
Inessa Hansch, architecte et enseignante à l’École spéciale d’architecture (ESA), a été désignée en 2025 pour encadrer un atelier sur la ville d’Al Ula. Mené dans un cadre de coopération sous l’égide de l’agence AFALULA, La Prince Sultan University et l’ESA pour cette année, l’atelier propose une réflexion sur la « marchabilité » dans la ville d’Al Ula, comme levier d’un environnement urbain durable à travers les espaces publics. Rencontre…
Chroniques – Dans le cadre de l’agence AFALULA, et dans le prolongement des recherches en urbanisme de l’agence AFALULA, un partenariat a été mis en place entre la Prince Sultan University de Ryad (PSU) – section College Architecture & Design – et des écoles ou universités françaises, cette année, l’ESA (1). Un thème ?
Inessa Hansch – L’objectif étant de promouvoir un environnement urbain durable à travers l’espace public, l’atelier a été l’occasion d’un voyage d’étude sur le site, et de la rencontre entre deux groupes d’étudiants en Master – des Français et saoudiennes (2) – avec des séances de travail partagées menant une réflexion sur la « marchabilité » dans la ville d’Al Ula. Chaque groupe a ensuite développé son propre projet qu’ils se sont présenté mutuellement lors du pré-jury et du jury final, à distance, en présence de l’équipe d’AFALULA.
Les touristes ne connaissent que Old City Al Ula, un fantôme de ville en terre qui a laissé son âme dans une restauration décor, une scénographie sans vraie vie sinon quelques cafés, restaurants et échoppes souvenirs pour touristes. Et tout au bout, un hôtel sublime fait d’un paquet de maisons et de ruelles rénovées, réaménagées et éclairées à la bougie. Pas d’électricité mais un chef étoilé – le meilleur du quiet luxury… C’est magnifique mais ce n’est visiblement pas l’objet de votre étude ?
Old City est la ville ancienne en terre rénovée dans son état de délabrement. C’est le vestige dans son état de petites ruelles qui se prolongeaient et devenaient des passages entre les oasis. Quand la ville ancienne a été vidée, les maisons n’ont pas été reconstituées. À part l’hôtel, il n’y a pas de vraie vie. Dans la ville, les ruelles sont des vides dans des pleins, les pleins sont le minéral, le bâti. Le même système se retrouve dans les oasis mais à l’envers. Cela est facilement visible sur le plan-masse, dans les oasis, les ruelles sont entourées d’enclos : les pleins sont le végétal, les ruelles sont le minéral. C’est un négatif positif. C’est très beau de passer de l’un à l’autre, de voir les rapports d’échelles entre la ville et l’oasis. Il faut comprendre qu’un palmier est plus gros qu’une maison. Les palmiers groupés donnent des îlots beaucoup plus vastes que les îlots d’habitat. L’oasis qui correspond à la ville ancienne est très petite et s’est développée sur une trame d’origine que l’on voit sur le cadastre.

Expliquez-nous la vraie Al Ula objet de vos études, celle que ne connaissent pas les touristes…
Au sud de la ville ancienne s’est construite l’autre ville dans les années ‘50, sur le modèle de Constantinos Doxiadis (3), un urbaniste grec qui a dessiné le plan de Ryad. Ce plan a été reproduit dans toute l’Arabie saoudite, avec des parcelles de 600 m² par habitat, un mur qui entoure chaque maison avec un retrait de deux mètres minimum autour de la maison, et les maisons à côté les unes des autres. Ce sont de petits îlots résidentiels, qui possèdent chacun une petite place, une mosquée et une école. L’idée étant de ne pas marcher plus de cinq minutes pour aller à la mosquée, il y a beaucoup de mosquées. Les grandes artères où l’on circule en voiture sont des avenues très larges, sans ombre. C’est dans cette ville qu’ont été transférés les habitants de Al Ula Old City.
À AlUla, il fait jusqu’à 48° les quatre mois d’été. Comment mettre en pratique la marchabilité ?
Aujourd’hui les gens ne marchent pas, ils se déplacent en voiture le long de ces longues avenues des années ‘50 où les trottoirs ne sont pas du tout végétalisés donc inutilisables en l’état. À l’intérieur des petits îlots, il n’y a aucun trottoir. Les espaces publics ne sont pas du tout aménagés. Dans la ville, les seules structures végétales sont les palmiers décoratifs plantés au milieu de la route, qui ne fournissent pas d’ombre au piéton. Pour créer la ville du quart d’heure, il faudra aussi intervenir sur les services et augmenter leur densité.
Le constat est que la ville « moderne » des années ‘50 a été créée pour les voitures. Les gens souffrent d’enfermement, ils vivent à l’intérieur avec l’air conditionné. Nous devons nous inscrire dans un plan-masse existant et la seule façon d’améliorer la marchabilité est d’implanter des oasis dans la ville, ce qui ne se faisait pas du tout dans la ville traditionnelle sans connexion avec les oasis. Créer des typologies différentes de rues, car toutes les rues se ressemblent. Recréer le dédale.

