
Le luxe, notamment la mode, son fer de lance, n’a pas de mesure et peu d’éducation. Un week-end à la capitale est une manière de renouer avec le passé et de revivre des intimités et des émotions particulières. Chronique des méandres.
Le métro qui, en cinquante ans, n’a pas vraiment changé d’allure, ne suscite pas la moindre de ces émotions. Quelques stations ont fait peau neuve mais les escaliers, les carreaux de faïence chanfreinés et l’asphalte des quais sont là, intacts.
Il faut fréquenter la ligne 1 pour prendre la dimension des évolutions qui tardent à investir les autres lignes du métro. Les façades sur quai de ce transport automatisé offrent une sécurité appréciée de tous les paranoïaques qui se tiennent collés au mur pour ne pas tenter les pousseurs fous : un progrès certain contre les accidents, suicides ou tentative de meurtre sur des voyageurs distraits proches de la voie.
Revivre une émotion métropolitaine véritable, au moins une fois, lors du parcours dans le wagon de tête : derrière le pare-brise géant qui embrasse tout l’espace s’éprouve le vertige de la vitesse d’un train sans chauffeur englouti par un abîme horizontal, sans espoir de lumière avant les néons de la prochaine station. Dans le wagon de queue le trouble est semblable, cerné d’un boyau noir qui se referme de toutes parts, jusqu’à pénétrer l’ampleur de la cabine entière.
Au milieu d’une foule innombrable et compacte, mais toujours capable d’accueillir de nouveaux arrivants, c’est pourtant la solitude qui domine. Elle rappelle avec nostalgie qu’il y avait des hommes dans ce service public, conducteurs, contrôleurs, poinçonneurs du « ticket choc » Aux Parisiens blasés, le métro offre des émois plus contemporains, frotteurs, agresseurs, pickpockets, quêteurs, baratineurs, qui, répétés tous les jours, finissent par lasser.

Le chant souterrain
L’annonce des noms des stations, dont on ne s’agace pas, bien qu’elle date de plus de vingt ans, reste une interrogation passionnante. Quel travail entrepris par la voix femelle ou mâle pour trouver les deux tonalités adoptées : la première enjouée, presque interrogative, qui prévient, puis la seconde tristement affirmative, qui semble déçue de l’évidence. Comme si la succession immuable des stations pouvait réserver surprise ou désappointement.
Les couloirs et les quais sont toujours les véritables agents d’une communication urbaine tous azimuts où activités culturelles et pubs pour la déterge se disputent les premiers plans. Bien davantage que les panneaux à l’animation dérisoire face au mouvement permanent des trains et des passagers du métro. La sollicitation est permanente, au rythme des pas dans des couloirs sans fin ou au travers des vitres des wagons immobiles. Mais c’est le téléphone portable qui capte l’essentiel de l’attention des voyageurs dont les regards ne se croisent qu’au hasard de la bousculade d’un aiguillage instable ou d’un arrêt trop brusque.
Une collection d’architectures
Pour d’autres surprises, à partir de 2027 et 2031, il faudra aller parcourir la nouvelle ligne 15 et constater que l’architecture a encore son mot à dire dans les sous-sols du Grand Paris. Cet immense ring périphérique de 75 km de long constitue une collection exceptionnelle de stations associée à des noms d’agence d’architecture plus célèbres les unes que les autres : BIG, Kengo Kuma, Perrault, Schall, Richez, Brenac & Gonzales… Le round trip ticket qu’autorise le pass Navigo sera prochainement un must du tourisme culturel et des voyages d’études à la recherche des visions architecturales modernes du transport en commun.
La ville de musées
L’émotion parisienne n’est pas qu’underground. Pour la province, Paris, ce sont aussi les musées, attraits véritables de la capitale. Le choix est l’embarras. L’attirance qu’ils exercent sur les publics est surprenante. Ces véritables tours de Babel accueillent la diversité des populations et des langues du monde, notamment celles qu’on ne reconnaît pas. Il y a dans les musées le paradoxe de la représentation d’un fait culturel très spécifique, presque réservé, et l’évidence d’une attraction universelle qui satisfait autant qu’elle étonne. Partageons-nous véritablement nos sentiments émus avec ces visiteurs aux intonations et langages si différents mais qui nous sont si semblables ?
Cet hiver, le musée des Arts Décoratifs présentait « 1925–2025. Cent ans d’Art déco », exposition singulière qui a séduit toutes les populations de la planète. Les pièces exposées étaient belles, représentatives d’une créativité artistique et d’un artisanat d’art dont la cohérence et la diversité surprennent. Quelques magnifiques maquettes d’architecture, le Pavillon de la Banque de l’exposition 1925 notamment, montraient la cohérence du mouvement depuis la création de meubles jusqu’aux édifices qui les accueillaient.
Bien sûr, la surfréquentation du week-end est un handicap que le provincial ne peut éviter. Trop de monde pour vraiment goûter le parcours parmi les pièces exposées. Pour contempler les œuvres, il faut attendre que les spectateurs se dispersent, que la vue se dégage, résister au flux incessant qui emporte trop vite au travers de salles dispersées dans les étages, reliées par des corridors étroits et encombrés. La cohue est la rançon du succès des musées.
