
Le monde que nous connaissons n’existe déjà plus. En l’occurrence, il s’agit pour l’humanité d’une marche inversée : au lieu de sortir de la caverne, nous y entrerons de plus en plus profondément. Pour les architectes avec quelque ambition de postérité, c’est le moment d’anticiper.
Nous avons l’habitude de vivre parmi des bâtiments datant de plusieurs siècles. Je ne parle pas des cathédrales mais de maisons à pan de bois à Angers ou à Troyes, de châteaux cathares qui n’ont de Cathare le plus souvent que le nom, d’hôtels particuliers classés et dont une plaque sur le mur indique leur histoire multiséculaire, de vestiges romains ou celtes qui parsèment notre imaginaire quotidien. La ville qui n’a pas de rue des arènes par exemple est sans doute une preuve d’indifférence pour le site d’envahisseurs pourtant occupés à un grand remplacement. Ce qui explique sans doute que nous avons, in fine, des Romain, le prénom, quand les Cunégonde ont eu moins bonne fortune.
Tout cela pour dire que les cartes sont inéluctablement rebattues avec le dérèglement climatique. Puisqu’il ne nous est pas si difficile de nous projeter 300 ou 400 ans dans le passé – quand les gens croyaient que la terre était plate et s’entretuaient à la rapière – nous devrions, surtout l’architecte qui a une volonté de résilience pour son œuvre, être capables de nous projeter dans l’avenir. Voyons, la planète et la France en 2300. C’est demain en un clin d’œil à l’échelle de l’univers qui se soucie peu de nos atermoiements, et à peine après-demain pour un architecte un peu ambitieux.
Bon, en 2300, la calotte glaciaire a fondu, ainsi qu’une bonne partie du Groenland et de l’Antarctique et le niveau de la mer s’est élevé de 16 mètres. C’est sûr que toute architecture en terre crue construite près des côtes circa 2026 n’y aura pas résisté. Pas plus d’ailleurs que toute autre architecture en tout autre matériau : sous six mètres d’eau salée, sauf à devenir amphibie et signée par Jacques Rougerie, l’architecture n’y peut pas grand-chose. En 2300, Bordeaux, la nouvelle Atlantis, Nantes, la nouvelle Ys ? Des archipels ?
En plus, c’est d’eau chaude, de plus en plus chaude, qu’il s’agit. Imaginez le bouillonnement dans les miasmes de ces nouveaux territoires submergés et peu profonds…* La revanche des insectes et des oiseaux ! De quoi réjouir la Ligue de protection des oiseaux (LPO).
Il faut donc dès aujourd’hui construire sur les hauteurs. Un endroit sûr ? À la montagne peut-être comme Elon Musk qui construit une villa à San Cassiano, station de luxe dans les Alpes italiennes du Trentin-Haut-Adige, un ouvrage de cinq étages et de 800 m² qui comptera « 15 chambres et 15 salles de bains, un grand séjour, une cave à vin et un spa souterrain » (JDN 3/01/2024). Que se passe-t-il si c’est toute la montagne qui se barre dans la vallée emportant avec elle ses enfants numérotés en abattis divers ?
À tout le moins il faudra densifier sur les terres émergées. Heureusement que le Groenland – nouvelle terre promise des réfugiés climatiques ? – sera à coloniser.
Et partout, de plus en plus longtemps et souvent, le cagnard assommant, débilitant, sous toutes les latitudes ! Un rayonnement propre à cramer de nouveaux déserts et à transformer en pustule le moindre coup de soleil quand ailleurs, l’humidité aidant, des territoires devront faire face à la jungle luxuriante et ses moustiques-tigres de la taille du pouce, la moindre piqûre devenue pustule. Sans compter les pluies qui feront regretter le déluge et des vents qui feront regretter les ouragans de force 5. Le tout pour se souvenir que vivre sur une planète est dangereux par défaut !
Peut-être faut-il s’inspirer de l’histoire. Après l’anéantissement du monde, dinosaure compris, avec sa rencontre avec un astéroïde, les plus petits des mammifères, de la taille des rongeurs, semblent avoir été les seuls du genre à survivre, dans des terriers, de la charogne à profusion. Quand la situation a vraiment dégénéré, ne reste que l’enfouissement et le pis-aller ?
D’ailleurs, en 2300, pourquoi, la mer devenue brûlante et l’air irrespirable, les citadins n’auraient-ils pas de lieux au frais où se réfugier aux heures les plus chaudes, voire partir en vacances ou pour le week-end ? Pourquoi pas une série d’hôtels ou ‘campings’ ou resorts 3, 4 ou 5 étoiles et d‘équipements et d’espaces publics habilement édifiés dans les troglodytes dont le pays ne manque pas ou dans le gouffre de Cabrespines (Aude) par exemple, lequel peut contenir rien moins que dix arcs de triomphe (sans parler des salles encore à développer) ? Foin des loisirs, plutôt réinvestir les souterrains, les anciennes mines et carrières et les gouffres pour y édifier une urbanité parfaitement à l’abri des éléments et des UV et, pour les humains comme pour les rongeurs, se nourrir bio de carottes, d’endives, de champignons et de vers de terre riches en protéines ? Ne manquera alors qu’un nouvel Italo Calvino pour écrire brillamment de ces villes invisibles, souterraines, avec parfois, au croisement de deux tunnels, une statue de Dominique Perrault. Les plus pauvres se contenteront de parkings à R-3 reconvertis en espaces fraîcheur.
Mieux que des ruines cramées sous le soleil, voilà des exemples d’architecture contemporaine et audacieuse qui restent à imaginer mais qui ne manqueraient pas d’exciter la curiosité des touristes et de faire la fierté des Français visionnaires, le pays devenu celui des Lumières… artificielles.
Dans la caverne, les hommes pauvres et les hommes riches, les prisonniers et les hommes libres, partageront-ils, comme dirait Platon, les mêmes hallucinations ? La terre est plate et Dieu existe ? Une nouvelle civilisation des taupes ?
Quels architectes sauront s’en emparer et en bâtir le cadre avant qu’il ne soit trop tard ? Quelle salle de spectacle six pieds sous terre pour Joséphine la cantatrice ? Quel temple pour un culte d’Hadès renaissant ?
Pour le 1 % artistique, c’est bon ! À la faible lueur de l’huile de lombric (issue d’un élevage local en circuit court), pour égayer le paysage, dans la grotte, on dessinera sur les parois des choses étranges qui ressembleront à des soucoupes volantes parce que l’artiste se souvient avoir entendu parler des avions…
Christophe Leray