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Accueil > Chroniques de Philippe Machicote > Les rois de la galerie de Notre-Dame de Paris : sang bleu rapporté ou de souche ?

Les rois de la galerie de Notre-Dame de Paris : sang bleu rapporté ou de souche ?

1 septembre 2026

 Notre-Dame de Paris, Galerie des Rois
Galerie des rois de Notre-Dame de Paris @Philippe Machicote (2018)

Rois de France ou rois de Juda ? Viollet-le-Duc est le principal propagateur d’une histoire cousue de fil blanc.

Alors qu’elle n’était pas prévue dans le plan initial de la façade, une galerie de plus de quarante mètres de longueur alignant vingt-huit statues colossales est construite vers 1220 au-dessus des portails tandis que ces derniers se voient transformés à la suite du basculement de la tour nord. Mais ces figures représentaient-elles originellement des rois de France ou des rois de l’Ancien Testament ? La question est moins anodine qu’il n’y paraît.

« À la cathédrale de Paris, toutes les autorités que nous avons consultées n’admettent, sur le portail, que des rois de France, et cependant la statue de Pépin, placée au centre et montée sur un lion, est précisément dans la même condition que celle de David, du portail de Chartres, posée de même sur un lion ; à Reims, les statues colossales du portail de Notre-Dame étaient de même des rois de France ».
Jean-Baptiste-Antoine Lassus et Eugène Viollet-le-Duc, Projet de restauration de Notre-Dame de Paris par MM. Lassus et Viollet-le-Duc, note 27, 1843.

Depuis la construction de la galerie des rois, il n’était de secret pour personne que les vingt‑huit statues alignées au-dessus des portails sur toute la largeur de la façade de Notre-Dame de Paris étaient des rois de France et non des rois de Juda, ancêtres du Christ. Aussi loin que remonte la plus ancienne source, c’est-à-dire vers 1270, ces statues étaient déclarées figurer des prédécesseurs de Saint-Louis (1214-1270) sous le règne duquel le plus célèbre des frontispices gothiques fut achevé.

Cependant, qui n’a pas lu ou entendu que les révolutionnaires de 1793 s’étaient trompés parce qu’ils avaient pris ces colosses hauts de quelque 3 m 50, couronne sur la tête et sceptre en main, pour des rois de France ? Pour que cette croyance soit encore inculquée par la plupart des guides aux milliers de touristes qui se pressent chaque jour sur le parvis, il faut bien qu’elle ait été imposée après 1843, après le Projet de restauration de Notre-Dame de Paris par MM. Lassus et Viollet-le-Duc. C’est l’archéologue Adolphe-Napoléon Didron (1806-1867) qui lança la polémique en 1845 dans un article titré « La restauration de Notre‑Dame » paru dans les Annales archéologiques dont il était tout à la fois le fondateur, le directeur et le rédacteur en chef :

« Nous pensons que ces rois étaient de Juda et non de France, et nous avons de bonnes raisons, n’en déplaise à M. Vitet, pour appuyer cette opinion. Cependant, à Reims, au milieu des rois de Juda, on voit certainement Clovis baptisé par saint Rémi, et cela parce que la cathédrale de Reims était la cathédrale des sacres. Pourquoi donc Notre-Dame de Paris, la cathédrale de la monarchie française, n’aurait-elle pas reçu, au lieu des rois de Juda et contrairement à ce que les autres églises nous offrent, des rois de France, des rois qui vivaient près d’elle, à sa porte, dans notre Palais actuel de Justice ? Personne ne sait donc, nos adversaires moins que nous encore, quelles étaient ces statues royales du grand portail. On dit que les semblables sont à Reims et à Chartres ; mais, à Reims, il y a au moins un roi de France ; à Chartres et à Reims, ces statues sont d’une époque, d’un style et d’une dimension qui ne conviennent ni à la dimension, ni au style, ni à l’époque des statues de Paris. Nous sommes assuré que les architectes réfléchiront mûrement avant de replacer des statues telles quelles dans la galerie des rois ».