Quelles ont été les réflexions et conclusions du projet ESA ?
Le projet est de créer une oasis dans la ville moderne par l’intégration de plusieurs espaces publics aux échelles variées dont la succession constitue un réseau de cheminements ombragés dans la structure du tissu urbain existant. Ces espaces sont développés autour des mosquées et des écoles de quartier. Ils sont orientés vers les falaises alentour pour favoriser le lien visuel avec l’ensemble du paysage de la vallée. Une densification des services accompagne ces aménagements pour encourager la convivialité de quartier autour des nouvelles centralités.
Et le projet avec Prince Sultan University (PSU) ?
Le projet concerne la création de mobilités douces sur les voies principales et l’implantation de nouveaux services autour des mosquées. Il prévoit de renforcer la centralité liée à la présence des mosquées, par l’aménagement des espaces attenants avec des équipements urbains permettant l’appropriation des espaces extérieurs. La variété d’équipements ainsi déployée crée des lieux de cheminement ombragés et d’autres pour s’asseoir qui favorisent l’un et l’autre une sociabilisation mixte et dynamique dans les espaces publics.
Que dit vraiment le projet saoudien qui se centralise autour des mosquées ? La religion au cœur de la vie ?
Il s’agit plutôt de créer des centralités autour des flux liés à la mosquée dans une ville déjà construite. De profiter des mouvements créés par la prière – c’est vrai que les Saoudiens prient plusieurs fois par jour (4). Aujourd’hui les gens vont à la mosquée et repartent. Le projet des Saoudiennes propose de densifier les services autour, comme médical, commerce, bibliothèques…
Elles ont réagi fortement contre l’idée de planter et dépenser encore de l’eau. Pour elles, l’oasis est l’agriculture. La ville oasis n’est pas un concept qu’elles comprennent. Ce n’est ni leur culture ni leur tradition. Elles ne connaissent pas. Leur culture, c’est la ville minérale. Planter dans la ville est impensable.
Nous leur avons expliqué qu’en réalité, un humain coûte 150 litres par jour contre 30 litres par jour pour un arbre…
La ville des années ‘50 n’est pas votre seul terrain possible d’action ? Tout n’est pas construit…
Sur la trame, tout est construit. Il demeure cependant une autre partie pas encore développée : une trame d’îlots est déjà tracée, avec des routes mais pas d’habitat. Nous avons utilisé Google Earth que nous avons détouré pour montrer aux étudiants la relation de la ville avec le paysage, et la manière dont elle vient s’inscrire dans la montagne. La trame des anciennes oasis et celle des nouvelles se distinguent très bien.
Cette troisième ville est en train de se construire sur le désert. Nous avons travaillé sur les deux sites ; il faut comprendre que ce pays est en construction.

On constate une grande standardisation. La standardisation est le signe des régimes autoritaires…
Il y a cette question Homme-Femme qui règle la vie et l’urbanisme. Tout est séparé, il y a des circuits à part pour les femmes. Dans les universités c’est pareil, sauf en médecine. Tout le monde est habillé pareil, toutes les maisons sont pareilles, on trouve la même chose dans tous les magasins. Cependant tout est nouveau. On forme enfin des Saoudiens. C’est une société qui vient de rencontrer la modernité, et qui sera pour la première fois acteur de son destin.
C’est passionnant de voir comment ces jeunes saoudiennes imaginent leur ville de demain. Car leurs villes jusqu’ici ont été conçues par des Occidentaux. La ville du quart d’heure est l’idée de pouvoir marcher un quart d’heure dans la chaleur. Notre réponse c’est l’oasis dans la ville… Nous ne voulons pas faire de la ville à touristes mais une ville pour la vraie vie.
Propos recueillis par Tina Bloch
*Lire aussi, de la même auteure, Al Ula, la course à l’échalote (2026)
** Lire aussi nos chroniques Voyage à Al Ula, ancienne cité interdite bientôt ouverte aux touristes (2021) et Retour à Al Ula, le calme du désert avant la cohue touristique (2022)
(1) ESA : École Spéciale d’Architecture à Paris, fondée en 1865, dont le diplôme est reconnu par l’État depuis 1934 et ouvre droit à l’inscription à l’ordre des architectes.
(2) En Arabie saoudite, des filières universitaires ont été ouvertes pour les femmes. D’où cette étonnante répartition : l’architecture aux femmes, l’ingénierie aux hommes.
(3) Constantinos Doxiadis (1913-1975), urbaniste et architecte grec, a travaillé sur l’urbanisme d’Islamabad au Pakistan, puis en Iran, en Grèce et en Afrique. Il a aussi été retenu pour un plan stratégique de Ryad, approuvé en 1972, où il applique sa théorie de la ville dynamique (dynapolis), proposant une grille modulaire et une orientation nord-sud, ce qui devait permettre une expansion urbaine rapide, et permettait aussi d’orienter les axes principaux vers La Mecque…
(4) Selon la tradition islamique les musulmans sont censés faire cinq prières rituelles par jour