
Le commun et le service public font l’actualité. Ils seront au cœur des débats dans les prochains mois. C’est l’occasion de découvrir le parcours d’un « homme de l’art » qui en a fait un sacerdoce et ne sera pourtant pas candidat en 2027.
Il faut le lire en vacances, sans marque-page, sans souci de chronologie, au hasard des projets, des noms d’artistes et des personnages politiques qui ponctuent ses lignes. Un livre broché, épais et lourd (à peine moins d’un kilo), imprimé sur papier fort, revêtu de couleurs primaires, d’inspiration moderne, bleu, rouge, jaune.
Ses trois cent quarante pages rigides, qu’on ne saurait corner, d’un blanc éclatant, se tournent avec lenteur et détermination. Elles offrent le plaisir de pérégrinations dans les milieux culturels du XXe siècle, instructives, heureuses ou douloureuses. Un bel objet dont le dos (dé)collé témoigne trop rapidement d’un usage assidu. Les chapitres, qu’aucune table des matières ne recense, s’ouvrent sur des slogans, des citations, des interrogations, et se scandent de déclarations, comme autant de références, de prêches, de confessions ou d’aveux. Ils relatent cinquante ans de la vie d’un homme, engagé et passionné, parfois frivole ou capricieux, consacrés au « Domaine Public ».
C’est le titre de l’ouvrage de François Barré, publié par les Editions du Regard en 2024, récit d’une épopée à la fois personnelle et collective, glorieuse ou défaite, au cœur du monde impitoyable des arts et de ses administrations. Énarque, « passionné par le ‘service public’ perçu comme un engagement à servir le bien commun », brièvement fonctionnaire, Barré demande sa radiation de la fonction publique. « Plus libre de servir l’Etat », il poursuit un parcours pugnace et chaotique, dans les institutions et les grands projets culturels de la Ve République.
« Rétablir un lien actif entre mémoire et projet »
Les architectes d’un certain âge le connaissent comme Directeur de l’Architecture au sein du ministère de la culture puis Directeur de l’Architecture et du Patrimoine, à la fin des années ‘90. La nuance n’est pas innocente. Elle constitue un de ses faits d’armes : obtenir de l’administration publique des territoires l’indissociabilité de l’architecture avec l’urbanisme, l’environnement et le patrimoine, affranchis de la domination ancestrale de ce dernier. Les architectes lui en sont reconnaissants, qui ont découvert l’argument du contexte et l’ambition de projets émancipés.
D’autres architectes, plus âgés encore, ont partagé avec lui la lutte des Halles, de son trou, « béant comme un avenir impensé, un trou de mémoire en même temps que de projet » et, quelques années plus tard, l’illusoire contre-concours de 1979 qui devait « mobiliser les architectes dans un combat public face à l’incurie politique ». Des amitiés solides en sont nées, la plus connue liant l’auteur à Jean Nouvel, « cet architecte puissant aux projets magnifiques ». Au cours de ces décennies, leurs carrières ont évolué dans des voies parallèles et des territoires partagés (Les Halles, le CCI, la Biennale de Paris, Billancourt, Renault, la Fondation Pinault…).
Les architectes « édifient un visible qui peut durer comme une offense indélébile »
L’intérêt que Barré porte à l’architecture et à l’urbanisme, comme outils d’une action politique, et ses amitiés, le font, en 1977, « rédacteur en chef de la meilleure revue d’architecture au monde », L’Architecture d’aujourd’hui. Bref contrat. Lucide et honnête, il commente : « Je découvrais avec gêne ce qu’est un niveau d’incompétence, son seuil et son opacité ». Et d’assumer : « Au bout de quelques numéros, j’invoquais une raison personnelle et partais discrètement ».