Les rois de Notre-Dame de Paris
Les rois au-dessus du portail central ; le 2ème à partir de la gauche est depuis la restauration du XIXe siècle le roi David posé sur un lion @Philippe Machicote (2018)

Voilà toutes les « bonnes raisons » de l’archéologue Didron pour appuyer son opinion, voilà tous les arguments de ce savant homme qui avant 1834 n’avait eu de cesse de dénigrer Ludovic Vitet par voie de presse, probablement dans l’espoir de lui succéder à la tête de l’Inspection générale des monuments historiques. Au début du Second-Empire, les architectes restaurateurs en charge de Notre‑Dame de Paris avaient à l’évidence réfléchi « mûrement » à l’idée de Didron, lequel était un ami de Viollet-le-Duc et de son thuriféraire Ferdinand de Guilhermy. En 1856 ces derniers livraient leur Description de Notre‑Dame, cathédrale de Paris dont nous nous croyons obligé de donner ici l’intégralité du court chapitre consacré à la galerie des rois :

« Nous avons réservé la question des statues royales qui remplissaient les vingt-huit niches de la première galerie. Étaient-ce des rois de France, ou des rois ancêtres de la Vierge et de Jésus-Christ ? Nous avons la conviction, et jusqu’ici toutes les découvertes des noms véritables ou des attributs d’effigies du même genre nous donnent raison, que les rois sculptés en longues séries dans nos cathédrales sont des patriarches, des chefs du peuple de Dieu ou des rois de Juda composant le cortège généalogique du Sauveur. Des exceptions à cette règle pourraient cependant avoir été faites dans certaines églises, par exemple à Saint-Denis, ce tombeau des rois de France, à Reims, la ville de leur sacre, ou à Notre-Dame de Paris, la maîtresse église de leur capitale. Nous inclinons pour les rois de Juda, tout en reconnaissant qu’il peut exister ici quelque doute. L’évêque arménien, Martyr, qui vit ces figures à la fin du XVe siècle, se contente de les mentionner, sans s’expliquer d’ailleurs sur l’objet de leur présence. Les auteurs très-nombreux, il faut en convenir, qui ont pris parti pour les rois de France, prétendent que le premier était Childebert et le dernier Philippe-Auguste, peint et tenant la pomme impériale à la main. Le père du Breul en nomme seize : les douze autres appartenaient à la dynastie mérovingienne. Dès le XIIIe siècle, le peuple croyait trouver ici toute la suite de nos rois. On en a la preuve dans une pièce manuscrite de la bibliothèque impériale, intitulée : Les XXIII manières de Vilain. Cette composition burlesque, qui date du XIIIe siècle, et qui est ainsi à peu près contemporaine des statues, met en scène un badaud, dont la bourse est coupée par des voleurs, tandis que, debout devant Notre-Dame, à Paris, il dit à ses voisins : Voici Pépin, voilà Charlemagne. Celui qui passait pour Pépin était le quatorzième, à partir du côté du cloître ; on l’avait représenté monté sur un lion, à cause de sa petite taille, suivant les uns, ou, d’après les autres, en souvenir de sa lutte avec un de ces animaux, qu’il abattit d’un coup d’épée. À la cathédrale de Chartres, un roi posé aussi sur un lion, et qui aurait les mêmes droits à porter le nom du père de Charlemagne, est bien certainement un David. Nous devons ajouter qu’il existait anciennement à l’une des trois portes de la façade de Notre-Dame de Paris une liste de trente-neuf rois de France, de Clovis à saint Louis. L’abbé Lebeuf l’a publiée. Mais elle ne pouvait s’appliquer à nos figures, qui, comme nous l’avons dit, étaient seulement au nombre de vingt-huit. La présence de cette inscription, qui s’abstenait de faire aucune allusion aux statues de la galerie, nous semble même un argument de plus en notre faveur ».

Des arguments, mais aucune preuve. L’évêque Martyr n’a laissé qu’un court récit sur la façade de Notre‑Dame et, en ce qui concerne les rois, il déclare en avoir vu vingt-huit « représentés la couronne en tête » ; il n’en dit pas plus mais ce témoignage a semblé suffisant aux auteurs de la Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris pour insinuer dans les esprits que les rois de la galerie n’étaient pas de France puisque Martyr ne précise pas qu’ils étaient de Juda. Dans l’ouvrage Les églises de Paris, paru en 1883, nous lisons au premier chapitre consacré à la première d’entre elles :

« La légende veut aussi que les vingt-huit statues colossales qui garnissent la galerie inférieure du portail occidental représentent les rois de France jusqu’à Philippe Auguste, tandis que ces statues sont celles des rois de Juda, considérés comme les ancêtres de la Vierge, l’église cathédrale étant placée sous le vocable de la mère du Sauveur. Mais la légende dit encore bien d’autres choses ».

