
Et si le confinement marquait le temps des idées ? Amateur de concepts, Martin Robain, associé fondateur d’architecturestudio (AS), président de l’Académie d’architecture de 2019 à 2020, use de la situation avec ses associés pour forger plus avant une nouvelle « théorie de la pratique ».
De mars à juin 2020, durant le confinement et jusqu’au déconfinement, l’Académie d’architecture a questionné ses académiciens et académiciennes quant à leurs réponses et réactions face à cette contrainte inattendue. Chroniques d’architecture publie neuf de ces entretiens.
Académie d’architecture – Une agence de 123 architectes et 12 associés confinée sur quatre continents… comment ?
Martin Robain – architecturestudio a ceci d’original que nous sommes une « équipe ». Cette organisation implique un rythme particulier, lequel nous avons retrouvé sans problème avec le confinement. Tout le monde est, par caméra interposée, présent en réunion plénière et la discussion semble, en visio-conférence, autrement plus cadrée. Je dirais donc que le confinement et le télétravail a ajouté de l’efficacité au sein du collège d’associés.
Nous avons cependant cette expérience de la communication à distance avec la Chine, l’Afrique et le Moyen-Orient…
Touchée la première, la Chine accueille l’une de vos agences. Comment vit-elle cette situation ?
Notre agence de Shanghai réunit 30 personne. Elle s’est retrouvée elle aussi fermée pendant deux mois quelques semaines avant que nous ayons, nous aussi, à Paris, à fermer nos bureaux. Sa réouverture a cependant eu lieu il y a dix jours [le 17 avril. nde]. La situation change et les chantiers redémarrent. Je note une euphorie collective ; ils sont heureux de ce redémarrage.
Et en Afrique ?
En Afrique, comme ailleurs ! Certains pays sont peut-être moins confinés que d’autres. Mais comment confiner un bidonville ? Le confinement est un outil de luxe pour les pays suffisamment riches.
L’agence est-elle prête pour affronter la crise économique annoncée ?
Je ne doute pas que financièrement la situation sera difficile. Nous avons aujourd’hui une vingtaine d’architectes en chômage technique. Cette mesure cible généralement ceux qui travaillent en phase chantier. Nous avons aussi mis en chômage partiel une bonne partie des nouvelles recrues ; AS a beaucoup embauché ces derniers temps. Il serait cependant difficile de leur accorder, à distance, des responsabilités…
L’agence continue-t-elle la prospection ?
Curieusement, nous avons de nouveaux projets qui arrivent. A chaque crise, architecturestudio a davantage de travail. Je suis volontairement provocant mais il y a une part de vérité à cela. L’agence a certes l’image d’être inventive, elle est aussi solide et professionnelle. Nous respectons les délais, les programmes, nous avons, en la matière, un savoir-faire. Nous avons donc été appelés pour des concours en France, en Chine et en Afrique. Il y a des projets confidentiels, des hôpitaux et des études pour des quartiers entiers de ville.
Quelle leçon tirez-vous du confinement ?
Le confinement permet de réfléchir et d’écrire. Je pense à la réévaluation des modes d’habiter, à la résistance de nos villes aux chocs économiques ou sanitaires. La situation actuelle nous montre combien nous devons inventer des droits minimums à destination des plus démunis.
A l’échelle de programmes hospitaliers, il s’agira de travailler davantage la question de la flexibilité que nous abordons déjà dans le cadre de certains équipements. Parmi eux, l’hôpital des Abimes, à la Guadeloupe, a été pensé pour absorber des crises sanitaires liés aux séismes ou aux épisodes climatiques violents.
Et l’après ?
Nous sommes dans l’incertitude. C’est un mot, un concept qui m’a toujours intéressé. Elle fait partie, à l’agence, de nos thèmes de réflexion. Parmi nos références, nous avions également chez AS, une phrase en tête : laisser ouverte les possibilités…et ses blessures.
L’incertitude devient aujourd’hui un moteur. Elle nous permet d’approcher la fragilité des territoires, leur interdépendance, les effets de solidarité ou de « désolidarité ». Ce sont en tous les cas les sujets qui marquent nos discussions actuelles lors de nos réunions du vendredi. Nous abordons certes des problèmes pratiques mais aussi conceptuels.
A titre personnel, qu’apprenez-vous du confinement ?
Il me place dans une solitude relative. Être seul signifie ne pas pouvoir tout faire. Cette situation me conforte donc dans l’idée d’ouvrir plus encore architecturestudio à d’autres métiers pour élargir notre méthode de travail.
Nous devons avoir conscience que nous sommes – je paraphrase une expression de Bourdieu – des théoriciens de la pratique. Tout est intimement mêlé. Aussi je regrette de voir les écoles opposer les théoriciens aux praticiens. Nous avons, pour notre part, à l’agence, pris un contrat CIFRE pour mener à bien une recherche sur la participation. C’est une idée de base de l’architecture mais, force est de constater qu’elle a, depuis quelques décennies, disparue.
Propos recueillis par l’Académie d’architecture
Entretien réalisé le 27 avril 2020
Retrouvez les neuf entretiens de la série.