
Nonobstant qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre, les défauts du portail de la Vierge de Notre-Dame de Paris ne peuvent pas être ignorés. « Bizarre, vous avez dit bizarre ? », aurait dit Viollet-le-Duc.
« La porte de la Vierge s’ouvre au pied de la tour du nord. Par un défaut de symétrie, qui ne nous inquiète guère, et dont le motif ne s’explique pas clairement, la baie est un peu moins haute que celle de la porte Sainte-Anne, placée au bas de la tour méridionale. Une manière de fronton triangulaire, d’une disposition bizarre, soutenu de deux colonnes, enveloppe l’ogive et semble avoir pour fonction de racheter cette légère différence ». Eugène Viollet-le-Duc, Ferdinand de Guilhermy, Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris, 1856.
Il est étrange qu’un « défaut de symétrie » n’ait guère inquiété l’architecte et l’archéologue qui ont eu sous les yeux des décennies durant la plus célèbre des façades, et plus étrange encore que ce sentiment ait été d’une certaine façon unanimement partagé par ceux qui ont étudié Notre-Dame de Paris. Aucun d’entre eux n’a en effet expliqué pourquoi au pied de la tour nord le portail de la Vierge est moins haut que celui de Sainte-Anne situé au pied de la tour sud, comme si ce détail n’avait que peu d’importance, comme s’il s’agissait d’une légère erreur ou d’une fantaisie imputable à un caprice d’architecte.
Alors qu’il est vu à juste titre par tous les spécialistes comme un chef-d’œuvre, tant par sa composition que son exécution, le portail de la Vierge est paradoxalement celui qui crée une asymétrie disgracieuse dans une façade qui ne demandait qu’à être parfaite. Il suffisait pourtant de peu pour que le portail central fût convenablement encadré, il suffisait de peu pour que cette « manière de fronton triangulaire, d’une disposition bizarre » ne fût jamais exécutée pour compenser ce petit déficit de hauteur qui heurte la raison.
Dans le tome 7 de son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, Viollet‑le‑Duc rappelle que le portail de la Vierge, qu’il considère comme « l’apogée de l’art », était autrefois « couvert de peintures et de dorures, dont les traces sont encore visibles ». Il faut imaginer alors cette « manière de fronton triangulaire, d’une disposition bizarre » comme un gigantesque baldaquin où brillaient l’or et les plus vives couleurs depuis le soubassement des colonnes jusqu’à la pointe du gâble, le clergé ayant voulu depuis l’origine différencier ainsi le portail spécialement dédié à la sainte patronne de la cathédrale.

Cette théorie se tiendrait si le tout avait été conçu de la sorte, mais il n’en est rien puisque, comme nous l’avons vu dans un précédent article, le gâble a été appliqué ultérieurement, autour de 1220, sur un mur primitif élevé quelques années plus tôt.* Le portail de la Vierge a donc lui aussi été fatalement modifié, et, chose curieuse, personne ne l’a démontré.
Commençons par observer ce gâble que les auteurs de la Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris rechignent à appeler ainsi parce qu’il est trop bizarre pour eux. Que voyons-nous dans l’espace compris entre la pointe de l’archivolte et celle du gâble ? Des pierres, oui. Mais des pierres désordonnées à la forme incertaine que la peinture et la dorure ne peuvent plus masquer. C’est cela qui est bizarre, et non pas le gâble en soi puisque, entre autres exemples, il y en a un comparable à la cathédrale d’Amiens qui couronne le fameux portail de la Vierge dorée où, dans l’espace compris entre la pointe de l’archivolte et celle du gâble, les pierres sont normalement alignées les unes au-dessus des autres ; ce qui veut dire que ce portail a été exécuté aux dimensions initialement prévues.
Viollet-le-Duc a dû oublier ce détail, lui qui a aussi restauré la cathédrale d’Amiens, sans cela il nous aurait expliqué qu’à Notre-Dame de Paris les pierres si curieusement taillées et disposées tout en haut du portail de la Vierge ont pour fonction de combler un vide correspondant au sommet de la profonde archivolte qui avait été prévue dans un premier temps pour accueillir un portail tout aussi grand que celui de Sainte‑Anne afin d’encadrer symétriquement le portail central. Comme pour ce dernier, il a soudain fallu changer de programme. Mais ici, tout, ou presque, respire l’harmonie, ce qui prouve une rapidité d’exécution absolument extraordinaire vu la qualité de la sculpture.
Nous soutenons donc que le portail de la Vierge a été abaissé et que par conséquent il ne peut être parfait, pas aussi parfait du moins que l’avait imaginé son concepteur. Et s’il a été abaissé après coup, il a fallu l’amputer dans le bas d’une partie correspondant à la hauteur de l’espace bouché plus haut. Il y a visiblement tout lieu de croire que cette opération a été faite au sacrifice des socles des grandes statues des ébrasements puisque celles des deux autres portails en sont pourvues comme on peut le constater plus bas sur la photographie en perspective.
La chose n’a jamais été relevée comme un défaut par les historiens de l’art et les archéologues car il existe nombre de portails gothiques où les statues en pied sont directement posées sur les soubassements. Mais si cette formule est adoptée d’un côté, il faut l’adopter aussi de l’autre au risque de nuire à l’harmonie de l’ensemble. C’est à l’évidence un coup du sort qui a voulu ici rappeler que la perfection n’était pas de ce monde, en aucun cas un architecte.