Et de qui sont ces mots ? De Viollet-le-Duc qui était déjà mort depuis quatre ans lorsqu’ils furent imprimés pour la postérité. Mais pourquoi le restaurateur de Notre-Dame a-t-il un jour changé d’avis alors qu’en 1843 il déclarait que « toutes les autorités que nous avons consultées n’admettent, sur le portail, que des rois de France » ? Qu’est-ce qui l’a poussé à soutenir la légende des rois de Juda contre celle des rois de France qui n’en était pas une et qu’il a pourtant fait passer comme telle ? À défaut de preuves, nous pouvons constater ceci : en 1843, Louis-Philippe Ier (1830-1848) régnait, alors qu’en 1856, année où est éditée la Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris, Louis-Napoléon Bonaparte, l’ancien président de l’éphémère Deuxième République (1848-1852), devenu par la grâce d’un coup d’État l’empereur Napoléon III, occupait le trône. Des deux souverains, seul le premier pouvait légitimement se prévaloir d’une filiation multiséculaire avec les rois de France qui avaient figuré avant la Révolution en si bonne place sur la façade de Notre-Dame de Paris. 

Notre-Dame de Paris
À gauche, Louis-Philippe Ier par Franz Xaver Winterhalter, 1839 ; à droite, Napoléon III par Franz Xaver Winterhalter, 1853.

Il va sans dire que depuis la chute de Louis-Philippe en février 1848, ni la République ni l’Empire n’auraient vu d’un bon œil la remise en place des statues des rois de France sur le monument le plus insigne de la capitale, là où « l’usurpateur » Napoléon Ier s’était fait sacrer empereur et où son neveu s’était marié en 1853 avec Eugénie de Montijo. Il y a donc tout lieu de croire que la mise en place des rois de l’Ancien Testament dans les vingt-huit niches de la galerie relevait d’une décision politique : mieux valait ne froisser personne, l’empereur avant tout le monde. Et ce n’est pas l’archéologue Prosper Mérimée, alors inspecteur général des monuments historiques, protecteur de Viollet-le-Duc et ami intime de l’impératrice, laquelle l’avait fait nommer sénateur en1853, qui aurait insisté pour rétablir la vérité. C’est ainsi que ce petit mensonge d’État est devenu un credo que des historiens enseignent encore.

Le journal des travaux de Notre-Dame de Paris consigne à la date du 5 février 1856 l’installation des premières statues issues de l’atelier de Victor Geoffroy-Dechaume : « Pose des 4 statues des rois dans les niches au dessus de la porte centrale ». En 1863, le Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle de Viollet-le-Duc, qui eut un énorme succès et qui fut réédité deux fois du vivant de l’auteur, déclare laconiquement à l’article « Galerie » du tome VI : « À Notre-Dame de Paris, la façade, qui a été construite entre les années 1210 et 1225, présente, au-dessus des trois portails, une première galerie, fort riche, dont les entre-colonnements sont remplis de statues colossales des rois de Juda ». Voilà l’affaire réglée. Elles sont de Juda. Point à la ligne. 

 Galerie des Rois
À gauche, Girault de Prangey, Façade occidentale de Notre-Dame de Paris, daguerréoype, 1841, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine ; à droite, Bisson Frères, Statues des rois en cours d’installation, épreuve sur papier albuminé à partir d’un négatif sur verre, circa 1858, musée d’Orsay.

Cependant, certains historiens du XXe siècle ne donnèrent jamais raison à Viollet-le-Duc sans toutefois démontrer qu’il était le principal propagateur de cette histoire cousue de fil blanc, ce que ne démontrent toujours pas clairement les historiens actuels. Le médiéviste Louis Bréhier écrivait en 1916 dans l’article Les galeries des rois et les catalogues officiels des rois de France : « De nouvelles recherches nous permettent d’apporter plus de précision à cette théorie et de conclure que toutes les galeries royales connues (Chartres, Paris, Amiens, Reims) représentaient bien d’une manière plus ou moins complète (16 rois à Chartres, 20 à Amiens, 28 à Paris, 56 à Reims) l’ensemble des dynasties nationales ».