Il fréquente néanmoins le gratin de la profession et sa connaissance du milieu lui permet de se forger des idées, voire des convictions sur l’architecture, des sentences bien tournées et éphémères, qui fleurissent ses textes : « Le grand public ne refuse pas la création à cause de modèles trop complexes mais pour la raison inverse, contrairement à ce que pensent beaucoup d’architectes. Elle ne propose pas assez de modèles et ils sont trop simples ».
Et sur les architectes qu’il connaît bien : « Ils ne sont pas tous talentueux et les mauvais sont plus nombreux que les bons ». Il peut même en adopter les pratiques : « La charrette fait partie du rituel et obéit à une dramaturgie mêlant plaisir et épuisement ».
« Le Générique, somme démocratique d’une unité plurielle »
Tant de personnages sont cités, au fil de longues énumérations, que la lecture s’apparente parfois à celle d’un bottin, mi mondain mi ministériel, et il n’est pas raisonnable, bien qu’instructif, d’en rechercher la biographie sur Wikipédia. Ces célébrités, camarades, partenaires ou collègues « machinistes et soutiers » comme il les désigne avec respect, figurent dans un « Générique ». En fin de volume, sur quatre pages, en petits caractères, version allégée d’un formidable carnet d’adresses, il témoigne de passionnantes collaborations, d’ardents combats, et d’une volonté sans doute vaine de n’oublier personne, la certitude de faire des déçus. Pour anticiper de futurs travaux de recherche académique, un index des noms propres noircit dix pages en fin de volume, permettant à chacun de mesurer son audience dans la mémoire de l’auteur.
Les listes des invités à concourir pour les projets qu’il évoque, ou ceux sur lesquels il a la main, renseignent à la fois sur les architectes à la mode et ses goûts personnels. Les starchitectes confirmées sont présentes, celles en devenir également, d’autres encore inconnues se découvrent et le souvenir de quelques modestes se ravive. Le registre est vaste, embrassant l’international et les références historiques incontournables.
Échos et indiscrétions
Barré ne manque pas de livrer les anecdotes qui font le sel de cette forme de récit. Lorsque le jury international du contre-concours des Halles se réunit, Philippe Johnson et Bruno Zevi (« mon idole ») se côtoient. Ce dernier félicite les organisateurs puis déclare : « Je déplore cependant de devoir chaque jour que ce jury durera être aux côtés d’un membre du parti nazi américain ». Révélation, sans doute encore pour beaucoup d’entre nous aujourd’hui, des « sombres tréfonds de l’architecte de la transparence ».
Surprenante également la prise de bec entre Pierre Boulez et Renzo Piano lors du travail sur le bâtiment de l’IRCAM. Lorsque l’architecte, « avec modestie et fermeté » assume les contraintes de la nappe phréatique, le musicien, « maître des horloges et jupitérien », y voit un renoncement et claque la porte de la réunion.
D’autres souvenirs concernent le personnel politique et les hauts administrateurs de l’appareil d’Etat. L’un d’entre eux n’en réchappe pas. Lorsque Philippe Douste-Blazy, nouveau ministre de la culture, « véritable ovni tombé en terre inconnue », réunit ses directeurs et annonce recruter un « ambassadeur de la culture française… aux aguets afin de tout retenir des progrès de la pensée », il nomme : Paul-Loup Sulitzer. Silence douloureux dans la salle, personne ne commente et Barré confesse, près de trente ans après : « là, j’ai été lâche ».
« Personnage d’agent double »
Cette franchise, teintée d’autocritique, parfois immodeste, est présente dans ces mémoires. Dès la deuxième page il annonce : « J’épouse le pouvoir si je peux le partager et s’il sert une cause commune, mais je le combat, y compris celui que j’exerce, car il peut séparer et désunir ». Plus loin : « Il me faut à moi-même justifier ma mission de ‘conseiller’ de responsables politiques de droite, opposés à mes propres convictions. Je prends cela pour un exercice proche du jeu théâtral ». Il avoue « cette duplicité ne m’embarrasse pas ». La même est à l’œuvre lorsqu’il critique le luxe dont il a fréquenté les entrepreneurs, satellisé autour des mécènes et leurs planètes dorées. Et de critiquer « une évolution que je combats, celle de l’alliance et de l’indifférenciation croissantes du luxe et de l’art » qu’un passé de trublion gauchiste aurait fait espérer plus précoce.
