
« Do You Love Me », un documentaire réalisé par Lana Daher, sorti en salles en mai 2026, offre à ceux qui s’y aventurent quelques clés pour approcher la complexité du Liban. Chronique du Levant.
Paris, samedi 4 juillet. Début de la deuxième vague de canicule en France.
Arrivé trop tôt pour la projection d’un documentaire sur le Liban au Jeu de Paume, je trouve refuge sous la canopée des tilleuls qui lui font face. Leur feuillage dense me fait presque oublier la chaleur écrasante. Je souffle.
D’ici, la vue s’ouvre sur le jardin des Tuileries et la place de la Concorde. Paris est belle, mais je ne peux m’empêcher de trouver cette place excessivement minérale. Il était temps qu’elle fasse l’objet d’un réaménagement. C’est Philippe Prost, avec qui j’ai eu l’occasion de collaborer brièvement sur un concours à mon arrivée dans la capitale, qui a été choisi pour en imaginer la transformation.
Le nom même de cette place traduit une volonté d’apaisement après les fractures de la Révolution française. Je me demande souvent quand le Liban sera prêt, lui aussi, à baptiser l’un de ses espaces d’un mot aussi ambitieux.
Il m’arrive de faire ce genre de rapprochements avec le Liban dans les moments les plus inattendus.
Une légère brise interrompt mon train d’idées. Elle apporte un peu de fraîcheur, mais soulève aussi la poussière des allées en terre battue, si caractéristiques des jardins parisiens. Je porte instinctivement une main à mon visage avant de me réfugier à l’intérieur, où la projection ne va pas tarder à commencer.
La salle est agréablement climatisée. Petite, presque intime. Les lumières s’éteignent. J’ai la tête ailleurs.
Puis, tout à coup, mais tout en douceur, les premières notes d’Abu Ali annoncent le début du documentaire. Comme dans beaucoup des compositions de Ziad Rahbani, une énergie singulière s’en dégage. Composée en pleine guerre du Liban, cette pièce instrumentale porte en elle une forme d’ironie, à l’image de son auteur. Au cœur du chaos, quelques notes suffisent à faire naître une légèreté qui n’est, au fond, qu’apparente.
C’est là toute la force du documentaire. Née en pleine guerre civile, Lana Daher tisse des liens entre joie, intimité, destruction et perte à partir d’un seul matériau : les archives. Loin d’une narration chronologique, son film avance par associations d’images, de souvenirs, de paroles et d’émotions. Une lettre d’amour à Beyrouth, selon ses propres mots, où se mêlent cinéma, télévision, vidéos amateurs et photographies.
Dans un pays où les archives nationales sont fragmentaires et où l’histoire contemporaine demeure largement absente des programmes scolaires, transmettre la mémoire relève souvent de l’intime. Do You Love Me offre à ceux qui s’y aventurent quelques clés pour approcher la complexité du Liban, sans jamais prétendre l’épuiser.
À un moment du film, une voix résume d’ailleurs cette complexité avec une justesse désarmante :
« Le Liban, quand tu arrives, évidemment tu ne comprends rien. Au bout de trois semaines, tu te dis : “Ça y est, j’ai tout compris.” Puis, au bout d’un mois, tu comprends que tu n’as rien compris. Et c’est à ce moment-là que tu commences à comprendre. »
Cette phrase ne m’a plus quitté pendant toute la projection.
La voiture apparaît, disparaît puis réapparaît, comme un fil conducteur du documentaire. Au Liban, elle est bien plus qu’un moyen de transport : elle est un prolongement de l’espace public, un lieu de rencontres, de discussions, de silences aussi.
C’est justement depuis l’habitacle d’une voiture que Catherine Deneuve apparaît brièvement dans un extrait d’un film tourné au Liban. Son regard s’arrête sur une immense silhouette de béton qui domine Beyrouth aujourd’hui encore. Ce bâtiment, immédiatement reconnaissable pour n’importe quel Beyrouthin, est le Burj el Murr.
Commencée à la fin des années soixante, sa construction est interrompue par le déclenchement de la guerre civile en 1975. Resté inachevé, l’immeuble devient rapidement un point stratégique, occupé notamment par des tireurs embusqués en raison de sa hauteur. Avec le Holiday Inn voisin, il est l’un des témoins silencieux de la « guerre des hôtels », l’un des épisodes les plus emblématiques de la guerre à Beyrouth.
Aujourd’hui encore, ces deux géants de béton dominent la ville. Ils ont survécu à la guerre, mais semblent avoir été oubliés par la paix. Autour d’eux, Beyrouth s’est reconstruite. Eux sont restés figés dans la guerre comme des carcasses de béton.
Dans un autre extrait du documentaire, une voix interroge cette « fétichisation des symboles de la guerre ». Avons-nous réellement besoin d’immeubles criblés de balles pour nous souvenir que la guerre est dévastatrice ?
La question mérite d’être posée. Pourtant, leur démolition ou l’effacement de toutes les traces qu’ils portent encore me sembleraient être une manière supplémentaire de contourner notre histoire plutôt que de l’affronter. Leur avenir n’est sans doute ni dans l’abandon ni dans la destruction, mais dans leur réhabilitation. Les rendre accessibles au public, leur donner un nouvel usage, tout en assumant les cicatrices qu’ils portent encore, permettrait peut-être d’en faire autre chose que de simples ruines : de véritables lieux de mémoire.
C’est aussi pour cela que j’écris ces chroniques.
Elles ne sont pas seulement une invitation à découvrir un fragment du Levant. Elles sont aussi une tentative, très personnelle, de mettre un peu d’ordre dans la complexité du Liban, et de Beyrouth plus particulièrement. D’écrire pour comprendre, tout autant que pour transmettre.
En regardant ce documentaire une seconde fois, je réalise surtout que Beyrouth est une ville qui résiste aux explications. À chaque tentative de la saisir, elle semble se dérober un peu plus. Et pourtant, je continue à croire que c’est précisément dans cet effort, toujours imparfait et souvent inachevé, que réside tout l’intérêt de raconter cette ville.
Thierry Gedeon
Conteur d’architecture
Les chroniques du Levant :
– À Beyrouth, sur la corniche, le temps un instant suspendu
– Beyrouth : l’immédiatement visible et la mémoire enfouie
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