
À l’automne 2026, les lycéens ont été rejoints par les syndicats puis par les étudiants. Les revendications n’ont pas (encore) la portée d’un mai 68, mais l’approche des élections présidentielles ouvre des perspectives. La contagion pourrait-elle s’étendre aux écoles d’architecture ?
Un reportage sur la mobilisation des « futurs architectes » de l’ENSA Paris- La Villette, est diffusé sur France Info, le 9 octobre. Son titre : « Des étudiants en architecture rejoignent le mouvement lycéen ». Un sujet de 1,49mn montre comment ils se préparent à rejoindre la manifestation du jeudi 8 octobre 2026, l’acte IV du mouvement, à la Bastille.
Quelques vues de l’école : dans la cour, l’atelier de réalisation des pancartes du défilé ; des étudiants dessinent des slogans sur des cartons posés sur des plateaux ; à l’intérieur, dans un escalier désert, une étudiante, « en ce jour de préparation de manif », guide la caméra vers « une table ronde » ; au calme, dans un atelier bien rangé, une jeune femme énonce, devant quelques personnes, des recommandations pour se préserver des gaz et se mettre en sécurité.
Puis l’interview d’un jeune homme, qui se dit « privilégié » pour finalement récuser ce terme. Il évoque les conditions matérielles de son enseignement, locaux, professeurs, nombre d’étudiants par studio…
L’ensemble est dans « la norme ». « Une norme » pour « que tout le monde ait les mêmes conditions d’étude que nous ».
Le sujet disparaît du site de France Info dans l’après-midi, et se retrouve en ligne sous le titre remanié « les futurs architectes de Belleville descendent dans la rue ».* L’ambiance de la vidéo est détendue : sérénité des trois étudiants, quiétude des lieux, images tranquilles de la manifestation. Commentaire final en voix off du journaliste sur des images de défilé paisible accompagnées de musique : « les étudiants de l’école d’architecture ont fini par rejoindre les lycéens place de la République… il y avait dans leur colère comme un air de fête » (les élèves archis sont associés à la fête et aux fanfares comme les carabins le sont à la débauche et la grivoiserie).
À l’évidence, la vidéo contraste avec le caractère violent du brassage médiatique diffusé sur les ondes et en ligne depuis deux semaines. Sans doute faut-il y voir la volonté de présenter une réalité étudiante apaisée au cœur de ce grand moment de tension. Que celle-ci se dévoile dans une école d’architecture n’en finit pas de surprendre.
Les étudiants en architecture doivent-ils être satisfaits de leur sort ?
Le désintérêt général du public pour leur discipline ne devrait-il pas les alerter sur la nature et les conditions de leur enseignement et, particulièrement, sur leur future pratique ?
L’ignorance croissante et manifeste des étudiants pour le métier d’architecte ne dit-il rien de la qualité de ce qui leur est transmis ?
L’engouement des diplômés pour d’autres fonctions, dans d’autres mondes que ceux de l’architecture et de l’urbanisme, ne cache-t-il pas une difficulté à partager et transmettre l’engagement social (et politique, mais ne compliquons les choses) de l’architecte praticien ?
Les difficiles conditions de survie des générations de jeunes architectes, après un bac+5, voire +6, ne sont-elles pas un signal d’alarme durable ?
L’opposition à tout projet par les NIMBY, urbains ou ruraux, n’est-elle pas le signe d’une grave perte de pertinence des intentions de l’architecture et de son enseignement ?
Quand les moyens annuels consacrés à la scolarité d’un étudiant architecte sont de 30 à 40 % moins élevés que ceux d’un élève ingénieur.
Quand des praticiens enseignants se contraignent à être thésards et devenir Docteurs pour sortir par le haut d’une carrière de 9 ans maximum de contractuel.
Quand 70 % des enseignants en architecture sont recrutés comme enseignant-chercheurs munis d’un doctorat.
Quand les 30 % restant ne peuvent se contenter de ces 9 années d’enseignement, et d’une expérience de praticien reconnue, pour postuler.
Quand les écoles dépendent du ministère de la Culture et que l’enseignement est contraint par le modèle universitaire du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace (sic).
Quand cette tutelle bifide ne semble préoccuper aucun des récents ministres de la Culture.
Quand la future élection présidentielle ne sera pas l’occasion de poser ces questions.
Faut-il se satisfaire d’une école d’architecture dans « la norme » ?
Jean-Philippe Charon
Architecte
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* Voir Les futurs architectes de Belleville descendent dans la rue (France Info, 08/10/2026)