
L’IA est partout. Dans toutes les têtes, sur tous les écrans. Elle traite tous les sujets. Que dit l’IA d’elle-même, et, singulièrement, de sa capacité à changer l’univers des architectes, à défaut de l’architecture ? Qu’apporte-t-elle de neuf et quels dangers véhicule-t-elle ? Deux questions auxquelles elle répond.
Les articles de Frédéric Lordon qui paraissent dans le blog du « diplo » n’engendrent, en général, pas beaucoup d’optimisme. Ce n’est, d’ailleurs, par leur objectif. Ils visent plutôt à partager une conscience de phénomènes et de situations politiques. Parmi les plus récents, Marx va avoir raison (IA et lutte des classes)* ne déroge pas à cette intention et son contenu ne peut pas laisser indifférent les architectes. Pas seulement les architectes.
Le thème, désormais classique, voire rabâché, de l’article du 2 mars 2026, est donc l’IA, l’Intelligence Artificielle. Le sujet est suffisamment prégnant pour que chacun s’interroge sur son influence sur nos vies, privées et professionnelles.
Lordon prédit un avenir noir aux « créatifs », pourtant privilégiés en matière de division sociale du travail et de reconnaissance (d’auto-reconnaissance ?). Comment vont-ils se sortir de la confrontation à tous ces logiciels (mot vieillot qui a l’intérêt d’embrasser tout et n’importe quoi qui s’apparente à un outil informatique, dont l’IA), et au tri des emplois que cela va engendrer ?
Il évoque le sort de ces travailleurs intellectuels, sans réelle conscience de classe, dont une partie de plus en plus conséquente du job peut être effectuée par l’intelligence artificielle en question. Sachant que depuis quelque temps, nouveau degré de perfectionnement, sont proposés des outils qui font eux-mêmes la synthèse du travail des différentes IA disponibles sur le marché. Pour le profane, la distance en les rives opposées de l’abîme s’élargit et la profondeur du gouffre s’accroît…
Les dispensables de la classe créative
L’article n’explore pas les processus technologiques à l’œuvre mais constate, textes d’auteurs à l’appui, l’évolution des situations de la « classe créative » qui jusqu’ici pouvait se croire à l’abri des méfaits du capitalisme. Ces travailleurs vont devenir des « dispensables » (des indispensables dont on a ôté le in et qui sont désormais off) à la faveur de tâches que les ordinateurs et les IA vont faire à leur place. Cette place étant devenue un siège éjectable.
Il cite les scénaristes, dialoguistes, paroliers, traducteurs, puis les graphistes, musiciens… Mais ignore les architectes. Il ne faut pourtant pas beaucoup d’imagination pour comprendre qu’ils feront partie des « charrettes à plans sociaux, à délocalisation, à downsizing » et « rationalisation » – l’expérience des dispensables ». Il est vrai que le sens positif de créatif ne s’applique pas forcément à tout ce que produisent les architectes aujourd’hui et que l’aura actuelle de ceux qui exercent en construisant subit, même en interne, un vrai déficit de notoriété.
L’IA, nouvelle machine à vapeur
Personne ne sait si la menace de l’IA est à la hauteur de l’appréhension qu’elle engendre ou de l’engouement qu’elle suscite, ou si son usage est réellement plus dangereux que ses fantasmes. Qu’en était-il de ces peurs et espoirs à l’arrivée de la machine à vapeur pour tout un chacun au travail à la fin du XVIIIe siècle ? Cela n’a rien à voir sans doute mais l’IA dit que « Marx voit dans la machine à vapeur à la fois un moteur décisif de la révolution industrielle et un instrument d’intensification de l’exploitation capitaliste ».
Ce sont là aussi les caractéristiques de l’IA au cœur de la révolution numérique. Tout dépend sans doute de l’accessibilité et de l’usage de l’instrument. La machine à vapeur a mis longtemps à se démocratiser alors que l’IA est déjà dans tous nos quotidiens.
Pour évaluer ces gains et ces dangers pour les architectes il est possible de poser la question directement à l’IA, qui, dans sa grande naïveté, ne cherche pas à dissimuler la réalité. Deux questions donc.
Première question triviale posée à l’IA : qu’est-ce que l’IA apporte au métier d’architecte ?
