
Dans le bâtiment tout est bon, à condition d’intensifier ses qualités intrinsèques, au moins certaines d’entre elles, dans un projet architectural finement inscrit dans son environnement. Chronique de l’intensité.
Hier, c’était le cochon. Dans le cochon, tout est bon. Aujourd’hui, c’est le poisson. C’est un article du Monde* qui nous l’apprend : en Islande, dans le poisson, tout est bon. « De plus en plus d’entreprises tirent des utilisations cosmétiques ou médicales parfois surprenantes des parties autrefois considérées comme des déchets, comme la peau et les viscères ». Résultat : la valeur tirée d’un kilo de poisson a doublé en vingt ans. Ajoutons la création d’emplois, pour la recherche et la transformation, et une forte baisse des prélèvements, permettant une reconstitution du stock de poissons. Rien que du bonheur.
Il est donc possible d’intensifier l’usage de la ressource primaire, de gagner plus d’argent, de créer des emplois et de faire du bien à l’environnement. C’est un état d’esprit qui l’a permis. Au lieu d’intensifier les captures, au risque de mettre en danger la poule aux œufs d’or, le cabillaud en l’occurrence, c’est son usage qui est intensifié. Voilà un modèle à suivre, bon pour la nature, l’emploi (en nombre et en qualité) et pour l’économie. L’intensité au bon endroit. Le principe est-il transposable dans d’autres secteurs ?
Essayons avec le bâtiment. Premier objectif : loger, ou offrir des conditions de travail ou de loisirs. Pas question de réduire la performance sur ces points. Peut-on ajouter d’autres objectifs, peut-on exploiter d’autres aspects d’un bâtiment ? Peut-il produire de l’énergie ? Ce serait un beau retournement, comme la transformation de déchets de poissons en richesses.
Le secteur du bâtiment consomme en France à peu près 45 % de l’énergie. Aujourd’hui, les architectes savent construire une maison qui ne consomme presque rien, sans que ce soit une grotte, avec des fenêtres minuscules, et des murs d’un mètre d’épaisseur, consommant au passage des tonnes de matières à extraire dans des carrières. Pour se chauffer, très peu d’énergie est nécessaire, compte tenu de l’isolation et des « apports gratuits ».
Il faut quand même se laver, et l’eau chaude, ce n’est pas si mal. Il faut se nourrir, donc conserver des aliments au froid, et cuisiner. Sans oublier un coup d’aspirateur de temps en temps, la télévision et ses accessoires, l’ordinateur, le lave-linge et la machine à laver la vaisselle, la radio, etc.
Pourquoi ne pas essayer de produire sur place ce dont nous avons besoin, avec des dispositifs de captage d’énergies renouvelables, comme le solaire, ou l’éolien qui peuvent produire de l’électricité. Si la production est supérieure à la consommation, nous obtenons une maison à énergie positive. Pourquoi s’arrêter là ? L’énergie captée par la maison n’est pas liée au fonctionnement de la maison, mais au simple fait qu’elle offre des surfaces adaptées à la collecte d’énergie, toit et façades.
L’énergie renouvelable se collecte justement sur des surfaces et l’efficacité du dispositif dépend, en un lieu donné, de leur orientation, de leur inclinaison, des ombres portées par les bâtiments voisins. Pour récupérer le maximum d’énergie, utilisons toutes les surfaces disponibles, et configurons les maisons pour cela. Le bâtiment devient ainsi une centrale de production d’électricité.
Continuons sur la piste de l’intensité. Parlons de l’eau de pluie. Le bâtiment provoque spontanément l’imperméabilisation des sols. Peut-on, là encore, retourner la situation, et en faire un instrument de régulation du régime des eaux ? D’abord avec un circuit court, l’usage d’une partie de cette eau du ciel pour répondre aux besoins du bâtiment. Ensuite, le toit devient un site de stockage et déstockage de l’eau de pluie, la cour ou le jardin conservent une capacité d’infiltration, aidés s’il le faut de dispositifs d’infiltration.
Parlons ensuite de biodiversité. A priori stérile, le bâtiment peut-il accueillir la vie sauvage ? Des gîtes protecteurs, dans le bâti lui-même ou dans les espaces extérieurs, seront ménagés. Ils accueilleront des insectes et autres petits animaux comme les lézards. Des couples d’oiseaux y feront leur nid. Après le gîte, le couvert. Des plantations d’arbres ou d’arbustes offriront fleurs et fruits. Le bâtiment devient une micro réserve naturelle.
Il peut aussi devenir mur antibruit, et freiner la propagation des décibels grâce à une structure urbaine conçue pour prendre cette question en charge. Et nous pourrions ajouter bien d’autres fonctions comme la contribution au paysage, qu’il soit urbain ou rural.
Dans le bâtiment tout est bon, à condition d’y penser et de réunir toutes ces qualités, ou certaines d’entre elles au moins, dans un projet architectural finement inscrit dans son environnement. Ajoutons que la volonté de retourner la situation provoque son lot d’innovations, conduit à des remises en question salutaires. Dans un monde « fini », la voie de l’intensité s’impose, pour tirer le meilleur profit, le meilleur service pour le développement humain, de chaque intervention humaine. Le bâtiment en donne une bonne illustration.
Le prix du prix du développement durable est souvent un sujet d’inquiétude, avec la grande question : qui va payer ? Dans les faits, le constat est que les actions volontaires sont payantes, et que les efforts demandés provoquent des avancées sociales et technologiques telles que le bilan est largement positif.
Dans la nature, toutes les surfaces forment capteur solaire et produisent de l’énergie sous forme de biomasse, avec des efficacités variables selon la nature des sols et des milieux, forêts, prairies, marais, champs de céréales, etc. Pourquoi les surfaces artificialisées n’en feraient pas autant ? Pour lutter contre l’effet de serre, toute surface bonne à accueillir un capteur doit être équipée.
Attention, cette formule a des limites, il ne faut pas tomber dans une vision totalitaire, où l’énergie dicterait sa Loi indépendamment de toute autre considération. La collecte des photons doit s’inscrire dans un projet architectural d’ensemble, mais elle doit figurer clairement dans le cahier des charges de l’architecte, et précédemment de l’urbaniste quand il s’agit de créer de nouveaux quartiers.
Un capteur photovoltaïque a remboursé sa dette énergétique au bout de deux à trois ans de service, alors qu’il va produire pendant plus de vingt ans, il ne faut pas se priver de cette source d’énergie qui ne fait pas de bruit et ne pollue pas l’air ambiant. Il est question d’immenses centrales photovoltaïques, sur des dizaines d’hectares, dont les premières sortent actuellement de terre en Corée-du-Sud et en Allemagne. Les images sont impressionnantes, même si elles ne représentent que la surface d’une exploitation agricole, mais pourquoi ne pas commencer par couvrir les maisons de cellules, plutôt que les champs ?
Profitons de chaque support bien placé pour capter de l’énergie car il faut beaucoup de surface pour collecter une énergie diffuse. Ne nous limitons pas aux maisons, profitons des murs antibruit, des équipements de toutes natures dès lors qu’ils sont bien orientés et facilement raccordables à un réseau. Et mettons-nous à l’œuvre pour que ces capteurs soient aussi bien intégrés que possible dans l’architecture et le paysage. Ce mouvement est déjà engagé, il convient de le booster !
Dominique Bidou
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*Dans le poisson islandais, tout est bon, tout se transforme, de Marie Charrel, Le Monde des 17 et 18 octobre 2021