Cette affluence suscite pour d’autres lieux bien des attentions inattentives. Le feuilleton du Louvre que Chroniques d’Architecture nous fait vivre de semaine en semaine en témoigne. Le MAD mériterait un peu de cette réflexion du Prince et de ses conseillers. Ici aussi un « Plan Renaissance » pourrait reconsidérer une entrée qui ne soit pas seulement un passage entre la rue de Rivoli et le jardin du Carrousel, ce hall de gare bruyant et déstructuré où ne s’arrête pourtant aucun TGV. L’exposition s’ouvrait plus innocemment sur l’Orient Express à quai dans la magnifique nef du rez-de-chaussée. À l’entrée, un wagon, suspendu vertical, en tue la vision globale et, comme une règle sans graduation, ne donne pas la mesure de cette partie extraordinaire de l’exposition. Au-delà, ce sont les intérieurs de cabines luxueuses, reconstitués par Maxime d’Angeac, architecte, qui ont fait voyager dans l’art domestique chic de l’Europe des années 1900.
La Fondation « cachée »
De retour sur la rue de Rivoli, à quelques pas du MAD, il faut être attentif, très attentif, pour découvrir la Fondation Cartier. L’absence de signe de reconnaissance interroge. Plus qu’une forme de discrétion, cette absence de signalétique s’apparente à de la dissimulation, mise en œuvre sur les 150 mètres linéaires de la façade haussmannienne qui fait face au Louvre. Pourtant le projet de Jean Nouvel mériterait d’apparaître. Ne serait-ce que pour assumer ses chiffres : 48 000 m² de plancher, quatre ensembles de façade d’époque conservées, un dispositif scénique de plateaux mobiles, mécanique de précision à laquelle il faut souhaiter plus d’avenir qu’au moucharabieh de l’Institut du Monde Arabe. Qui ose un chiffre sur l’économie secrète d’un tel projet ? Qui ose poser une multiplication simpliste :
48 000 m² de plancher X ???? €/m² = ??? ??? ???,00 €.
Qui ose en rapprocher le résultat de la défiscalisation que le statut de la maîtrise d’ouvrage et de la dépense autorise ?
Quelques pas vers l’est mènent à la Samaritaine. Passée sa révélation très médiatisée des années passées, le rideau de verre de Sanaa paraît anecdotique, une simple façade. Le beau reflet flou des immeubles en vis-à-vis occulte toute perception de transparence derrière cette vague à la houle régulière. Les dimensions du dispositif, hauteur et longueur, impressionnent mais la répétition de l’onde au long des 70 mètres de trottoir engendre une sorte de mal de mer que la prouesse technique du verre cintré et de la suspension ne calme pas. Pénétrer le grand magasin magnifiquement rénové console efficacement de cette déception marine.
La plus riche avenue du monde ?
À quelques stations sur la ligne 1, les Champs-Élysées, passage obligé pour suivre les manifestations ostentatoires du luxe à la française. Depuis deux ans déjà la malle de Louis Vuitton dérobe à la vue le chantier de l’hôtel de la marque, voisin de son flag ship sur « la plus belle avenue du monde ». La cantine big size met en place une métonymie qui fait de cet objet emblématique le symbole surdimensionné d’une industrie qui revendique sans pudeur une place financière (et artistique) dominante dans l’univers. Au-delà du simple mais luxueux bagage, il est difficile de ne pas voir dans cette bâche de chantier les accessoires d’un coffre-fort, serrures, verrous et rivets, symboles à la fois du coût des travaux qu’ils protègent et de la machine à sous que sera le futur hôtel. La maquette d’un bandit manchot aurait été tout aussi réaliste.


La bâche Dior qui l’a précédé, grande vitrine de mannequins blancs, installée sur une dizaine de niveaux de cases lumineuses et l’installation de Yayoi Kusama, pois multicolores et sculpture géante de l’auteur penchée sur l’immeuble Louis Vuitton du 101 voisin, en 2022, avaient plus de qualité.
Le luxe, notamment la mode, son fer de lance, n’a pas de mesure et peu d’éducation. Il sait financer tous ses excès sous prétexte de créativité, avec plus ou moins de poésie, entre l’hyper marché de Lagerfeld pour Chanel au Grand Palais et les barques blanches sur le Grand Canal du château de Versailles de Jacquemus. Les mises en scène incroyables des défilés des fashion weeks, telle la page artificielle du défilé Chanel au Grand Palais, l’ont démontré depuis quelques années.
En face, côté pair des Champs, des projets d’un autre âge subsistent, sobrement. Le magasin Guerlain, celui des parfumeurs créateurs de la marque, conserve intacts sa façade art nouveau et son bow-window (Charles Frederic Mewès, architecte). À quelques enjambées, le salon d’exposition Citroën livré par Manuelle Gautrand en 2007 préserve sa façade fractale aux chevrons de la marque, bien qu’investi par un nouvel occupant.
Sur l’avenue elle-même les marques du nouvel aménagement mis en œuvre par la Ville de Paris (« réenchanter les Champs-Élysées » !) sont encore très discrètes. Le calepinage des sols de Bernard Huet survivra-t-il au leitmotiv de la végétalisation ? La volonté de contenir les déferlements de foules festives et parfois destructrices va-t-elle nécessiter de nouveaux objets mobiliers urbains et remplacer les abris bus de Foster et les bancs de Willmotte ?
De nouvelles émotions en perspective pour un prochain week-end.
Jean-Philippe Charon
Architecte
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