La réponse est d’abord synthétique puis développée en quatre temps.
« L’IA apporte surtout une automatisation des tâches répétitives, une exploration plus large des formes architecturales et une aide puissante à l’analyse technique, tout en laissant à l’architecte la créativité, l’arbitrage et la responsabilité du projet ». La responsabilité, c’est une certitude mais pour le reste… ? D’où les détails suivants.
L’automatisation des tâches à faible valeur ajoutée
Dit plus simplement : les grouillots, gratteurs et besogneux, au placard ! Tous ces HMO et architectes débutants, qui se forment devant les ordinateurs des agences pour pouvoir revendiquer rapidement des compétences et exercer en nom propre, vont aller voir ailleurs. Ils trouveront d’autres apprentissages grâce à quelques tutos et webinaires de vendeurs d’abonnements à une ou plusieurs IA. Quant aux dessinateurs, pas de danger, il n’y en a déjà plus dans les agences où tout le monde est architecte DE (Diplômé d’État par une école d’architecture). Les agences vont maigrir, comme c’est déjà le cas pour d’autres raisons.
Un, demain, fera le travail de deux ou trois d’aujourd’hui… Paradoxalement, ce sont les agences d’artisans sachant tout faire, du projet au chantier, qui pourront espérer survivre dans une conception acceptable du métier. Les autres, l’IA les rend « dispensables ». Ils vont faire autre chose, peut-être même disparaître. Affamés par la raréfaction de la commande et la difficulté à la rencontrer, de plus en plus d’architectes ne font plus d’architecture. L’IA fait déjà semblant d’en faire à leur place.
Cette automatisation (quel est l’automatisme et qui est l’automate) permet de « se concentrer sur la conception et la relation client ». Remarque importante : La conception oui, c’est la grande illusion, mais le chantier, construire, ne fait même pas partie du programme de l’IA dédié à l’architecte lambda. Ce n’est pas une surprise, et l’IA n’est pour pas grand-chose dans cette exclusion.** Quant à la relation client, se fait-elle directement entre ordinateurs ?
La génération rapide de variantes de conception
Précision : « Les algorithmes génératifs peuvent proposer en quelques minutes des centaines d’options de plans ou de formes ». Cessez le feu ! Tout le monde sait, les maîtres d’ouvrage les premiers, que multiplier les esquisses ne sert à rien. Mais on peut encore essayer de le faire croire. Qui pense qu’une centaine d’esquisses ou d’options est utile au projet ? Même dans les écoles d’architecture cette idée est combattue.
Il n’y a que les marchands d’art qui y trouvent leur compte lorsque les starchitectes se mettent à produire des pièces de collection, maquettes ou images originales, de leurs projets.
L’exposition Foster à Beaubourg au printemps 2023 en a fait la démonstration en exposant moult version 3D du Reichstag ou du Carré d’Art, pas en balsa ou en carton plume mais des maquettes finies, léchées, avec toutes les modénatures et les transparences ; ou encore celles du siège d’Apple avec de multiples plans-masses comme autant de sculptures inutiles sur le thème du vermicelle coupé en morceaux pour finir par l’intégrité reconstruite du cercle qu’il ne fallait sans doute pas dénaturer avec autant de fausses bonnes idées. Toutes ces œuvres feront (font déjà ?) les belles heures des galeristes, des collectionneurs et des ayants droit.
Ce ne sera pas le cas « des centaines d’options » produites par l’IA, qui auront néanmoins l’air de projets possibles. Dans cette logique on peut lire en suivant : « Cela ouvre des frontières créatives inédites (c’est l’IA qui souligne) et permet d’explorer des pistes que l’humain n’aurait pas imaginées seul ». On croit rêver mais le cauchemar est réel ; l’IA n’a aucun complexe et il y a dans notre société indécise la place pour ce genre de promesses.
Les analyses techniques et les simulations avancées
L’IA excelle (ne pas lire Excel) dans l’évaluation de la performance d’un bâtiment : simulations thermique, acoustique, structurelle, analyse énergétique et optimisation environnementale… La vraie performance de ces analyses est de permettre de passer à côté de toutes les autres qualités nécessaires du projet. Elles procurent une illusion de compétence comme toutes les références à la norme, à la RE 2020, aux DTU… Non pas que ces outils soient inutiles mais leur respect ne vaut pas projet. La vraie simulation de l’IA est celle d’un savoir-faire. Des logiciels au royaume de l’imposture…
Et les ingénieurs, ceux des analyses et des simulations en question, qui se croyaient épargnés ! Les voilà également devenus dispensables, sans même le recours « au dépassement des frontières créatives ».
