
« Hugo et l’architecture » est une exposition de lavis d’encre brune et d’aquarelles, qui se tient place des Vosges à Paris jusqu’au 22 novembre 2026, à la maison de Victor Hugo, où se trouve aussi l’extraordinaire salon chinois, un autre voyage… Voyage dans les traces du célèbre récit – Le Rhin.
Architecture, c’est vite dit… Déambulation serait plus juste. « Il voyage solitaire sans autre objet que de rêver beaucoup et de penser un peu », (1) se raconte-t-il dans sa préface de Le Rhin. « Je suis un grand regardeur de toutes choses », écrit-il. Mais vite il est emporté : « je hante la forêt et la bibliothèque, cette autre forêt ; et le soir… j’écris sur des feuilles, qui s’en iront je ne sais où, mes aventures de la journée».
Rhin
Ses feuilles nous sont parvenues. « Mais le Rhin, ce fleuve unique au monde, ne vaut-il pas la peine d’être un peu pour lui-même et en lui-même ? Ne serait-il pas impensable qu’il eût passé, lui, devant ces cathédrales sans y entrer, devant ces ruines sans les regarder, devant ce passé sans le sonder, devant cette rêverie sans s’y plonger ? ».
On comprend vite qu’il n’est ni question d’un recensement, ni d’un livre d’histoire, et pas non plus d’un relevé à la Vivant-Denon. Ce ne sont pas des châteaux que vous allez rencontrer mais des ombres, des flashs, des visions hallucinées, des nuits hantées par les noirs et les bruns du rêve. La magie du lavis d’encre. Un peu d’aquarelle.
Trois fois il y retourne, entre 1838 et 1840, comme habité, ou appelé. Le fleuve est un révélateur, un miroir magique… Il fait surgir un paysage où nature et ruines semblent appartenir à un songe. Le rocher devient architecture, l’architecture retourne au rocher ; leurs contours se diluent dans l’encre, la brume et l’eau.
Il existe bien une architecture hugolienne. Elle est un rêve qu’il me faudra retrouver.
Burgs
Ma visite commence à Burg Rheinfels, 1 245, 80 mètres au-dessus du Rhin, à l’origine un château de péage, compact, accroché à la pente au-dessus de Sankt Goar, pour contrôler le trafic fluvial et taxer le passage des navires de marchandises remontant le Rhin. Le monde sur ce point n’a pas beaucoup changé. Attaquée et assiégée en 1255 par les 26 cités rhénanes liguées 14 mois durant, la forteresse résistera et gagnera son statut d’invincible. Au fil des siècles, elle deviendra une forteresse tentaculaire, la plus vaste – 10 hectares à son apogée – et la plus extraordinaire du Rhin moyen. Cependant trop spectaculaire, trop puissante, le destin va s’acharner : d’abord occupée puis dynamitée en partie en 1796-1797 par les troupes révolutionnaires… françaises.
En souvenir du passé glorieux, je suis accueillie à l’entrée par des armures de plastique, chopes imprimées et petits drapeaux… L’actuel projet de rénovation des 35 000 m² restants à 9 M€ ne répond hélas pas qu’à une urgence archéologique mais au triste syndrome du Disneyland médiéval, avec l’objectif assumé d’augmenter sa sécurité, son accessibilité et son attractivité touristique avant la BUGA 2029. (2)
Les travaux cherchent moins à respecter qu’à rentabiliser un impératif commercial. Le site est sécurisé, les murs d’origine redressés et les sols et les aspérités lissés. Rheinfels, la perle du Rhin, la forteresse sauvage subit sa mutation en silence, ses parois rocheuses grattées, blanchies, pour réapparaître en gloire, bientôt prête à accueillir le rêve de 6 000 visiteurs par jour.
La question demeure avec ses détracteurs et ses défenseurs : jusqu’où sécuriser, nettoyer, redresser et rendre accessible une ruine sans lui retirer précisément ce qui faisait sa puissance de ruine ?