« des épousailles de l’art et l’industrie »
La grande aventure de François Barré est l’invention, avec François Mathey, du CCI (Centre de la Création Industrielle), œuvre inachevée, équipée sauvage et magnifique, à rebondissements multiples, dont le spectre hante tout l’ouvrage. C’est le rêve d’une carrière et le fantasme du grand instrument culturel unificateur des arts et des techniques qu’il a toujours porté.
Dès 1968, il en devient l’ « archiviste-bibliothécaire », alors seul poste vacant à pourvoir. Il anime des actions, inspirées par le mouvement général de contestation, au sein du Pavillon 10, dernier bastion du combat perdu des Halles. « Deux années de fête ». « Ce remue-ménage a des allures d’expérimentation sociale et culturelle », préfiguration d’un concept d’action politique, sorte d’agit’prop institutionnelle, qu’il développe avec d’autres acteurs, dans les administrations qu’ils fréquentent.
Au cours de ces années ‘70, entre le départ du Ventre de Paris à Rungis et la construction du Centre Pompidou, il forme, avec ses collègues du CCI, l’idée « d’un futur espace d’exception développant de part et d’autre du boulevard Sébastopol deux pôles majeurs d’expression artistique ». L’un, populaire et débridé, prône le provisoire durable, l’autre, officiel et pérenne, dédié à l’art subventionné, dans « une proximité sans dépendance entre le contre-pouvoir et le pouvoir ». Sur cette idée d’une rive gauche du Sébasto’, il poursuit la production du Centre, avec naïveté et enthousiasme. Avec Henri Lefebvre il réalise le film Le droit à la ville mais voit sa diffusion interdite. Méchante découverte de « l’intolérance et la mainmise de l’Etat sur la création », censure du président Robert Bordaz, ancien directeur de l’ORTF du temps du Général De Gaule… Le même lui fait quitter le navire six mois avant son ouverture.
Barré prône encore une production culturelle éminemment politique quand il préside le Centre Pompidou, au milieu des années ‘90. Il paye cette obstination une seconde fois, « viré » sans raison évidente, « si ce n’est le souhait de Jacques Chirac que j’aille me faire voir ailleurs ». Sans doute aussi en raison du « gauchisme » persistant dont on l’affuble.
Fin de partie
Malgré l’ardeur inépuisable de Barré, la disparition du CCI par fusion avec le MNAM (Musée National d’Art Moderne) est actée en 1992, pour « parachever l’œuvre d’épuration », et assumer une « volonté de muséification » très éloignée de son propre dessein. Elle met un point final à « l’alchimie du multiculturel » initiée dès ‘68. Celle que devait favoriser l’architecture de Beaubourg et ses plateaux libres, « flexibilité et perméabilité », déjà « remise en ordre par l’intervention de Gae Aulenti en 1985 » (la même réalisait l’aménagement intérieur du musée d’Orsay !). Qu’en sera-t-il encore après les cinq ans de travaux engagés cet été au Centre Pompidou ?
Au cours de sa carrière, l’homme a avalé quelques couleuvres et en fit avaler d’autres. Cela n’a jamais coupé son appétit pour l’action. Mais certaines l’ont marqué plus que d’autres. À la fin du récit, il raconte son engagement, poussé jusqu’au renoncement, auprès de François Pinault qui lâche l’affaire de sa Fondation sur l’Île Seguin. « … je ressentis comme une morsure, me vis bafoué et ignoré ». Peut-être la plus cuisante de ses désillusions.
Jean-Philippe Charon
Architecte
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