
Pas besoin de revenir sur l’ampleur des incendies géants de cet été en France, tout le monde a vu les images. Canicules, certes… Comme si la gestion des forêts ne relevait pas d’un choix politique…
Voyons. Entre 2017 et 2026 (suivez mon regard) l’Office national des forêts (ONF) a perdu environ 11 % de ses effectifs, soit environ 1 000 agents en moins (-40 % entre 2002 et 2022 !). Avec un coût de 59 000 € par agent et par an, charges comprises, l’économie représente aujourd’hui de l’ordre de 60 M€ de masse salariale annuelle. Une bonne idée de se débarrasser de ceux-là mêmes qui connaissent et entretiennent la forêt ? À mettre en regard de l’appréciation de France Assureurs qui, arrivée l’automne 2026, estime à près de 500 M€ les seuls dommages assurés des incendies de Gironde, des Landes et du Var depuis le 21 juillet : 25 000 sinistres, chiffres arrêtés à mi-août. Et ce n’est pas toute la France !!!!
Pour les finances publiques, s’il n’existe évidemment pas encore de bilan consolidé 2026, nous savons néanmoins qu’une saison très intense comme 2025 avait déjà produit 42 M€ de surcoût pour l’État. Or 2026 est d’une tout autre ampleur, avec 119 000 hectares déjà brûlés fin juillet contre seulement 35 700 hectares en 2025. Cerise sur la tarte aux pommes de pin, la Cour des comptes estimait déjà en 2024 que les moyens humains de l’ONF étaient devenus insuffisants, tandis que l’ONF évaluait à 118 ETP supplémentaires ses seuls besoins nouveaux pour la défense des forêts contre les incendies.
Même s’il n’y a pas de lien de causalité direct, 60 M€ d’économies contre 550 M€ de dégâts, rien que sur trois départements en 2026, en voilà des économies qu’elles étaient bonnes !
Alors les médias nous ressortent un intérêt renouvelé pour le « pastoralisme », nouveau mot à la mode. En témoigne Le Parisien (7/08/2026) : « Prévention des feux de forêt : chèvres, ânes, brebis… face aux risques d’incendies, le retour en grâce du pastoralisme ». Avant d’en remettre une couche six jours plus tard : « Près de Marseille, les chèvres et boucs qui se prélassent en bord de route vont contribuer à la prévention des incendies ».
C’est en vérité toute la presse qui présente ce dispositif, généralement sous une forme visuelle facile à comprendre : quelques chèvres ou brebis en train de paître en lisière ou sous-bois, avec l’idée d’une « tondeuse écologique » réduisant la charge combustible. Bonjour la caricature ! Ou l’écran de fumée, c’est le cas de le dire, ne serait-ce que parce que les chèvres sont justement interdites de forêts pour une raison simple : certes elles consomment volontiers ronces, feuilles, rejets, arbustes et jeunes ligneux, précisément une strate importante pour le risque incendie, mais si on les laisse faire, plus rien ne repousse ! Attila !
Bref, comme si ce pastoralisme de pacotille allait résoudre quoi que ce soit !
Maintenant, il n’est pas interdit de réfléchir, « écologiquement » disons. Vous avez peut-être entendu parler de la grande migration du Serengeti. Elle est pilotée par les pluies et, sans être une procession réglée comme une horloge, répond à une succession ordonnée que n’aurait pas reniée Darwin : les zèbres, qui se nourrissent d’herbes hautes et fibreuses partent en premier. Les gnous pâturent ensuite une herbe plus courte. Les gazelles, plus petites et plus sélectives, profitent enfin des repousses et plantes basses riches en nutriments. Au fil du temps, un équilibre s’est créé.
Et il faudrait penser que les humains, au fil des siècles – que dis-je, des millénaires – n’auraient pas d’eux-mêmes découvert un équilibre de l’usage de la forêt avec les animaux d’abord, le feu ensuite (ou l’inverse) ?