La modernité n’a pas tout faux. Le temps de la visite solitaire à la lampe de poche est bien révolu. Mais dans le petit Burg muséum aménagé dans l’ancienne chapelle, la Grande cave – une salle voûtée souterraine monumentale, la plus grande d’Europe sans piliers de soutien – réserve une bonne surprise. Un film en drone rétablit (un peu) le vertige de la vision romantique et révèle le dédale complexe, étourdissant et mystique de la plus grande forteresse de la vallée du Rhin supérieur, et le réseau de mines et de contre-mines directement creusé dans le schiste de la colline. Quand la technologie restaure la vérité…
A l’étage supérieur du Burg muséum on croise les portraits des grands romantiques européens. Bad trip… pas de Victor Hugo. Ni ses livres, pas même LE RHIN (3) qui coule en contre-bas. Absent. Inconnu… les guides coréens affichent une Lorelei (4) racoleuse ; culture et marketing ne font pas bon ménage, en tous cas pas ici.
Lorelei
Le rocher dit de la Lorelei s’élève à 130 mètres au-dessus du fleuve, à l’endroit où le Rhin se contracte. À l’origine, c’est un rocher abrupt surplombant le Rhin, réputé pour son écho et la dangerosité de ses courants. Heinrich Heine (5) fabrique la légende en 1824 de la créature mythique et mélancolique peignant ses cheveux d’or en chantant une mélodie envoûtante. En suivant, les poètes romantiques allemands personnifient ce lieu sous les traits d’une créature fascinante, détenant à elle seule le pouvoir destructeur de la séduction et la fatalité amoureuse.
La Lorelei hugolienne n’a jamais été un objet à regarder – l’objet n’existait pas – mais un paysage à parcourir. Depuis le sommet on subit comme un sortilège, l’étranglement, les boucles et la courbe du Rhin. C’est là que se vit toujours la fascination hugolienne au point de lui donner le nom d’un récit : pas les burgs, mais bien « le Rhin », à cet endroit où le fleuve captive par son étroitesse, mais aussi par sa platitude rapide très particulière, à la fois proche, et étonnamment vivante. Ici le Rhin ne traverse pas le paysage, il en épouse intimement les plis, il le redessine. « Je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve, violent, mais sans fureur ; sauvage, mais majestueux ». La fascination ne serait pas tant l’architecture que le Rhin – le Rhin architecte…

Bacharach
Il faut lire avec délectation la lettre XVIII – Bacharach (6) – « ce bourg-fée où fourmillent les contes et les légendes est occupé par une population d’habitants pittoresques qui tous, les anciens et les jeunes, les marmots et les grands-pères, les goitreux et les jolies filles, ont dans le regard, le profil et la tournure, je ne sais quel air du treizième siècle ». Hugo y passe trois jours enthousiasmés, conte un « Bacharach, façon de cour des Miracles oubliée au bord du Rhin par le bon goût voltairien, par la révolution française, par les batailles de Louis XIV, par les canonnades de 97 et de 1805, et par les architectes élégants et sages qui font des maisons en forme de commodes et de secrétaires. Bacharach est bien le plus antique morceau d’habitations humaines que j’ai vu de ma vie ».
A Bacharach, j’ai vu tout autre chose, une ville vide, sans vie, ripolinée. J’ai entendu le silence, malgré les dates anciennes gravées sur les maisons fraîchement repeintes. Détruit en 1689, le Burg Stahleck est la ruine hugolienne de plus de deux siècles. Hélas racheté en 1909 par une association rhénane de sauvegarde du patrimoine qui le reconstruit entièrement, il est aujourd’hui pimpant, garni de drapeaux, de parasols et de chaises de jardin, et occupé par une auberge de jeunesse. Je n’y suis pas monté. Je n’ai pas non plus reconnu « la belle et rare église romane » trop rénovée, trop repeinte, mais j’ai aperçu la ruine gothique de la Wernerkapelle. Mais ni les constructions gothiques « grimaçantes » qui leur faisaient face, ni le tissu disparate : la vision hugolienne n’existe plus. Tout est lissé. Et déserté.
