
Avec L’Expérience Perraudin, Chroniques remonte le fil de cinquante ans d’architecture. En 1981, après les petites maisons, Gilles Perraudin se mesure à la Cité judiciaire de Lyon (Rhône). Le jeune architecte se retrouve parmi les trois finalistes et, au premier vote, son projet arrive en tête. L’affaire commence plutôt bien.
Après les maisons vient le moment de voir plus grand. Pas encore de construire plus grand : au début des années ‘80, Gilles Perraudin enchaîne surtout les projets de papier.
En 1981, il fait partie des jeunes architectes consultés par le ministère de la Culture pour l’Institut du monde arabe, aux côtés notamment de Roland Castro, Henri Ciriani, Édith Girard, Yves Lion, Jean Nouvel et Christian de Portzamparc. À cette échelle, les poupées russes de Ceyzérieu ne suffisent plus tout à fait.
Perraudin continue pourtant de chercher au même endroit. Il s’intéresse à Charles Moore et notamment aux trois ordres distingués dans The Place of Houses (Holt, Rinehart and Winston, 1974) : celui des pièces, celui des machines et celui des rêves. À Madrid, à l’occasion d’un concours de l’UIA, il rencontre Donlyn Lyndon, associé de Charles Moore qui l’oriente vers le travail d’Edward Allen. Dans Stone Shelters (MIT Press, 1969), celui-ci étudie notamment les trulli d’Alberobello, dans les Pouilles, en Italie.
Encore du vernaculaire. Mais Perraudin ne cherche déjà plus seulement comment construire une maison. Ce qu’il a expérimenté à Ceyzérieu doit désormais tenir à l’échelle d’un équipement public. L’occasion va lui être donnée à Lyon. Il s’agit cette fois de construire une Cité judiciaire.
Bien que Lyonnais d’adoption, Perraudin ne se sent guère chez lui. Il dit ne pas appartenir à la « lyonnaiserie » pas plus qu’il n’est considéré comme lyonnais par les architectes de la ville. La nuance aura bientôt son importance.
En 1981 est lancé le concours pour la nouvelle Cité judiciaire de Lyon. L’époque s’y prête. Depuis la loi sur l’architecture de 1977, la qualité architecturale est devenue affaire d’intérêt public et l’État entend également montrer l’exemple avec ses propres bâtiments. Le concours devient l’un des outils de cette politique nouvelle.
Concours national sur esquisse, anonyme, en deux tours. Perraudin se souvient de seize équipes en compétition. Premier vote : « J’arrive en tête, Yves Lion deuxième, René Gagès troisième ». C’est bien parti ! Le jury est partagé entre un tiers de représentants du ministère de la Justice, un tiers d’élus lyonnais, un tiers d’architectes.
Entre les deux tours, Perraudin raconte avoir été « convoqué » par une importante agence lyonnaise. « Personne ne vous connaît, la ville de Lyon ne sait pas que vous êtes lyonnais. Je vous propose qu’on s’associe ». La proposition n’est pas tout à fait absurde. Perraudin est jeune, peu connu et son projet vient d’arriver en tête. « Laissez-moi gagner. On verra après si l’on s’associe ou pas », répondit-il.
Il a perdu.
Perraudin a son explication. Au vote final, raconte-t-il, chacun retrouve son camp. Les architectes votent pour lui, le ministère de la Justice pour Yves Lion et les élus lyonnais pour René Gagès. Problème : aucun des trois ne l’emporte. Il faut revoter. Les architectes font alors leurs comptes. S’ils maintiennent leur soutien à Perraudin, ils craignent de voir René Gagès finalement gagner. Ils reportent donc leurs voix sur Yves Lion. Lion remporte le concours.
Perraudin, lui, n’a jamais beaucoup hésité sur la morale de l’histoire : « J’ai perdu à cause d’une intransigeance. Je ne voulais pas me marier avec des gens qui auraient dénaturé mon projet ».
Reste qu’il sort du concours avec une certitude nouvelle : pour la première fois, il s’est « coltiné » un grand projet. Et, à ses yeux au moins, la mécanique intellectuelle a tenu.

Pour la Cité judiciaire, il avait imaginé une sorte de palais assyrien organisé autour d’un grand axe public. La salle des pas perdus devient une rue intérieure qui distribue le bâtiment. De part et d’autre, les bureaux s’organisent autour de grandes serres ouvrables, espaces tampons capables de créer leur propre microclimat et de participer naturellement au confort des locaux.
Le changement d’échelle n’a pas fait disparaître les obsessions de l’homme de l’art. Après le vernaculaire vient désormais l’archétype : palais mésopotamiens, architectures médiévales, Louis Kahn. Perraudin cherche toujours la même chose : une règle plutôt qu’un geste. « Il faut que les gens s’y retrouvent et il faut une logique dans le système », dit-il.
La Cité judiciaire ne sera pas construite mais Perraudin sait qu’il peut concevoir grand et, puisque chez lui rien n’est jamais perdu, sa vision de l’architecture va bientôt réapparaître ailleurs.
Rue intérieure, espaces microclimatiques, double façade : lorsque Perraudin gagne peu après le concours de l’école d’architecture de Lyon, il se souvient qu’un journaliste remarque immédiatement la parenté entre les deux projets. Dans l’un comme dans l’autre, un grand axe central devient un espace public couvert autour duquel s’organise le bâtiment.
À l’école, cette rue distribuera ateliers, laboratoires et salles de classe. Perraudin pense aux passages couverts de Paris ou de Lyon, ces espaces protégés qui restent pourtant des morceaux de ville et dans lesquels peut se développer toute une activité.
Dans un sens pas interdit, la Cité judiciaire a simplement changé d’adresse.
Christophe Leray
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Cette série s’inscrit dans le cadre de l’exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à La Cité de l’architecture à Paris consacrée à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024.