En réalité, les forêts, quand elles étaient habitées, étaient entretenues : bois pâturés, taillis, clairières, landes, chemins, cultures temporaires, etc. Les historiens soulignent d’ailleurs que les paysages médiévaux, jusqu’à l’époque moderne, étaient souvent beaucoup plus ouverts que nos futaies actuelles. Les communautés disposaient de droits d’usage et bergers, vachers, pâtres, bouviers, porchers, chevriers parcouraient les forêts : les bovins et chevaux consomment la biomasse herbacée, piétinent, ouvrent des passages et entretiennent des clairières et sous-bois ouverts ; les moutons pâturent plus près du sol et maintiennent une strate herbacée basse. Leur action complète celle des bovins. L’automne est la saison des porcs qui consomment glands et faînes, fouillent la litière et retournent le sol. Il n’y a pas de hasard ! Ensuite l’être humain se régale de viande bio !

Rien d’ésotérique ! Le calendrier des porcs était suffisamment important que le droit forestier français conserve encore aujourd’hui des dispositions relatives à la glandée et au panage, avec fixation des périodes, secteurs et nombre d’animaux. La durée légale maximale est de trois mois. Le Code forestier prévoit encore, dans certains cadres de droits d’usage, la conduite des animaux en « troupeaux communs » avec des gardiens choisis par l’autorité municipale. Un fossile juridique du paysage pastoral ancien sans doute. Pour autant, nombre de régions disposent encore aujourd’hui d’un calendrier pastoral.
Alors les images avec trois chèvres pour sauver la forêt des Landes, c’est un peu court pour le spectateur lambda.
Comme promis un détour par le feu, et par Christophe Colomb dont les mémoires décrivent son émerveillement devant les forêts monumentales qu’il a découvert dans le Nouveau Monde (sic). Le fait est que les Indiens d’Amérique, tout comme les aborigènes d’Australie, étaient les maîtres du feu. Ils savaient quoi brûler et quand pour maintenir des espaces ouverts, favoriser certaines plantes, améliorer l’habitat du gibier, faciliter les déplacements.
À tel point que l’historien Charles Mann, dans son essai intitulé 1491, estime que la fin de ces feux, liée à l’extinction ou presque des populations autochtones, a contribué à accentuer le petit âge glaciaire des XVIe et XVIIe siècles : moins de brûlages rejetant régulièrement du CO² dans l’atmosphère et, dans le même temps, des millions d’hectares abandonnés reconquis par la forêt, gigantesque puits de carbone. Moins de CO² émis d’un côté, davantage absorbé de l’autre, à l’échelle d’un continent : faites le calcul.
Et nous, au XXIe siècle, avec tous nos ordinateurs et notre IA, comme en témoignent ces feux inconnus de mémoire d’homme (la nôtre de mémoire courte), d’évidence nous ne savons pas anticiper la gestion des forêts, ni avec les animaux ni avec le feu ! Qui sont les chèvres quand le dérèglement climatique est documenté depuis plus de 50 ans : Al Gore, Prix Nobel de la paix, Cassandre malchanceux auteur du documentaire Une vérité qui dérange et qui a failli en 2000 devenir président des États-Unis, c’était un éco-terroriste ?
Si on oublie les chèvres à deux et quatre pattes, la question demeure : peut-on aujourd’hui concevoir un massif forestier comme on conçoit un bâtiment ou un quartier, en organisant ses usages, ses circulations, ses séquences, ses vides et son entretien en s’appuyant notamment sur la force animale plutôt que la force imbécile des outils forestiers de la mondialisation ?
Je me souviens, parce que je suis Angevin, d’un diplôme en 2023 intitulé Le renouveau du pastoralisme ligérien, par Camille de Broissia, Côme Marzin (ENSA Versailles) qui rappelait que le pastoralisme ligérien – donc lié à la Loire, aujourd’hui asséchée ou presque à l’heure d’écrire ces lignes – était un système d’élevage d’animaux de races rustiques pâturant les bords de Loire en se déplaçant toute l’année, une activité fondamentale qui a marqué le territoire fluvial. Ce devait être le cas pour nombre de fleuves et rivières. Où sont les paysagistes-vétérinaires et les architectes contemporains auteurs de pastorales ?
Qui sait si ce rappel de la définition du pastoralisme – que tout le monde peut comprendre, il n’y a pas de mots compliqués – peut inspirer femmes et hommes politiques et journalistes ? Mais bon cela signifie s’attaquer de plein fouet à l’industrie forestière…*
Christophe Leray
* Lire notre édito Chronique pastorale d’été : d’une montagne l’autre… (Août 2016)