Tourné à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) entre fiction et documentaire, Rue des cités révèle une fracture plus profonde que la seule question architecturale : les périphéries françaises restent moins exclues de la ville que de l’imaginaire collectif. Plans d’Isabelle.
Présenté le 20 mars 2026 à la Cité de l’architecture et du patrimoine dans le cadre du cycle « Cinéma et photographie », Rue des cités de Carine May et Hakim Zouhani déplace le débat des murs vers les récits.
Le film (2011) repose sur l’intuition centrale qu’un territoire absent de l’imaginaire collectif demeure politiquement fragile. Aubervilliers n’apparaît ni comme une marge spectaculaire ni comme une misère à documenter. Carine May et Hakim Zouhani refusent simultanément deux violences contemporaines : la stigmatisation médiatique et l’exotisation compassionnelle. Le territoire retrouve une densité humaine, affective, presque organique.
L’image épouse immédiatement cette position. Instable, basse, mobile, la caméra traverse moins la ville qu’elle ne circule entre des présences. Le regard ne domine jamais l’espace ; il s’y incorpore. Contre-plongées sur les façades de béton, travellings au ras des corps, plans serrés dans les couloirs ou les marchés composent une expérience profondément incarnée de l’urbain. Le philosophe Gilles Deleuze pense une image qui cesse de représenter le monde pour organiser des circulations, des seuils, des intensités* ; Rue des cités s’inscrit précisément dans cette logique perceptive. Le film ne donne jamais une vision globale d’Aubervilliers. Il produit une expérience fragmentée de l’habiter.
Cette brisure modifie profondément le regard porté sur la périphérie. Là où une large partie du cinéma français continue de filmer les cités depuis une position de surplomb sécuritaire, sociologique ou spectaculaire, le film, lui, reconstruit un regard intérieur. La cité n’est plus un problème à résoudre mais un monde à traverser.
Le philosophe Henri Lefebvre pense le droit à la ville comme celui d’apparaître dans l’espace collectif**.
Rue des cités révèle précisément l’inverse : des habitants existent matériellement dans la ville mais restent maintenus à distance de sa représentation légitime. Les grands ensembles ont logé des populations sans jamais leur accorder une pleine reconnaissance symbolique.
Les intérieurs demeurent rares. Quelques appartements exigus, des halls dégradés, des ascenseurs en panne. L’existence se déplace ailleurs : sur les marches, dans les marchés, au pied des tours, sur les bancs, dans les couloirs. Les dehors absorbent la vie quotidienne.
Le banc devient personnage.
Le hall devient atelier.
Le balcon devient respiration.
Le marché devient mémoire orale.
Le sociologue et historien américain Richard Sennett fait de la friction entre les corps une condition essentielle de la ville démocratique***. Rue des cités en propose une version nocturne et instable où l’espace public devient le principal lieu de socialité. Les jeunes adultes y inventent des formes de vie fragiles, faites d’alliances, de récits et de tensions. La ville devient un entre-deux permanent, intensément vécu.
L’exiguïté des logements déborde continuellement vers l’extérieur. Le philosophe Gaston Bachelard place la maison au fondement de la construction intime**** ; Rue des cités montre au contraire des existences contraintes de chercher ailleurs des espaces de reconnaissance. La cité moderne promettait un habitat rationnel. Le film révèle un foyer incomplet.

Le récit se structure aussi autour de retours cycliques. Un très jeune garçon réapparaît régulièrement avec un vélo qu’il tente de réparer, motif d’engrenage fragile qui traverse le film. L’objet fonctionne brièvement avant de céder à nouveau. Dans le même mouvement, Adil l’embarque sur un scooter et disparaît avec lui.
Transmission instable, continuité précaire entre générations. L’affiche condense cette tension : visage de l’enfant pleinement visible, corps d’Adil tronqué, sans identité lisible.
Ce régime fragmenté du récit rejoint une logique plus large. Gilles Deleuze pense une image qui ne représente plus le monde mais organise des circulations et des intensités* ; Rue des cités s’y inscrit pleinement. Le film refuse toute vision globale d’Aubervilliers et impose une expérience discontinue de l’habiter. Ceux qui partent restent hantés, ceux qui restent vivent déjà ailleurs mentalement. Ursula en incarne la tension : passée par Paris et Rivoli, elle révèle avec le sociologue Pierre Bourdieu que le langage devient frontière spatiale****, là où la ville se rejoue d’abord dans les mots.
Réduite depuis des décennies à une abstraction statistique ou sécuritaire, la cité retrouve ici une épaisseur humaine irréductible. Elle cesse d’être un non-lieu. Elle résiste au non-lieu. À force de vouloir réparer les périphéries françaises, la ville contemporaine travaille désormais à les rendre lisibles depuis Rivoli.
Reste à savoir si l’architecture cherche encore à comprendre ces territoires ou si plus que jamais elle travaille à les hisser vers une visibilité acceptable dans le récit métropolitain.
Isabelle Zoung-Kanyi
Retrouvez tous les Plans d’Isabelle
* Gilles Deleuze, Cinéma 1 : L’Image-mouvement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1983
** Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, Paris, Anthropos, 1968
*** Richard Sennett, La Conscience de l’œil. Urbanisme et société, Paris, Verdier, 1990
**** Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957
***** Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982