S’absenter. Relire Hugo… qui pourtant est très présent dans le récit touristique de Bacharach, qui en reprend des passages entiers mais pas – soyons clairs – comme référence culturelle vivante mais comme référence disponible quand sa présence sert le récit touristique. Hugo pour vendre une ville qui n’a plus rien de celle qu’il a célébré. Désordre, architectures télescopées, habitants, enfants, vieillards – la vie qui débordait – plus rien n’existe. La communication contemporaine conserve la caution de son nom et de ses mots mais propose au visiteur un échec en couleurs bon enfant qui ne trouve pas preneurs. Ni habitants, ni commerces, ni touristes. Le fossé immense entre le jour qui éclaire les affronts faites aux ruines mises en scène par l’appât touristique et la nuit qui illumine la plupart d’entre elles avec des spots pourrait bien rendre le voyage sordide. Partir.
Schiste
Pour entrer dans la fascination du rocher, il faut passer sur l’autre rive. Le voyageur se trouve soudain face à la paroi de schiste sombre, une masse géologique quasi verticale, tombant directement dans le Rhin, puissante, dramatique. Une bibliothèque éternelle.
Vue de l’autre côté, c’est une énorme lame de schiste plantée dans le fleuve. C’est là que la légende devient lisible, envoûtante. C’est là que rien n’a changé. Avant la légende, avant Heine, avant les statues et avant toute la machinerie romantique, il y a ce formidable accident de schiste qui resserre le fleuve. Le mythe est venu se déposer sur une géologie qui possédait déjà sa propre puissance dramatique. Avant d’être une histoire de châteaux, le Rhin est une histoire de pierre. Les forteresses n’ont fait qu’occuper les lieux que le schiste leur avait désignés. Les falaises, les terrasses, les villages coincés entre le fleuve et la montagne, les burgs posés sur leurs éperons.
Le schiste commande la géographie avant que l’homme ne vienne l’occuper. Il détermine les cassures, les promontoires, les pentes et l’emplacement des forteresses. Il demeure le témoin incorruptible du Rhin que Hugo a regardé.
Le schiste se lit. Ses couches sont les pages d’un temps géologique devenu visible. Il n’est pas une roche massive, il montre sa constitution par strates ; le temps du schiste n’est pas seulement ancien, il affleure. Hugo le vit : le Rhin appelle le monochrome, le lavis d’encre… Le paysage rhénan est absorbé par cette gamme extrêmement réduite : eau, ciel, roche, gris sur gris avec le schiste comme matière dominante.
Lavis
Hugo ne cherche pas à documenter un château. Il cherche à le faire disparaître. Il ne vient pas chercher une légende, il découvre un paysage où la nature et les ruines composent une architecture commune, où la montagne a accouché des burgs. Il ne représente pas un relevé d’architecture. Il extrait une présence.
Dans Le Rhin, les falaises, le fleuve, les tours en ruine et les villages suspendus participent du paysage : une immense architecture romantique. Cette unité grave et persistante produit l’un des grands mythes du romantisme européen. Ce paysage appelle le noir, le gris, et le brun de l’encre. Le burg hugolien est cette forme noire d’où les détails ont disparu pour ne conserver que la présence de la ruine, et le passage du réel à l’imaginaire et au mythique. Ce n’est pas une majesté de précision, mais de silhouette.
La nuit efface l’architecture pour n’en garder que le rêve. La forme n’est jamais complètement stabilisée. Une tache devient rocher, le rocher architecture, l’architecture ruine, la ruine se dissout dans le ciel ou dans l’eau. Les limites ne sont pas franchement dessinées : elles émergent de la matière même du lavis.
Montagne, château, ruine et brume procèdent d’une même matière, par plis, effacements et condensations. L’architecture n’est plus véritablement posée sur le paysage. Le paysage prend une puissance architecturale.
Nuit
Cet envoûtement – entre le réel et la légende – pour les retrouver, il faut partir au crépuscule, en voiture, dans la montagne, sans hâte, à l’heure où la route est désertée, et ralentir aux silhouettes hiératiques et désolées. Il faut capter les burgs dans le dépouillement de leur ombre, à la nuit tombée, dans toutes les nuances des gris au noir, dans l’infime tremblement du moteur que vous n’arrêterez pas. Et le miracle se produit. La nuit, le lavis d’encre hugolien existe encore. La nuit efface les offenses et retrouve sa poétique. Vous êtes là où il faut être, dans la vérité du silence, de l’obscurité et des silhouettes qui détiennent encore leurs légendes pour peu que vous les cherchiez. Ne craignez pas le flou, il participe de l’image. Il fait basculer la photographie du côté du mystère. Ne gardez qu’une silhouette noire découpée sur un ciel gris. La tour cylindrique agit comme un trait d’encre vertical. Les murailles deviennent une seule masse noire. Le ciel, légèrement laiteux, joue le rôle du papier.