La visualisation et la communication améliorées, avec des rendus rapides et immersifs
Évidemment, il faut communiquer. La production de visuels va-t-elle relancer la discussion sur l’image, le risque d’abuser les spectateurs, comme au début des années ‘80 avec les premiers logiciels qui permettaient de produire ces perspectives aux traits, puis bientôt, en couleurs, en matières, en mouvements. Notre principe de modernité repose toujours les questions des générations précédentes…
L’inflation de variantes va de pair avec celle des données. Au secours, la fibre et les data centers !
Le plus grand risque sera bientôt de se contenter de la forme, de la modénature et du goût de l’architecture. L’image suffira à l’intention. L’intention suffira à l’action. L’action se contentera de l’image.
Deuxième question triviale posée à l’IA : l’architecture doit-elle craindre l’IA ?
Réponse : « L’architecture doit surtout craindre trois choses avec l’IA : une perte de contrôle sur la conception, une dépendance à des outils encore imparfaits, et des risques éthiques liés aux données et à la responsabilité ». Voilà une belle lucidité.
Autre danger : Appauvrissement du savoir-faire humain ; une dépendance excessive pourrait réduire la capacité des jeunes architectes à apprendre les bases du métier.
À moins qu’architecte devienne un autre métier, ni gratteur, ni concepteur mais arbitre entre des esquisses nombreuses, sans arguments personnels pour les distinguer et en retenir une plutôt qu’une autre… Dans les agences va se renforcer le statut du salarié (architecte ?) geek qui détient un savoir-faire informatique un peu mystérieux capable de produire ces esquisses et d’en abreuver d’autres collaborateurs.
Nouveau péril : fragilisation des parcours professionnels
Les postes de coefficient entre 200 et 300 de la classification proposée par la convention collective peuvent se faire du souci (dessinateur et premier niveau d’assistant de projet). À moins que réapparaissent des non architectes venus de l’informatique qui contribueront à rendre encore plus problématique l’accès à un premier emploi pour les jeunes architectes.
L’autre interrogation est le tournant IA au sein des écoles d’architecture. Il faudra aller voir là-bas.
L’IA poursuit l’élagage des praticiens ; certains survivront tant que la signature exclusive d’un PC leur sera consentie.
Recommandation : maintenir une supervision humaine systématique
C’est-à-dire maintenir un travail pour les bureaux de contrôle. Heureux survivants qui resteront indispensables encore quelque temps. Sans doute la confirmation d’un regain d’activité pour les évaluateurs, sans risque et sans responsabilité qui, associés aux avocats qui déjà analysent les PC avant leur dépôt, feront le choix définitif du bon projet.
Ultime point abordé : l’IA pose des questions de propriété intellectuelle
Qui possède une forme générée par IA ? Qui voudra (pourra ?) vraiment assumer la propriété intellectuelle de tels projets ? Qui voudra les édifier ? Construire n’est pas au programme de l’IA sauf à ressortir des entrepôts les imprimantes 3D qui ont fait long feu il y a quelques années. Le « hors site » insensible, au moins dans un premier temps, au site physique et culturel semble bien parti pour développer une collaboration fructueuse avec l’IA-tout-faire. Son piètre intérêt architectural résout la question de la propriété intellectuelle que l’IA ni personne ne revendique.
La machine à vapeur a remplacé la force physique des hommes et des bêtes. Dans notre révolution contemporaine, l’IA va-t-elle annihiler notre capacité à réfléchir et à concevoir ?***
Jean-Philippe Charon
Architecte
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* Marx va avoir raison (IA et lutte des classes), par Frédéric Lordon (Les blogs du Diplo, 2 mars 2026)
** « MOI, JE CONSTRUIS. » Et toi ? (Chroniques d‘architecture)
*** Lire également : L’IA ou les marchands du temple construit sans architecte (Chroniques d‘architecture)
