
Avec L’Expérience Perraudin, Chroniques remonte le fil de cinquante ans d’architecture. En 1981, neuf équipes sont invitées à imaginer la future École d’architecture de Lyon. Parmi elles, deux anciens étudiants : Françoise-Hélène Jourda et Gilles Perraudin. Dédale et Icare ?
Au début des années ‘80, l’École d’architecture de Lyon cherche toujours sa place. Depuis sa séparation des Beaux-Arts en 1968, elle a déménagé dans l’agglomération sans jamais trouver d’installation définitive. Elle souhaite rester dans un environnement urbain mais les projets successifs n’aboutissent pas. En avril 1981, l’État tranche : l’école sera construite à Vaulx-en-Velin (Rhône), sur le site déjà occupé par l’École nationale des travaux publics de l’État (ENTPE). Le terrain est disponible et le rapprochement avec les futurs ingénieurs de l’ENTPE arrange l’État.
Reste à trouver des architectes. Un concours international est lancé. Neuf équipes sont invitées à imaginer une école de 4 500 m² utiles pour 500 étudiants. Le programme ne demande pas seulement des salles de cours : le bâtiment doit pouvoir évoluer avec les pédagogies et trouver sa place auprès de l’ENTPE pour former un véritable campus.
Perraudin se souvient d’une sélection presque trop bien rangée : trois architectes internationaux, trois équipes lyonnaises et trois jeunes équipes. Neuf en tout. Parmi les candidats, Françoise-Hélène Jourda et Gilles Perraudin. Les deux se sont rencontrés sur les bancs de cette même école, se sont associés en 1980 et travaillent déjà ensemble sur les questions d’énergie et de construction. Jourda a 25 ans, Perraudin une trentaine. En face, Mario Botta, Lucien Kroll, Edmond Lay… Les candidats concourent sur esquisse.
Jourda et Perraudin sont lauréats.
Parmi les concurrents, Perraudin se souvient notamment d’Edmond Lay, dont il juge encore aujourd’hui le projet « très bon », et de Lucien Kroll. Celui-ci aurait choisi une tout autre voie : « il avait fait un village gaulois ».
Jourda et Perraudin cherchent ailleurs. Leur projet ne doit être ni un objet autonome posé à côté de l’ENTPE, ni se dissoudre dans une accumulation de petits bâtiments. Ils fédèrent l’école autour d’un axe central, une rue intérieure protégée par une verrière. En bas, les salles de cours, la bibliothèque et les laboratoires ; au-dessus, les ateliers.
Bref, une rue intérieure. La même année, Perraudin en avait déjà dessiné une pour son projet de Cité judiciaire de Lyon. Même axe, mêmes espaces intermédiaires et protégés, même souci du climat. Perraudin avait perdu ce concours-là. L’idée, elle, entre dans le projet que Jourda et lui vont construire à Vaulx-en-Velin.
La mécanique constructive de l’école se double d’une autre lecture. Perraudin, toujours passionné d’anthropologie, d’archéologie et de mythologie grecque, convoque cette fois Dédale et Icare. Il y voit un mythe de l’architecte.
Dédale est celui qui construit, qui reste attaché au sol, au rationnel, au concret, au vivable. Icare prend le chemin inverse. L’architecte doit aussi savoir s’élever, se projeter, rêver. Pas trop quand même : chacun connaît la fin de l’histoire.
Dans le projet de Jourda et Perraudin, Dédale est en bas. Un soubassement lourd, puissant, doté d’une forte inertie, accueille notamment les grandes salles de cours, conçues comme autant d’entités disposant de leur propre autonomie spatiale.
Au-dessus, changement de registre. Les ateliers deviennent des sortes de greniers et Perraudin convoque Gaston Bachelard et La Poétique de l’espace (PUF, 1957). Chez Bachelard, le grenier appartient aux hauteurs rassurantes quand la cave conserve sa part d’obscurité et d’irrationnel. Perraudin en fait son affaire : le grenier devient le lieu du rêve et de la projection. Icare peut décoller.
Les ateliers prennent ainsi la forme de grandes ailes posées au-dessus du socle. Perraudin les rapproche de l’Éole de Clément Ader, cet étrange appareil volant de 1890 dont les ailes s’inspiraient de celles d’une chauve-souris.
Dédale dessous, Icare dessus. Entre les deux, une école d’architecture.
Christophe Leray
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Cette série s’inscrit dans le cadre de l’exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à La Cité de l’architecture à Paris consacrée à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024.
