
Le 23 janvier 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu, avec le ministre en cours de la Ville et du Logement Vincent Jeanbrun, a dévoilé son plan « Relance logement » avec un objectif ambitieux : « construire deux millions de logements d’ici à 2030, soit 400 000 logements par an, dont 125 000 logements sociaux ». Dans un contexte où si peu de logements ont été construits dans le pays ces dernières années, voilà soudain la crise du logement devenue « grande urgence nationale ». Air connu !
En effet, cela ne fait jamais que vingt ans que les différents gouvernements font chaque année la même promesse. En effet, la barre des 400 000 logements par an semble être un nombre mythique, toujours annoncé, jamais atteint, sauf deux fois depuis 25 ans : lors de la dernière année de Chirac président – « la construction de logements en 2007 au plus haut depuis la fin des années ‘70 », se félicitait le quotidien économique Les Echos (1 févr. 2008) – et la dernière année de François Hollande (qui devait donc bien être socialiste quelque part) avec pas loin de 450 000 logements construits. C’est allé de mal en pis depuis l’élection de Jupiter jusqu’à atteindre en 2025 des records à la baisse qui remontent à la seconde guerre mondiale. Ou est-ce, concomitamment, la baisse de la natalité, ceci expliquant cela ?
Bref, les deux millions de logements promis d’ici 2030, vous pouvez les oublier. Ce d’autant plus que se profilent les élections municipales, source d’immobilisme, puis les élections présidentielles de 2027, source d’immobilisme appuyé. Et qui sait ce que le ou la prochaine ministre du Logement en mai 2027 aura en tête, et encore, si Vincent Jeanbrun tient jusque-là, ?
Certes, la crise du logement est mondiale (allez savoir pourquoi…) mais ce qui caractérise la France depuis l’arrivée de Vulcain ex-Jupiter au pouvoir est la valse de ses ministres ad hoc. On l’a oublié, mais Nicolas Sarkozy n’a eu que deux ministres du logement (Christine Boutin et Benoît Apparu), François Hollande en compte seulement trois (Cécile Duflot, Sylvia Pinel et Emmanuelle Cosse), voilà pour la cohérence. Emmanuel Macron, pour sa part, de Julien Denormandie à Vincent Jeanbrun, en est déjà à neuf titulaires du poste, dont Eric Worth qui entre le 5 et le 12 octobre 2025 n’a eu que le temps de déballer et remballer ses cartons.
Neuf ministres du Logement en huit ans – les remplaçants des remplaçants – ce n’est pas sérieux et une politique cohérente et utile pour les Français est rigoureusement impossible dans ces conditions. Donc il n’y a pas de politique et la réalité est que chaque nouveau Mickey* qui arrive avec ses idées fumeuses navigue à vue le temps (court) de sa mission. Le temps pour chacune et chacun d’imprimer les cartes de visites, dix ans de macronisme plus tard – alors qu’Emmanuel Macron nouveau président avait dans ce domaine récupéré une situation excellente – voici le logement déclaré « grande urgence nationale ». Allo ?
Le logement aujourd’hui « pèse pour un tiers du revenu des ménages car, en vingt ans, les prix hors inflation du logement ont progressé de 88 % alors que le salaire moyen n’a augmenté que de 13 % entre 1996 et 2023 » nous apprend Le Monde (28/11/2025). C’est mathématique ! Et diable, pendant tout ce temps-là, les gouvernements successifs et les élus de l’Assemblée nationale n’étaient pas au courant du problème pour que Sébastien Lecornu s’en aperçoive soudain en janvier 2026 ? Surtourisme, Airbnb, gentrification sont des mots qui viennent juste d’entrer dans son dictionnaire ?
Sans parler des conséquences sociales. Tiens, par exemple, Vincent Jeanbrun a rendez-vous le mercredi 4 février à 16h30 pour un entretien avec Loïc Hervé, vice-président du Sénat et Sénateur de la Haute-Savoie, l’occasion sans doute pour lui d’ouvrir le dossier « On fait quoi en montagne pour loger les habitants du coin – en plus il n’y a qu’eux qui bossent ! –, pour loger les touristes, les rupins des résidences secondaires, les plus riches Français parce qu’ils travaillent en Suisse et les Suisses transfrontaliers qui viennent dépenser et investir leurs francs en pays de cocagne ? », sans compter les effondrements de terrains de plus en plus instables. En voilà un dossier à ravir tout fonctionnaire pas pressé ! Au moins voici un ministre du Logement qui, quitte à tomber du ciel, d’évidence se renseigne. Qu’il se rassure, le problème est mondial et personne ne dira que c’est de sa faute !