Aujourd’hui encore, d’éminents spécialistes rejettent sans hésitation la légende des rois de Juda imposée par Viollet-le-Duc. Une notice signée Béatrice Coquet, documentaliste au Centre André-Chastel, sous la révision scientifique d’Iliana Kasarska, docteur en histoire de l’art, a été mise en ligne le 28 mai 2017 sur le site du Centre André-Chastel. En voici un extrait copié-collé :
« Paris, Notre-Dame – Façade occidentale, galerie des Rois : rois de Juda (statues originelles : rois de France)
Description : Vingt-huit statues de rois.
– Statues originelles : les rois de France : une liste des noms des rois de France était placardée sur les portails de la façade. Comment ne pas voir dans cette liste une allusion directe aux statues colossales de la galerie des rois qui coiffe les portails, conformément à l’identification qu’on en faisait d’ailleurs du Moyen Âge jusqu’au début du XIXe siècle quand s’est imposée arbitrairement l’idée qu’il s’agissait de rois bibliques ? [Sandron] – Statues mises en place au XIXe siècle : les rois d’Israël et de Juda, selon la conviction de Viollet-le-Duc
».

 Musée de Cluny
Trois têtes provenant de la galerie des rois, vers 1220, musée de Cluny – musée national du Moyen Âge

En effet, pour M. Dany Sandron, spécialiste de Notre-Dame de Paris et professeur d’histoire de l’art et d’archéologie du Moyen Âge à la faculté des lettres de Sorbonne Université, les rois de la galerie étaient bien de France jusqu’à la Révolution. Mais voilà qu’en 2024, Mme Claude Gauvard, professeur émérite d’histoire du Moyen Âge à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, écrit à la p. 68 de son livre Notre‑Dame de Paris, paru dans la collection Que sais-je ? : « Le Dit des XXIII manières de vilains invitait d’ailleurs à la prudence celui qui, naïvement, se laissait guider le temps d’une visite : il pouvait tomber sur un malin qui le distrayait en lui montrant les rois de Juda sur la façade, que les Parisiens confondaient avec les rois de France […] ». Et nous lisons aussi p. 105, au chapitre traitant de la période révolutionnaire : « L’attention se focalisa sur les statues des rois de Juda, qu’encore en 1730 Bernard de Montfaucon assimilait aux rois de France […] ».

Ainsi, la plus prestigieuse de nos universités fait entendre deux sons de cloche sur les statues de la galerie des rois de Notre-Dame de Paris. Ne sachant trancher sur cette question délicate, le ministère de la Culture choisit de donner raison à tout le monde en privilégiant toutefois insidieusement la théorie de Didron que Viollet-le-Duc a fait sienne.

Dans la série des cathédrales de France, publiée aux Éditions du patrimoine, Centre des monuments nationaux, nous lisons à la p. 45 du volume consacré à Notre-Dame de Paris, réimprimé en octobre 2025 : « Au début du XIIIe siècle, la galerie des vingt-huit rois d’Israël et de Juda évoquait d’une part la généalogie du Christ et d’autre part le patronage de la dynastie capétienne car ces souverains étaient représentés avec le costume et les attributs royaux de leurs homologues contemporains ». Voilà encore une belle preuve !

Quant au musée de Cluny – musée national du Moyen Âge, il publie à l’heure qu’il est sur son site officiel : « D’autre part, elle [la galerie des rois] vient placer entre portails et rose une théorie royale dans laquelle l’époque moderne, à commencer par dom Mabillon et Montfaucon, a vu une représentation de la généalogie des rois de France, ce qui leur fut fatal en 1793. On pense aujourd’hui qu’il faut probablement y voir les rois de Juda ». M. Sandron et les spécialistes du Centre André-Chastel – laboratoire consacré à l’histoire du Moyen Âge placé sous la triple tutelle du CNRS, de Sorbonne Université et du ministère de la Culture – doivent sûrement apprécier cet officiel camouflet.

Le musée de Cluny conserve vingt-et-une têtes des statues originales des rois abattues en 1793 ; elles furent trouvées par le plus grand des hasards en 1977 à l’occasion de travaux effectués à l’hôtel Moreau, au 20 rue de la Chaussée-d’Antin, à quelque trois kilomètres de Notre-Dame. Alors que des centaines de fragments de sculptures, provenant aussi bien de la galerie des rois que des grandes statues des portails, avaient été utilisés comme moellons dans les fondations du bâtiment, les morceaux ayant encore une apparence humaine et les têtes des rois avaient été enterrées à part, sous la cour, avec le plus grand soin.

