
Stérilise. Infecte. Déshonore. Asservissements. Injustices. Ainsi s’ouvre Insoumission (Albin Michel, 2025), l’avant-dernier (1) livre de Rudy Ricciotti, par les mots ultra violents de Gabriele D’Annunzio, qui ne parlent pourtant pas d’architecture mais de civilisation.
Avant même de parler projet, Ricciotti choisit ainsi de placer son discours sous l’égide d’un auteur indissociable de sa réputation sulfureuse. Comprenons bien : ce n’est pas un simple effet de style ; c’est une déclaration d’intention. Il n’est pas question de le nier.
Comment un livre qui choisit de s’ouvrir par les mots d’un écrivain, esthète aussi flamboyant que controversé, va-t-il multiplier les invectives, jusqu’à un chapitre intitulé Promoteurs enculés… Et comment ce livre provocateur et violent peut-il être aussi… une déclaration d’amour à la construction ?
D’évidence on retiendra de Ricciotti ses débordements verbaux. Hélas son écriture a fini par devenir une extension de son architecture au risque de la faire oublier. C’est le danger. L’invective et la provocation font désormais partie de son œuvre et de sa légende.
L’architecture française produit plus souvent des dogmatiques que des insoumis. Elle produit des écoles, des doctrines, des tendances. De temps à autre surgit pourtant une personnalité qui refuse, qui sème le trouble… Ricciotti revendique cette position et il lui donne un titre – Insoumission – que j’ai choisi de pratiquer au pluriel. Insoumissions donc….
Si l’on accepte que le langage ne soit qu’un symptôme, la question se transforme. Ce n’est pas tant pourquoi Ricciotti parle-t-il si violemment que… qu’est-ce qu’un architecte insoumis et pourquoi ? Reste à savoir si les deux rébellions parlent de la même chose.
Pour essayer de le comprendre, nous allons construire un édifice particulier dont les pierres seront les phrases de Ricciotti, glanées dans ses livres, ses conférences, ses entretiens… Le Ricciotti devenu architecte ne parle pas plus en théoricien. Il parle avec les sens.
Je te ressers un pastis (2) n’est pas son premier livre, pas non plus un manifeste théorique, mais un entretien qui occupe une place particulière, où « l’enfance se révèle dans la mémoire à peine vieillie de cet adolescent à vif qui construit des murs de ses mots pour protéger son intérieur », écrit son interlocuteur.
R.R Fantaisie autoritaire…On est génétiquement construit autour de ça.
Fils d’un maçon italien, les murs, il connaît. Né dans la banlieue d’Alger, il débarque tout jeune enfant avec sa famille à Port-Saint-Louis, à l’embouchure du Rhône, loin de la Provence rêvée et des senteurs de lavandes, dans cette Camargue industrielle, tout près du complexe portuaire de Fos-sur-Mer, un territoire de sel, d’usines, de vent, de marais. Il respire un monde où le béton est la langue des quais, des digues, des silos et des ports… L’architecture n’entre pas dans sa vie par les écoles mais par la rudesse du chantier. Ajoutez un père fantasque à tendance césarienne qui ne se calme pas, même si ses emportements restent toujours frappés du bon sens, raisonnés …
R.R Chez Malaparte ce qui pourrait être critiquable dans la littérature ou dans la vie devient remarquable dans son écriture qui soumet l’esthétique à l’outrance…
C’est une construction magnifique qui admet que la démesure n’est pas un accident mais une manière de faire surgir une pensée et une esthétique. Il ne sépare pas l’homme de l’écrivain, il dit au contraire que ce qui est condamnable dans la vie ne disparaît pas. Qu’il reste condamnable, que l’écriture ne blanchit pas. Mais qu’elle produit autre chose. Elle transfigure. C’est une profession de foi qui dit que l’esthétique n’est pas une recherche du beau. Elle est une conséquence d’une nécessité plus violente, plus primitive.
R.R Un lecteur non disponible à la paranoïa méditerranéenne ne peut pas comprendre Malaparte dans sa finesse, sa profondeur, son génie, son maniérisme transgressif.