Puisque le portail de la Vierge a été reconçu plus petit, il faut trouver les traces de ce repentir en dehors des éléments sculptés dont il est entièrement composé. À l’arrière du trumeau se trouve une colonne reliée à celui-ci par une maçonnerie en pierre de taille. Viollet-le-Duc nous apprend à l’article « Porte » de son Dictionnaire raisonné, que ce mur n’existait pas à l’origine et que très vite après la construction, « des écrasements s’étant produits dans la colonne », il est venu combler un espace vide.
Comme nous pouvons le constater sur la photographie ci-dessous à gauche, l’admirable linteau, où sont assis trois prophètes et trois rois tenant un long phylactère, est posé nettement en dessous du sommet du chapiteau que l’on aperçoit à l’arrière dans l’ombre. Il y a là quelque chose d’illogique car dans l’esprit clair de l’architecte de génie qui a élevé le portail, tous ces éléments ne pouvaient être que parfaitement alignés. De même, les prodigieuses pentures de fer du portail de la Vierge, généralement datées aujourd’hui du milieu du XIIIe siècle, ne peuvent avoir été conçues aussi serrées ; il suffit de les comparer avec celles du portail de Sainte-Anne, toutes aussi belles et toutes aussi anciennes, pour comprendre qu’elles doivent être espacées.
Au nombre de cinq par vantail, trois reliées aux gonds et deux purement décoratives, les pentures ne peuvent être admirées en détail que séparément car elles sont toutes différentes. Peut-on imaginer un seul instant qu’un ferronnier ait voulu que les savants entrelacs du chef‑d’œuvre de sa vie, destinés au frontispice de la plus belle des cathédrales, fussent à ce point embrouillés au portail de gauche et pas à celui de droite ? Peut-on croire que ce génial artisan, dont le travail lui a coûté les plus grandes peines, ait mal pris les cotes au point que les pentures supérieures disparaissent partiellement derrière le linteau quand les portes sont fermées ? Assurément non.
Les vantaux du portail de la Vierge ont eux aussi été diminués en hauteur et par conséquent les pentures qui les ornent ne peuvent en aucun cas être datées du milieu du XIIIe siècle mais au plus tard des premières années de ce siècle puisque le portail de la Vierge n’a pu être réalisé après la décennie 1220 comme l’indique partout son style. Le ferronnier a dû se résoudre à reporter son extraordinaire travail sur des panneaux devenus trop courts, la mort dans l’âme à n’en pas douter.

Le portail de la Vierge a donc lui aussi été affecté par le fâcheux évènement qui a fait de son grand voisin ce qu’il est devenu. L’élargissement du portail central a multiplié les défauts alors que l’abaissement du portail de la Vierge semble au contraire l’avoir préservé de tout désordre. À l’exception de la partie inférieure du trumeau, la restauration du portail de la Vierge a été réalisée au XIXe siècle avec plus de subtilité qu’ailleurs.
Les grandes statues détruites à la Révolution ont été restituées sans que leur modernité en arrive à nous piquer les yeux. Tout ce qui est d’origine – voussures, tympan, linteaux, jambages – a été décrit et encensé cent fois par les spécialistes de l’art et il est inutile d’ajouter quoi que ce soit sur les propos très justes qu’ils ont tenus. Il y a une dernière chose tout de même concernant la sculpture qu’ils semblent avoir oublié et que nous ne pouvons passer sous silence : il s’agit du bandeau feuillagé qui encadre les quatre voussures historiées.
Dans la Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris, le baron de Guilhermy et l’architecte Viollet‑le-Duc le décrivent ainsi : « Un rinceau magnifique, habité par quelques oiseaux, encadre l’ogive de la voussure. Il représente certainement un de ces arbres merveilleux dont les bestiaires du moyen âge nous décrivent les mystères et les propriétés ». C’est très joli. Mais de ces mystères le plus grand est certainement celui qu’ils n’ont pas relevé : cet arbre merveilleux sculpté en fort relief, et qui semble grimper d’un seul tenant alors que chaque voussoir est différent, est soudainement interrompu dans sa course par les larges motifs de végétaux qui semblent provenir de la bande feuillagée du portail central. L’effet est loin d’être heureux, d’autant plus qu’au sommet de l’archivolte, une curieuse asymétrie rappelle fâcheusement les grossières erreurs qui intriguent tant à deux pas de là.

Mais laissons ici les défauts du portail de la Vierge, il serait injuste de déclasser ce chef-d’œuvre pour si peu.
Philippe Machicote
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Série : Le portail du Jugement dernier
– Les secrets dévoilés de la façade de Notre-Dame de Paris (Épisode 1)
-* Les curiosités du Grand portail de Notre‑Dame de Paris (Épisode 2)
– Grand portail de Notre-Dame, Viollet-le-Duc à l’heure du Jugement dernier (Épisode 3)
