
D’ordinaire, en architecture, on dessine d’abord pour l’œil. Ici, la salle de musique la Source vive, en Haute-Savoie, est accordée comme un instrument de musique. Philippe Chiambaretta (PCA-STREAM) dit préférer comprendre scientifiquement un phénomène plutôt qu’ajouter de la technologie à un bâtiment. Du son à la forme ! Entretien.
Pouvez-vous en quelques traits décrire tours et détours qui fondent votre culture et vous mènent à l’architecture et au métier d’architecte ?
Je ne suis pas devenu architecte par une vocation d’enfance, mais à l’issue d’une longue errance personnelle de presque 20 ans. À cet égard, l’architecture n’a pas été pour moi un point de départ mais un point d’arrivée, une forme d’aboutissement pour un nouveau départ.
J’ai fait des études d’ingénieur aux Ponts et Chaussées, puis un master en Technologie et politique publique au MIT, avant de travailler quelques années dans la finance et le conseil. Ce fut une culture basée sur la rigueur de la méthode scientifique et l’apprentissage de la logique, de la complexité et de l’abstraction que donnent les mathématiques. Mais une vocation plus créative remontant à l’enfance sommeillait en moi et me tourmentait sans répit. Aux Ponts, les enseignements en architecture de Paul Chemetov, Jean-Louis Cohen, Marc Mimram et Bruno Fortier étaient les seuls qui retenaient mon attention.
Vers 28 ans, une biographie de Pablo Picasso a suffi à me faire sauter le pas et mettre un terme à ce parcours tout tracé. Je me suis lancé dans la peinture un temps, mais la vie solitaire de l’atelier ne me correspondait pas. La rencontre décisive a eu lieu en 1990, avec Ricardo Bofill qui m’a confié la direction des activités internationales du Taller de Arquitectura. Les dix années passées à ses côtés m’ont enseigné que l’on pouvait être à la fois créateur et bâtisseur. J’ai repris des études d’architecture en parallèle à mon travail au Taller à partir de 1995, et obtenu mon diplôme en 2000, à presque quarante ans. J’ai créé mon agence dans la foulée. Ce chemin de traverse permanent entre les sciences, l’art et l’entreprise a conditionné ma façon singulière d’exercer ce métier.
En 2000, vous fondez l’agence PCA. En 2008, sur vos fonds propres, vous créez un laboratoire de recherches. Pourquoi ?
Tout était déjà dans le texte que j’avais écrit à la création de l’agence, en 2000 : le refus de travailler seul dans son coin, l’idée que la création vient du croisement des savoirs, et la conviction qu’un projet vaut d’abord par la pertinence de la question qu’il pose, avant même d’être jugé sur son dessin. Huit ans plus tard, j’ai compris que cette conviction ne pouvait pas rester une simple déclaration d’intention : il fallait lui donner un cadre de travail réel, avec du temps et des moyens dédiés. C’est la raison d’être de la revue Stream. Je voulais que cette activité de recherche se nourrisse davantage du dehors, de la philosophie, de l’anthropologie, de la création contemporaine, que du seul univers de l’architecture, que je trouvais souvent trop replié sur lui-même. Et je l’ai financée moi-même précisément pour qu’elle reste libre, sans avoir à répondre à une commande.
Le tome 1 de Stream* a pour titre Exploration, les suivants After Office, l’Anthropocène, Les paradoxes du vivant, Nouvelles intelligences. Quels basculements cruciaux pour la conception architecturale identifiez-vous à travers ces contributions ?
Chaque numéro a fini par ouvrir un chantier concret. Exploration, en 2008, questionnait la naissance de l’économie du savoir. After Office est venu juste après la crise financière : il actait qu’un bureau n’est plus un outil de gestion du personnel mais un lieu de création de valeur. Ce numéro a directement inspiré #cloud.paris. Avec Habiter l’Anthropocène en 2014, la question a changé de nature : il ne s’agissait plus seulement de consommer moins d’énergie mais de se demander s’il fallait encore construire, ou plutôt transformer, réparer, parfois renoncer ; cette réflexion a préparé le Stream Building. Les Paradoxes du vivant en 2017 est allé plus loin en montrant que le vivant n’est pas qu’une chose à préserver : il peut devenir une source d’inspiration pour concevoir, ce qui nous a conduits à l’idée de métabolisme urbain. Nouvelles intelligences, enfin, en 2021 a cherché à faire dialoguer trois formes d’intelligence bien distinctes : celle des écosystèmes, celle des collectifs humains, et celle des données. Si je devais résumer ces vingt ans de revue en une phrase : nous sommes passés de la conception d’objets à la conception de relations et de systèmes complexes.
Mettre au service du projet les connaissances accumulées avec vos équipes, quand les BET et les entreprises restent figés dans leurs habitudes, ne suggère-t-il pas de réinventer le rôle des architectes et des maîtres d’ouvrage dans l’élaboration de la programmation ?
Je me vois moins comme quelqu’un qui dessine des formes que comme quelqu’un qui pose d’abord un bilan précis de la situation. Sur nos projets de transformation, tout commence par l’identification méthodique de ce qui ne fonctionne plus dans l’existant, avant même d’esquisser une réponse architecturale. Cette manière de faire suppose de rouvrir le programme, de le questionner, alors que la plupart des bureaux d’études et des entreprises sont organisés pour exécuter un cahier des charges arrêté en amont, pas pour le remettre en discussion. Leur modèle économique récompense la rapidité d’exécution, rarement la remise en cause. Réinventer la programmation, pour moi, c’est accepter qu’un projet vaille d’abord par la justesse de la question qu’on lui pose, et seulement ensuite par la vitesse ou l’élégance de la réponse technique.