L’écriture de Ricciotti ne cherche pas forcément le « beau style », elle cherche l’impact. Le choc. La brûlure. Si une beauté naît de cette langue, elle naît malgré l’outrance, ou plutôt à travers elle. En choisissant la référence à Malaparte (3), un écrivain aussi controversé, Ricciotti prend un risque, mais il affirme qu’une œuvre ne se juge pas à la bienséance mais à sa puissance de transformation. Il se place dans une tradition où l’écriture n’est jamais policée, où la forme ne cherche pas à rassurer, où l’excès fait partie de la pensée. La Méditerranée est une déchirure qui ne cicatrise pas. Je la vois comploter contre moi. Le paradoxe, avec un tel endroit, c’est que tu ne t’habitues pas… (4)
R.R Ma rencontre avec la bétonnière a été fatale. L’odeur, la plasticité du béton m’ont très vite conquis…
Le béton n’est pas une catégorie intellectuelle. Il a une odeur. Il est plastique. Il se travaille. Le sable n’est pas un granulat ; il colle au corps. Le soleil n’est pas une donnée climatique, il brûle. L’ombre n’est pas une qualité spatiale ; elle devient un manque physique. Cela n’a rien d’anecdotique. Cela ne justifie rien mais cela donne la clé de son écriture. Avant d’être une pensée d’architecture, c’est une pensée du corps. Et du corps au travail. « Il convenait de se construire soi-même et de se démerder », se raconte-t-il. Et ce ne sont pas que des mots…
R.R Ils ont été éblouis comme Icare par le soleil, c’était le massacre des Thermopyles. La Méditerranée est un éblouissement extrêmement périlleux… Je voulais que ce projet ressemble à un paysage de pierre et de poussière, écrasé par le fort St-Jean d’un côté, cette montagne de pierres, de minéralités, où il n’y a pas un seul sourire. De l’autre côté la violence portuaire, cette puissance industrielle d’un port avec des navires ordonnant la géométrie du paysage, tous garés de la même manière, perpendiculaires ou parallèles à la cité, et racontant déjà la rencontre topographique entre la mer et Marseille… (2)
A ceux qui n’ont pas gagné le Mucem – « je l’ai fait la peur au ventre » – il ne se prive pas d’envoyer une brassée de ronces, et il faut bien avouer qu’à le lire… Les mots font naître leur incarnation que sont les images des mots… Pas un « bâtiment de béton » mais un paysage de pierre et de poussière.
Tout juste au monde, le projet s’arrache du dessin, naît du site, et lui appartient, c’est une symbiose qui ressemble à un accouplement. Le projet sort brûlant des entrailles du site où pierre et poussière construisent un couple mythique qui sont la leçon du temps. Ce n’est pas une écriture sensuelle. C’est une écriture physique, d’une précision d’arpenteur : une écriture d’accouplement et d’accouchement. Topographique est un mot de constructeur qui ne raconte pas une émotion mais une géographie. Les mots de Ricciotti ne se passent jamais du sol, du corps, de la matière. Ce que dit son écriture porte son architecture. Le Mucem ne naît pas de sentimentalité. Il naît sous emprise. Il n’y a pas d’architecte. Pas non plus de lyrisme. Le paysage met son projet au monde.

R.R C’est cela l’usage des signes, la possibilité romantique de croire à une transformation du monde, d’être prêt à en découdre, d’affronter la réalité en essayant de conserver un sens critique… On ne peut bien construire sans aimer charnellement la matière ? J’ai choisi de l’aimer éperdument, donc imparfaitement.
Transformation est le mot décisif, Ricciotti ne parle que de cela. Transformer le sable en béton, le site en architecture, les mots en projet, le paysage en construction. Avec transformer le monde, la construction cesse d’être seulement matérielle. Elle devient une manière d’agir sur le réel. Avec prêt à en découdre, on est plus près encore du faire, on revient à la main, coudre et découdre, et à l’essence de l’architecture.
R.R Le Stadium de Vitrolles est un projet de reconquête de site, une reconquête de sens…
C’est une ancienne décharge à ordures. La transformation fait sortir d’une terre martyrisée, viciée, déshonorée, un bloc monolithique abstrait constellé de façon aléatoire de micro-triangles rouges. Vitrolles est un signe au sens le plus fondamental où un bâtiment prend position dans le monde. Mais Vitrolles est un échec. Pas un échec de l’architecture mais l’échec d’une société à accueillir une architecture. Une ancienne décharge devient un monument. Un territoire humilié reçoit une architecture d’une ambition extraordinaire. Mais la politique change, les usages changent, le bâtiment est abandonné, vandalisé, tagué puis livré au silence de sa mort. L’œuvre n’a pas échoué, c’est le regard porté sur elle qui s’est effondré.