Une « grande urgence nationale », c’est bien mais qu’en est-il en termes de vision politique et, pourquoi pas, architecturale ? Ah oui, « un nouveau dispositif fiscal » et changement du « statut du bailleur privé, destiné à inciter les particuliers à investir dans l’immobilier pour louer » (FranceInfo 24/01/2026). À l’œuvre la logique Excel qui depuis tout ce temps a fait ses preuves ! Bonjour l’audace !
Et puis, que sait-on du soutien financier au logement de l’État fauché ? Et puis 400 000 logements, à condition qu’ils soient construits, quel budget pour les écoles, les EHPAD, les ronds-points et les équipements nécessaires à ces nouveaux quartiers ? Qui vont pousser où ? Pas sur des terrains agricoles quand même… Ou près d’une centrale nucléaire, ou d’une usine classée SEVESO ou du trait de côte ou en terrain inondable. Il entend densifier le Premier ministre ? Le retour de la hauteur, des tours et des barres ? Ils sont au courant les maires concernées par les prochaines élections ?
Souvenez-vous, Jean-Louis Borloo, alors ministre de la cohésion sociale, avait, le 25 octobre 2005, annoncé vouloir produire 20 000 à 30 000 « maisons à 100 000 euros » par an. En 2008, 800 maisons à 120 000 euros étaient livrées ! Depuis, tous les réinventer Paris n’y ont rien changé non plus.
Ce n’est pas comme si les politiques n’avaient pas multiplié les écrans de fumée au fil d’une issue de secours à la mode après l’autre : la réversibilité par exemple, puis le label bas carbone, en passant par les maisons passives, et le label E+C- sans oublier les bâtiments connectés puis les façades ou toits végétalisés, puis le bois, puis les matériaux biosourcés. Et encore l’écran de fumée de la ville numérique qui a fait long feu (et encore, avec l’IA, ce n’est pas sûr).* Même l’Imaginaire de transformations, ou la mise à jour des HLM par Lacaton & Vassal, devenus Pritzker, engagée dès 2016, ne suffit à résoudre quoi que ce soit.
Autrement dit, l’enjeu social et politique du logement était identifié mais toujours planqué derrière une image brouillée et rassurante qui semble indiquer à chaque fois que la solution est toute trouvée pour demain. Demain, c’est aujourd’hui, et c’est la catastrophe, au point de réveiller le Premier ministre, six semaines avant des élections municipales. Ding Dong !
Ce n’est pas comme si c’était impossible et que les architectes ne savaient pas faire : se souvenir par exemple de l’opération, dès 2016, des logements d’Auteuil – 177 logements sociaux (Paris Habitat), 200 logements en accession (Cogedim) – dans le chic XVIe arrondissement de Paris qui remet radicalement en cause une certaine vision étriquée de la mixité sociale et l’idée selon laquelle les grands ensembles de logements sociaux ne peuvent pas s’insérer dans la ville.** Des exemples il y en a d’autres mais celui-là est près de chez moi.
Un sujet peut-être pour Rachida Dati, ministre de la Culture et de tutelle des architectes qui ambitionne de devenir maire de Paris ? Le 2 février, elle était à Saint-Cyr-sur-Menthon, dans l’Ain, avec Michel Fournier, ministre délégué chargé de la Ruralité pour annoncer la création du label « Musée rural ». Enfin, la ministre de la Culture aura mis son nom, juste avant de partir, sur un nouveau Label qu’on n’attendait plus. La culture est sauvée !***
Bref, 400 000 logements par an et du travail pour tous les architectes au fil d’une politique innovante et audacieuse ? Rien ne sert d’espérer – et encore moins ceux qui seraient tentés de se réjouir de cette soudaine poussée d’urticaire sociale – puisque rien ne sera mis en place avant la présidentielle. Sans compter qu’il faut au moins cinq ans pour construire quoi que ce soit. Autrement dit, dans l’hypothèse que Sébastien Lecornu rencontre pour cette « urgence nationale » le succès auquel il aspire, ses premiers 400 000 logements seront inaugurés par le successeur du successeur de Macron. Et encore faudrait-il aux pouvoirs en place disposer d’une politique du logement d’avance…
À part ça, pour la mise en musique du projet « d’urgence nationale », le pipeau et pour les textes : paroles paroles paroles.
Christophe Leray
* Pour l’histoire des Mickey au gouvernement depuis Macron président, lire Rachida 5 sur le départ, quel Mickey 6 pour le ministère de la Culture ?
** Lire notre article Les grands ensembles au secours du XVIe arrondissement de Paris
*** Lire l’édito Architecture : un nouveau label remarquable qu’on n’attendait plus