Vous concevez La Source Vive** avec Patrick Bouchain à côté de la Grange au Lac *** qu’il a livrée en 1993. Deux personnalités, deux approches. Différences, convergences… qu’a apporté votre travail à quatre mains ?
Patrick Bouchain a quelque chose de rare. Comme Ricardo Bofill, chez qui j’ai passé dix ans, il a ce pouvoir presque physique d’embarquer les autres dans une aventure. Mais leurs méthodes n’ont rien à voir. Bofill impose d’abord une vision forte, à laquelle le projet vient ensuite se conformer. Bouchain, lui, part du terrain : les gens qui vont utiliser le lieu, les artisans qui vont le construire, le chantier lui-même comme moment de fabrication du projet. Construire juste à côté de la Grange au Lac, qu’il avait livrée trente ans plus tôt pour Antoine Riboud et Mstislav Rostropovitch, m’a permis de voir de près quelque chose que je n’avais jamais autant observé chez un architecte : une compréhension très fine de ce qui fait qu’un lieu donne envie de s’y retrouver, au-delà de son usage strict. Notre collaboration à quatre mains a fonctionné parce qu’on n’apportait pas la même chose. Lui apportait cette intuition du lieu, de son histoire, de la fabrication artisanale. Nous apportions une méthode plus analytique, construite sur la modélisation et sur un travail acoustique poussé. Aucun des deux n’aurait suffi seul à faire cette salle.

Vous voulez comprendre scientifiquement ce que vous ne confondez pas avec une approche technologique. La conception de La Source Vive peut-elle servir d’exemple et en quoi ?
Oui, et c’est même l’exemple le plus clair que je puisse donner, parce que cette salle ne contient aucun gadget technologique : tout y découle d’un travail scientifique sur le son. Nous avons travaillé main dans la main avec un acousticien, puis avec un atelier spécialisé, pour construire la salle comme on construirait un instrument. Sa forme, ovale vue de dessus et conique en coupe, n’a rien de décoratif : elle vient entièrement des calculs sur la propagation du son et de la volonté d’envelopper musiciens et public dans une seule et même écoute. Ce chantier a renversé nos habitudes de conception.
D’ordinaire, en architecture, on dessine d’abord pour l’œil. Ici, tout, le volume, les gradins, le choix du plâtre, du bois, du cuir, l’écran suspendu au-dessus de la scène, l’ouverture zénithale, la lumière naturelle, a été pensé pour l’oreille. La salle a été modélisée, mesurée, corrigée, puis littéralement accordée, comme on accorderait un instrument à cordes. Voilà pour moi ce que veut dire comprendre scientifiquement un phénomène : ce n’est pas ajouter de la technologie à un bâtiment, c’est aller au fond de ce qui fait qu’un son se propage bien, et en tirer une forme.
#cloud.paris, The Link, l’immeuble Laborde, La Fabrique de l’Art à Massy, le Stream Building : quels défis chacun a voulu relever, et lesquels se profilent pour l’architecture demain ?****
Chacun de ces bâtiments répond à un problème différent. #cloud.paris a prouvé qu’une intuition née de nos recherches sur les nouveaux usages du bureau pouvait redonner de la valeur à un actif qu’on croyait mort : le bâtiment a trouvé preneur avant même la fin du chantier. Laborde m’a appris qu’on ne transforme pas un immeuble en y ajoutant un geste spectaculaire, mais en retravaillant sa structure entière, en gardant le patrimoine noble côté rue et en assumant une écriture contemporaine côté cour. The Link, notre tour livrée à TotalEnergies à La Défense, m’oblige à assumer une contradiction que je ne cherche pas à dissimuler : construire aussi haut a un coût carbone réel, mais densifier un terrain déjà urbanisé, déjà relié aux transports, participe aussi à sauver un quartier qui en a besoin. C’est un arbitrage, pas une évidence.

La Fabrique de l’Art à Massy, qui va accueillir les réserves du Centre Pompidou, pose un défi presque inverse : rendre visible ce qui, par nature, doit rester caché et protégé. Nous avons imaginé un bâtiment à deux visages, une enveloppe protectrice pour la conservation des œuvres, et une façade grande ouverte sur le parc pour le public, en reprenant l’esprit d’ouverture de Beaubourg sans jamais chercher à l’imiter. Le Stream Building, à Clichy-Batignolles, reste notre projet le plus démonstratif : structure mixte en bois et béton, toiture cultivée, façade végétalisée, pensé comme un organisme qui produit et qui accueille du vivant plutôt que comme un simple contenant. Si un même défi traverse tous ces projets, c’est celui-ci : ne plus juger un bâtiment à sa silhouette mais à sa capacité à durer, à se transformer et à rendre lisibles les ressources qu’il consomme.
Propos recueillis par Jean-François Pousse
* Lire PCA-STREAM : passage en revue avec Philippe Chiambaretta
** Lire La Source Vive sert l’acoustique qui la modèle et inversement
*** Lire Portrait imaginaire de la Grange au Lac
**** (re)Découvrir les réalisations de Philippe Chiambaretta