R.R Depuis, Ulysse incarne à mes yeux l’ingratitude de la mer. Il revient vivant et la voile est blanche, il est mort si elle est noire…
Le destin tragique du Stadium rappelle une vérité rarement admise : la qualité d’une architecture ne garantit jamais son destin. Un bâtiment peut être juste, nécessaire, visionnaire, et devenir contre toute attente un corps étranger. Nié. Offensé. L’architecture transforme un lieu, pas la société qui l’entoure. La possibilité romantique de croire à une transformation du monde est d’accepter de construire comme si cette transformation demeurait possible, tout en sachant qu’elle ne dépend jamais du seul architecte.
R.R Il y avait dans ce chantier des acteurs importants. Ce bâtiment reste assez artisanal. C’est un bâtiment de maçon, de coffreur, de ferrailleur, de menuisier, de boiseur, de gens du métier. Je leur dois tout et à eux seuls je dois. Je pense à tous ceux qui ont construit cet édifice, qui en ont bavé, donné leur énergie pour construire, au prix d’une construction ordinaire, cette aventure… (5)
Armé de fer et de béton, habité par une peau de verre, le Pavillon noir (6) d’Aix en Provence – conçu pour accueillir le Ballet Preljocaj – bénéficie d’un meilleur destin. Dans une conférence à l’Arsenal,* Ricciotti raconte l’épopée du coffrage sur place… Insoumission est une ode au chantier, aux hommes du chantier et à leur intelligence collective. Sur un chantier, chacun a son rôle : coffreur, maçon, métallier, menuisier, grutier… Qu’un des acteurs vienne à manquer ou à faillir et la mécanique part en couille… D’où cette singularité que partage le BTP avec l’armée : chez nous la fonction l’emporte sur le grade.
Rivesaltes (7) n’a rien à voir avec la faconde habituelle. Rivesaltes n’est pas un geste mais un monolithe de béton de 200 mètres de long qui s’enfonce. Il cède la place à la mémoire : celle des déportés et celle de la collaboration. Cette architecture est un silence dont la honte s’enfouit profond dans le sol. Demeurent les baraquements (8), en preuves, en pleurs.

RR « Le mémorial de Rivesaltes planterait ses fondations dans l’oubli. Il suffirait d’un froissement du temps pour qu’ils arrivent un à un, avec leur manteau usé, leurs chaussures en lambeaux, raccommodées avec des herbes séchées ». (9) « J’ai choisi d’affronter la violence de ce lieu. (11)
En réponse à ma culpabilisation, l’insoumission.
On croit qu’un architecte construit des bâtiments. Certains construisent d’abord une dissidence…
Tina Bloch
*La vidéo intégrale est toujours disponible : Rudy Ricciotti — Le Pavillon Noir, conférence du 15 octobre 2007
Voir aussi : Ricciotti /Fellini…
(1) La Cité de Thélème – Fais ce que voudras ! par Rudy Ricciotti et Jean-Louis Poitevin, éditions Dis Voir, est le dernier livre de Riccitti, paru le 21 avril 2026, trois semaines après Insoumission
(2) « Je te ressers un pastis », Éditions de l’Aube 2019
(3) Après la guerre, Albert Camus notamment regarde Malaparte avec une profonde méfiance à cause de son passé fasciste et de ses ambiguïtés politiques. Malaparte raconte lui-même une rencontre parisienne où Camus le fixerait avec haine et aurait laissé entendre que les anciens dignitaires fascistes méritaient d’être fusillés. Les historiens considèrent aujourd’hui que Malaparte dramatise probablement cette scène, fidèle à son art de se mettre lui-même en scène.
(4) In Le Monde (2019) – Entretien avec Laurent Carpentier
(5) Conférence à l’Arsenal
(6) Le Pavillon noir d’Aix-en-Provence vaut à Ricciotti le Grand Prix National d’Architecture 2006. Lire notre article A Aix-en-Provence, Rudy Ricciotti n’aura jamais baissé pavillon
(7) Le camp de Rivesaltes est un vaste complexe d’internement situé dans les Pyrénées-Orientales, créé en 1938 comme camp militaire puis successivement utilisé pour l’internement des réfugiés espagnols, des Juifs et des Tsiganes sous le régime de Vichy, des personnes suspectées de collaboration à la Libération (1944-1945), des prisonniers de guerre de l’Axe, puis des harkis et de leurs familles après l’indépendance de l’Algérie. Le Mémorial du Camp de Rivesaltes, conçu par Rudy Ricciotti fut inauguré en 2015.
(8) Le programme détruisait les baraquements. Ricciotti a exigé de les conserver.
(9) Citation d’Alain Monnier, Rivesaltes, un camp en France, ed La Louve 2008 (Insoumission ed Albin Michel 2024)
(10) In Le Monde 22 septembre 2015