est peut-être là que se situe une question autrement plus intéressante que celle de savoir qui dessinera le plus vite.

Une intelligence artificielle pourra produire mille variantes, optimiser un plan, accumuler des références, simuler une lumière. Mais saura-t-elle aimer un lieu ?

Peut-être que notre avenir d’architectes se joue justement dans cette part difficilement mesurable : être présents, sensibles, attentifs. Habiter intérieurement ce que nous sommes en train de construire pour essayer de lui donner ce petit supplément d’âme.

Estelle Poisson
Architecte — EST architecture

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Par Estelle Poisson Rubrique(s) : Journal d'une jeune architecte

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