L’explication à tant de déférence ne tarda pas à être trouvée : en 1796-1797, Jean-Baptiste Lakanal‑Dupuguet, indécrottable royaliste, et frère du Montagnard régicide Joseph Lakanal, faisait construire l’hôtel qui appartint un peu plus tard au général Moreau. Que dire de ces têtes si ce n’est qu’elles suffiraient à elles seules à faire la gloire du musée national du Moyen Âge ? Alors même que les figures ont été fracassées et leurs couronnes consciencieusement martelées pour en ôter les fleurons, elles conservent encore des traces de polychromie et une saisissante majesté que rien n’a pu effacer. 

Notre-Dame de Paris
À gauche, détail de la galerie des rois, lithogravure, Émile Leconte, 1841 ; au centre, détail de la galerie des rois, daguerréotype, Girault de Prangey, 1841 ; à droite, détail de la galerie des rois restaurée, gravure, Dictionnaire raisonné de l’architecture, Viollet-le-Duc, 1863.

À l’extrême fin du XXe siècle, le nettoyage complet de la façade de la cathédrale a permis de constater qu’il restait encore dans la galerie des rois de nombreuses traces de peintures orange vif, rouge, vert, noir, bleu clair et bleu foncé sur les arcatures et les chapiteaux qui sont encore majoritairement du XIIIe siècle au contraire des colonnes qui ont été refaites au XIXe siècle, à l’exception d’une seule où se distingue encore la préparation d’un décor peint spiralé d’origine.

Bernard Fonquernie, architecte en charge de Notre-Dame de Paris de 1978 à 2000, en s’appuyant sur une gravure d’Émile Leconte datant de 1841, a cru démontrer dans son intéressant article intitulé Notre-Dame de Paris: Observations faites sur la galerie des Rois au cours de la campagne de travaux 1998-1999, que Viollet-le-Duc avait transformé les socles d’origine des colonnes :  « Le détail des galeries des Rois et de la Vierge relevé par Leconte montre en effet que le profil des socles supportant les bases des colonnes était beaucoup plus compliqué que celui existant à ce jour et qui correspond aux dessins de Viollet-le-Duc ». Il est vrai que la gravure de Leconte présente ces éléments avec une modénature autrement sophistiquée que celle que nous voyons aujourd’hui ; mais à la bien observer, la frise qui court en dessous est chez Leconte très différente de l’actuelle puisqu’elle est composée d’un unique rang de feuillage au dessin compliqué alors que dans la réalité se superposent deux rangs de feuilles aux motifs infiniment plus simples. Or les photographies de la façade exécutées avant le début des travaux de restauration en 1844 montrent la frise et les socles des colonnes conformes à leur état actuel, sans modification et sans embellissement, ce qui prouve par conséquent que la gravure de Leconte n’est pas un document archéologique en tous points fiable mais plutôt un projet de restauration resté lettre morte.

La frise de fleurons qui court de nos jours au-dessus des arcatures trilobées et qui est représentée sur la gravure parue dans l’article « Galerie » du Dictionnaire raisonné de l’architecture est la seule transformation que l’on peut imputer à Viollet‑le-Duc puisqu’elle n’apparaît pas sur la photographie de la façade prise en 1841 par Joseph Philibert Girault de Prangey.

Jean sans Terre et Louis le Lion à la bataille de La Roche-aux-Moines
Jean sans Terre et Louis le Lion à la bataille de La Roche-aux-Moines, Chroniques de Saint-Denis, XIVe siècle.

Enfin, quitte à jeter encore un trouble concernant les personnages qui occupaient les niches de la galerie avant la Révolution, il est intéressant de rappeler qu’entre 1223 et 1226 le roi de France était Louis VIII, surnommé « le lion » eu égard à sa bravoure au combat. Le 2 juillet 1214, alors qu’il n’était encore que l’héritier du trône, le prince Louis avait gagné la bataille de la Roche-aux-Moines contre le roi d’Angleterre Jean-sans-Terre, un haut fait qui avait grandement aidé Philippe II Auguste à remporter la victoire de Bouvines le 27 juillet suivant contre Otton IV, l’empereur du Saint-Empire privé de son principal allié.

Ces deux coups d’éclat, qui sauvaient le royaume de France de la domination étrangère, auraient bien pu valoir au fils d’être placé à la droite du père au centre de la galerie des rois opportunément ajoutée sur la façade occidentale de Notre-Dame de Paris.

Philippe Machicote
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