
Le marché des centres funéraires et autres crématoriums est en plein boom, avec une ressource parfaitement documentée pour les 20 prochaines années. Pour les architectes le moment de se spécialiser ? Voyons.
Le 4 septembre 2026, Stéphanie Rist, la ministre de la Santé, a fait état d’environ 7 000 décès « en excès » dus à la canicule. Et toute la presse d’en faire grand cas et ses gros titres. Mais si les journalistes veulent additionner les grands nombres qui font vraiment peur, il leur suffit d’attendre, pas longtemps, puisque nous entrons dans un cycle de vingt ans où le nombre annuel de morts va mécaniquement augmenter, indépendamment des canicules, simplement parce que les baby-boomers arrivent aux âges de forte mortalité.
L’Insee rappelle que la tendance est déjà à la hausse depuis 2011 : pour 2025 compter 651 000 décès, et jusqu’à environ 750 000 à 770 000 morts/an en 2045. Soit plus d’un million de décès supplémentaires en vingt ans par rapport à une situation où le nombre annuel de décès resterait celui d’aujourd’hui.
Ensuite seulement, la vague commence progressivement à refluer à mesure que s’éteignent les dernières générations du baby-boom. Mais bon, pour les vingt prochaines années, il y a un marché ! Autant dire que pèse peu le nombre des morts en excès des canicules, voire celui lié aux maladies autrefois exotiques (dengue, chikungunya ou virus West Nile), dont la transmission est désormais autochtone en France et la source de nouvelles inquiétudes pour les décennies à venir.
Ce phénomène lié à la pyramide des âges est parfaitement connu et identifié depuis longtemps ! Compter 933 000 élèves du premier degré en moins entre 2025 et 2035 : -15,2 %. De constater donc que le pays va bientôt disposer d’un patrimoine scolaire dimensionné pour des générations plus nombreuses. « En même temps », comme dirait l’autre, depuis 2023, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) dénombre environ 7 400 Ehpad accueillant 590 800 résidents et, plus largement, rappelle qu’entre 2019 et 2023, le nombre de places disponibles dans l’ensemble des établissements d’hébergement pour personnes âgées a diminué de 0,8 %.
Le nombre de place dans les Ehpad est en recul !!! Voilà ce qui s’appelle de l’anticipation. C’est vrai quoi, qui aurait pu prédire ? Autrement dit : le nombre d’enfants diminue, celui des très vieux augmente mais le parc institutionnel ne se transforme pas – ce n’est rien de l’écrire – au rythme pourtant lent de la démographie.
Un segment du marché a, lui, su anticiper : celui des funérariums et autres crématoriums. Le rapport 2023-2024 du Conseil national des opérations funéraires montre une accélération récente du parc de chambres funéraires : +209 établissements en deux ans (+5,8 %). Sur 2020-2024, la capacité technique totale en « cases et tables réfrigérées » augmente de +6,9 %. Et ce n’est pas pour la médecine légale !
Le secteur funéraire, qui donc ne connaît pas la crise, est réglementé. Pour autant, si les crématoriums relèvent souvent de montages publics/privés, ici le signal démographique est directement transformé en investissements. À Saint-Désir, près de Lisieux (Calvados), l’agglomération justifie son futur crématorium par environ 2 200 décès annuels dans un rayon de 50 km et quelque 1 050 crémations attendues en 2026. Travaux prévus au second semestre 2026, livraison été 2027, budget estimé 3,20 M€. Un (petit) budget certes mais, en cette période difficile pour les agences, toujours mieux que de mettre la clef sous la porte !
Autre indice d’anticipation : à Caveirac (Gard), une Délégation de Service Public (DSP) de trente ans est confiée à un opérateur qui doit assurer la conception, la construction et la gestion d’un nouveau crématorium dont la mise en service est prévue en 2028. Le programme comprend notamment salle de cérémonie, salle de remise de l’urne et salon de convivialité.
Quand il commence à être question de DSP – comme une concession autoroutière appliquée à votre dernier voyage – cela signe un business de la mort juteux, qui ne l’a sans doute d’ailleurs jamais été autant depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Au moins pour vingt ans, qu’il vente ou qu’il neige !
C’est donc vraiment le moment pour les architectes d’être proactifs, voire de se spécialiser. Ce d’autant plus qu’on ne construit plus seulement des frigidaires, le funérarium/crématorium est devenu un lieu de cérémonie, de convivialité, de remise de l’urne, de jardin du souvenir, etc. Noter d’ailleurs, n’en déplaise aux illuminés, qu’une grande part du rite quitte l’église, le domicile ou le cimetière pour entrer dans un programme architectural spécifique. C’est un progrès !
Ce n’est pas tout ! Le phénomène ne concerne pas seulement les humains. Une question écrite publiée au Journal officiel le 14 juillet 2026 constate le « fort développement » de la crémation des animaux de compagnie et indique que la France compte désormais près de 60 crématoriums animaliers (ce qui sonne mieux qu’abattoir, d’ailleurs la plupart ressemblent encore à de petits bâtiments d’activité de zone industrielle). Le texte relie explicitement cette évolution « à la place nouvelle de l’animal comme membre de la famille et aux attentes de recueillement, de traçabilité et de respect de la dépouille ».
Autrement dit, pour les architectes spécialisés, même quand la queue de la comète baby-boom sera redevenue poussière, il y aura toujours un marché pour les chiens et les chats, qui remplacent donc les enfants et qui, pour les investisseurs, sont une ressource beaucoup plus rapidement renouvelable que des êtres humains ; pour un business en circuit court, les opérateurs pourront même offrir des cartes de fidélité ! En revanche, on ne peut toujours pas enterrer papy avec son chien en sacrifiant ses perruches.
Certes, d’aucuns argueront que se spécialiser dans le business de la mort n’est pas forcément l’idéal de l’architecte qui sait tout faire mais il y a un besoin sociétal et sans doute faut-il préférer aux croque-morts financiers des architectes ayant à cœur de préserver l’intérêt général des maîtres d’ouvrage, publics ou privés, et la dignité des usagers, morts et vivants !
Surtout, naît une vraie question d’architecture : si les investisseurs peuvent anticiper vingt ans de hausse des décès, ils peuvent également anticiper l’extinction de la ressource, le pays risquant alors, comme pour les écoles, de se retrouver en surabondance d’équipements funéraires. En toute logique, il faut donc d’ores et déjà aux femmes et hommes de l’art prévoir dès aujourd’hui leur réversibilité !
Transformer à terme – vingt ans, c’est demain ! – les funérariums en boutique solidaire, food court ou en boulangerie ? Les crématoriums en data center, en cuisine centrale ou pizzeria ? Une double projection dans le futur qui n’est apparemment pas à la portée des politiques et de la plupart des investisseurs pressés mais à la portée de n’importe quel architecte. S’il est question d’architecture et d’insertion urbaine, il y a donc largement la place pour, avec un peu d’imagination, offrir aux âmes mortes, et à celles qui demeurent, une cérémonie dans un équipement plein de bonnes intentions.
Au moins, après avoir vécu dans la ville moche, pour les baby-boomers, une mort qui ne le soit pas ?
Christophe Leray