C’est exactement le procédé hugolien : ses lavis ne décrivent pas, ils suggèrent. Ils disent ce qu’il a ressenti bien plus que ce qu’il a vu. La ruine redevient un signe. Hugo dessine le soir, dans les auberges ou de mémoire. Il ne cherche pas la lumière parfaite. Il reconstruit une impression. Une succession de formes noires surgissant du schiste et de la nuit.
L’œuvre du temps… Celui que l’on s’acharne à effacer, à force de restaurations, de pierres nettoyées, de ruines consolidées, complétées, jusqu’à ressembler à des Parthénons de bazar. John Ruskin parmi ses excès et ses grandiloquences, savait le dire : « Ce n’est que lorsqu’un édifice a revêtu ce caractère, lorsqu’il s’est vu confier la renommée des hommes et qu’il est sanctifié par leurs exploits, lorsque ses murs ont été témoins de nos souffrances et que ses piliers surgissent des ombres de la mort, que son existence, plus durable ainsi que les objets naturels de ce monde qui l’enveloppent, se voit tout autant que ceux-ci douée de langage et de vie ». (7)
Des années plus tard Aldo Rossi (8) rouvrira cette porte : « J’aimais l’affaissement du Panthéon décrit dans les livres de statique ; la fissure imprévue, l’effondrement visible mais contenu, confèrent une force immense à l’architecture, car cette beauté-là ne pouvait être prévue ». (9)
Ruskin donnait au temps la puissance ; Rossi y ajoute cette fragilité magnifique : le hasard.
Tina Bloch
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(1) Préface de l’auteur lui-même de son ouvrage « Le Rhin »
(2) La Bundesgartenschau 2029 (BUGA 2029) se tiendra du 19 avril au 7 octobre 2029 dans la vallée du Haut-Rhin moyen, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, en Allemagne
(3) Le Rhin » est un long texte de Hugo qui raconte son voyage, mais pas seulement… il contient une conclusion politique qui a beaucoup irrité la Prusse de l’époque : le Rhin devrait redevenir la frontière naturelle de la France. Hugo est encombrant : son Rhin romantique est inséparable d’un Rhin politique. Pour les historiens locaux le romantisme est anglais et allemand.
(4) Les deux statues Lorelei sont récentes : une œuvre soviétique de 1983, montrant une femme nue aux longs cheveux, 3, 30 mètres posés sur un socle de béton au bout d’une jetée artificielle ; l’autre, allemande, 2023, et 2,20m de bronze, installée au sommet du rocher. Il existe aussi une élection de la Lorelei – cheveux blonds et longs of course – et robe de nymphe longue et bleue. La jeune fille devient pour un an ou deux ambassadrice officielle du patrimoine mondial de l’Unesco de la Haute Vallée du Rhin Moyen et reçoit un peigne d’or…
(5) Heinrich Heine (1797-1856), poète allemand, publie en 1824 Die Lore-Ley, poème qui fixe durablement la figure de la jeune femme aux cheveux d’or, assise au-dessus du Rhin, dont le chant ensorcelle les bateliers et les conduit à leur perte. La légende existait avant lui, notamment chez Clemens Brentano, mais c’est Heine qui lui donne sa forme devenue universelle.
(6) Edition Folio classique page 287-293. Le Rhin. Victor Hugo
(7) John Ruskin: Les sept lampes de l’architecture – chapitre VI – La lampe du souvenir (1849)
(8) Aldo Rossi (1931-1977). Architecte et théoricien italien majeur, lauréat du prix Pritzker (1990)
(9) Autobiographie scientifique Aldo Rossi ; 1981 pour la version anglaise. 1988 pour la version française. 1990 pour la version italienne, sa langue d’origine.

