
Le transhumanisme prôné par de puissants illuminés contemporains promet des questionnements vertigineux qui ne seront pas sans affecter notre environnement futur. Quelle architecture pour l’humanité augmentée ? Réponse à Las Vegas !
Peut-être avez-vous entendu parler des Enhanced Games, ou jeux augmentés, une compétition prévue le 24 mai 2026 à Las Vegas et dont le principe est d’encourager la performance « améliorée », Les Jeux du dopage en somme. À la clé, indique Le Monde (23/04/206), une dotation totale de 25 millions de dollars (21 M€), chaque épreuve dotée de 500 000 dollars, dont 250 000 pour le vainqueur. En cas de record du monde, la dotation est doublée, cette surprime atteignant le million de dollars pour le 50 m nage libre et le 100 m. Pour tous les vieux chevaux sur le retour, une aubaine et l’occasion enfin de se charger jusqu’à la gueule !
D’ailleurs les volontaires ne manquent pas, d’autant plus encouragés par un suivi médical et un protocole scientifique rigoureux et des mois de vacances rémunérées au Qatar, en bordure du golfe Arabo-Persique. Au moins pour se qualifier, c’est moins pénible qu’une formation de cosmonaute russe : il fut un temps, quiconque voulait aller dans l’espace – plus haut, plus loin que toute limite connue – devait apprendre le russe et subir l’entraînement ad hoc, en Russie ! Pas une sinécure. Au moins les athlètes augmentés des temps nouveaux n’ont-ils pas besoin de dictionnaire.
Avant même l’évènement, les résultats chez ceux-là sont, comme de juste, spectaculaires. D’ailleurs cela marche aussi très bien depuis longtemps sur les chevaux. « Personne ne va mourir », précise dans l’article le professeur Guido Pieles, médecin allemand et président du « comité scientifique indépendant » qui supervise le « projet Enhanced ». Il insiste sur son caractère de recherche visant à « produire de nouvelles connaissances tout en assurant la sécurité des athlètes ». Ces derniers ont donc accès, sous surveillance, à toute la gamme des produits bannis par l’Agence mondiale antidopage mais, nuance, « approuvés par la Food and Drug Administration (l’autorité sanitaire américaine) ». Et à Las Vegas, qui va emporter le marché ?
Toujours est-il que le bon professeur se félicite de l’étude d’une « cohorte prospective internationale ». Une cohorte de données, nous y voilà. Ne restera plus qu’à mouliner avec l’IA ces millions de métadonnées pour qu’à la fin tout un chacun de se voir prescrire par des labos qui nous veulent du bien un traitement aux petits oignons survitaminés ! La plupart de ces athlètes étaient déjà à la retraite (sportive) avant de s’engager dans cette aventure peu risquée pour eux. Mais si ça marche pour le retraité des voitures de battre encore des records olympiques, imaginez l’impact sur Monsieur Michu, retraité de l’administration, dans son jardin ! Et Madame Michu et ses voisines de n’en pas revenir ! Une société nouvelle de Tarzans !
La salle de Las Vegas ne pourra accueillir que 2 500 spectateurs – ce qui est peu à l’échelle des salles de sport et de spectacle aux USA – mais là n’est pas l’intérêt. En effet, la compétition sera diffusée gratuitement sur YouTube et ils seront des dizaines de millions de spectateurs, dont une bonne partie déjà prête à s’augmenter elle-même dans sa cuisine. Car ce n’est qu’une question de temps que tous ces pseudo-protocoles scientifiques qui servent à justifier l’évènement et l’implication des athlètes ne soient devenus caducs dès que les produits se généraliseront dans le public, de plus en plus grand – qui a envie de mourir ? – au bénéfice bien compris des actionnaires de la pharmacopée industrielle et d’actionnaires inspirés, dont Donald Trump Jr. D’ailleurs, cette humanité augmentée sera nourrie principalement de pilules et de compléments alimentaires pesés au trébuchet de sociétés cotées en Bourse.
Des jeux du cirque ? Ni plus ni moins que les combats de MMA diffusés sur toutes les télés du monde. Des « superathlètes » pour vendre des produits dopants ? La recette est aussi vieille que la potion magique, l’aspirine, le pot belge et la piqûre de cortisone. Sauf qu’ici, la cohorte de données sert d’autres ambitions. En effet, souligne Le Monde, la compétition est financée par des « figures libertariennes de la tech férues de transhumanisme », le projet « un laboratoire grandeur nature visant à redéfinir les limites du corps humain ». Rien moins !
Délire de mégalomanes qui ont trop d’argent dont ils ne savent que faire ? Peut-être. En attendant, il s’agit pour les transhumanistes de créer de nouveaux standards et, à travers eux, de confisquer une partie de l’humanité, de la même façon que les industriels de la semence ont pris le pouvoir sur notre alimentation. Quel parent ne voudra pas ses enfants « augmentés », comme de belles tomates bien rondes, au risque qu’ils/elles aient l’air de cloches dans la cour de récréation ? Il a fallu une génération à peine pour transformer une grande partie de la population en zombies illettrés greffés sur leurs téléphones. Combien de temps avant les mêmes mais tout à fait testostéronés ? En tout cas il faudra changer la hauteur des gymnases si les volleyeurs sautent plus haut que le filet !
En plus, tout ça pour à la fin se faire battre à plates coutures par des robots sans anabolisants.
Ce qui nous ramène à l’architecture.
Voyons. Pour toutes ces recherches, le rêve ultime du transhumaniste maître d’ouvrage est de ne pas mourir. Mettons qu’Elon Musk, au hasard, parvient à cette immortalité à laquelle il aspire. À quoi lui servira-t-elle si tous ses enfants sont morts depuis des lustres et qu’il ne se rappelle pas, même avec un abécédaire, des prénoms de ses arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière petits-enfants nés en laboratoire sous X ? L’immortel ne peut évidemment envisager l’immortalité seul. Il lui faudra donc aussi immortaliser ses enfants, et leurs enfants. Avant qu’il ne soit trop tard, il voudra aussi immortaliser son père, sa mère, sa fratrie, qui eux-mêmes ne voulant pas se retrouver seuls avec Elon Musk, demanderont des bons de survie pour leur propre famille, etc. Elon Musk saura-t-il les sauver toutes et tous ? Il devra d’évidence, même en étant l’homme le plus riche du monde, faire des choix parce que sinon, dans mille ans, il n’aura jamais assez de place pour loger tout son monde. Pire, ils seront comme lui quelques milliers de Mathusalem à protéger leur famille. Avec son humanité augmentée, Elon Musk risque plus sûrement de nous surpeupler le paradis ! Faut-il commencer à imaginer, dans quelques réserves ou communautés fermées, des EHPAD de dizaines de milliers de chambres, proliférantes pour l’éternité ?
Au-delà de l’architecture augmentée pour l’humanité augmentée qui pourra se le permettre, il est dorénavant pour les architectes une question nouvelle, parfaitement contemporaine et pourtant multiséculaire : quels sont les besoins des immortels ?
Demander à Imhotep ?
Christophe Leray