
Philippe Prost inscrit son travail dans «l’épaisseur du temps», même quand son actualité, en 2017, semble se télescoper. La Monnaie de Paris qui ouvre au public le 30 septembre, la livraison au début de l’été de la Cité des Electriciens dans le Nord, un concours pour les ports d’Antibes et Juan-les-Pins gagné en février. Et encore des acclamations pour l’Anneau de la mémoire. Portrait.
Philippe Prost a tout d’un académiste, il est bavard et possède une culture encyclopédique de l’histoire de l’architecture. Multi diplômé (architecture, urbanisme, patrimoine), il était apparemment voué à être historien, chercheur passionné par l’analyse de la transformation des îlots parisiens entre le XVIII et le XXe siècle. Sans parler d’un goût prononcé pour les ingénieurs militaires – «un corps qui remonte à Philippe Auguste, organisé par Henri IV» – car ils construisaient les routes, les ponts, les places fortes, les églises, etc. «Ils étaient les architectes-paysagistes de leur temps, dans un territoire frontalier extrêmement varié», dit-il. Il relève que les ingénieurs militaires devaient proposer des projets chiffrés. Son ouvrage sur Vauban (prix du livre d’architecture de l’Académie, 2008), fait autorité.
Le rendez-vous a lieu en septembre 2017 dans son agence, rue d’Uzès à Paris, près des grands boulevards. Il y a aménagé au mois de mai dernier et l’espace est encore encombré de cartons et de piles de dossiers éparses. Dans l’entrée un échantillon de tous les matériaux de la Monnaie de Paris occupe le sol dans le cadre d’une prochaine exposition. Avant, son agence était située rue des jeûneurs, une rue parallèle, à deux pas. Il habite tout près. Dans Paris, il se déplace à vélo.
L’agence, constituée de bureaux au sens haussmannien du terme, ne ressemble pas à un cabinet d’architecte. L’espace s’enroule autour d’un vide sur cour, une autre partie est à l’étage au-dessus. Il faut sortir, monter l’escalier de bois qui grince, arriver dans une soupente et découvrir l’atelier maquette.
Dans sa bibliothèque, des livres précieux. Philippe Prost sort son édition de l’Atlas Vasserot et Bellanger (1827-1836) qu’il connaît par cœur, montre les plans de la Monnaie de Paris dont il a effectué la réhabilitation et restructuration et qui, pour la première fois depuis 1150 ans, a ouvert ses portes au public le 30 septembre 2017. «J’ai découvert la Monnaie bien avant le concours», souligne-t-il en tournant les pages de l’Atlas avec affection. Il n’y a pas de hasard. Et pourtant si puisqu’il ne savait pas qu’il était architecte.

«J’apprécie encore de regarder plans et cartes», dit-il. Et de faire un détour par La Rocca d’Anfo, forteresse réhabilitée par les ingénieurs militaires de Napoléon. Leur travail, qui date du tout début du XIXe siècle, s’appuie sur une cartographie détaillée du lieu, avec les toutes premières courbes de niveau, selon les nouvelles théories de l’Ecole Polytechnique militaire de Paris en vogue à l’époque. La cartographie en sera révolutionnée.
«L’IGN, l’Institut géographique national, est issu de l’armée», note Philippe Prost, admiratif. «Disposer d’un modèle du relief offre la capacité de concevoir le projet différemment et un nouveau rapport à l’espace», soutient-il. Chercheur érudit, il s’inscrivait donc dans une approche historique et chronologique de la transformation des sites. Il est aujourd’hui professeur et président du conseil d’administration de l’école de Paris-Belleville. L’enseignement était d’évidence une voie tracée. Pourtant le voilà architecte. Et pas qu’un peu.

Bon élève, il rêvait de faire de la musique, il est accepté au conservatoire. Il se retrouve par hasard à l’école d’architecture. «Après quatre ans d’archi, j’arrête la musique», dit-il à propos d’une passion qui s’est imposée à lui. Chercheur à l’Institut Français d’Architecture, sous la direction de Bruno Fortier avec lequel il signe plusieurs publications, il travaille sur l’Atlas des formes urbaines. Il est dans son élément.
Un nouveau détour par l’Ecole de Chaillot lui permet soudain de s’indigner à «l’idée terrifiante» de la restauration à l’identique, «une tarte à la crème». «Il ne s’agit jamais des mêmes matériaux, de la même mise en œuvre, des mêmes normes, une restauration à l’identique ne tient pas la route», dit celui qui a finalement réalisé une bonne partie de sa carrière dans la réhabilitation de monuments historiques. «Il ne faut pas être dupe des formes qui se rapprochent des formes anciennes», ajoute-il pour faire bonne mesure.
«Ce que l’on nomme patrimoine est en réalité le moment où les gens inventent. Vauban s’adapte au réel, à la Monnaie de Paris, l’architecte Jacques-Denis Antoine conçoit une voûte qui résiste au feu. L’histoire est la matière première de l’architecture contemporaine», dit-il.

Dans l’agence encore pas complètement aménagée, il y a déjà le portrait d’André Larquetoux, cet homme déterminé qui, après moult recherches, a enfin trouvé dans ce jeune historien son architecte. Ingénieur – il avait notamment dirigé la reconstruction du port du Havre – André Larquetoux et son épouse Anna avaient acheté en 1960 la citadelle de Belle-Ile, ouvrage militaire légué par Fouquet et Vauban, qui disparaissait sous la végétation. A partir de la fin des années ‘80, ce maître d’ouvrage atypique en entreprend la restauration. Une démarche individuelle qui, effectuée sans architecte et sans aucune sorte d’autorisation, affole les ABF et autres agents de l’Etat.
En 1989, Philippe Prost avait participé à un colloque sur Vauban à Belle-Ile. Deux ans plus tard, alors qu’il était en train de monter une exposition au musée de Plans-reliefs, il reçoit un courrier d’André Larquetoux. «Je tombe de l’escabeau ; je suis chercheur, je n’ai pas d’agence et je ne suis pas du tout formé à la construction», se souvient-il. Lors de leur rendez-vous sur l’île, le propriétaire des lieux lui fait deux recommandations : «Dites-moi tout ce qui ne va pas et regardez les brouettes car ces gens-là (les ouvriers) savent des choses que vous ne savez pas, les études ne font pas tout». Interloqué, Philippe Prost accepte la mission qu’il croit ponctuelle. «Je n’avais jamais fait de chantier de ma vie, je découvre 25 bonshommes et des jardiniers, un contremaître maçon italien bourru, la première étude, je l’ai trouvée énorme…», dit-il.
L’aventure – c’est à l’époque le plus gros chantier de monument historique, l’ensemble étant finalement classé en 2007 – durera finalement 15 ans. Et tout ce temps-là sans autre forme de contrat que la parole donnée, ce qui bien évidemment, pour un jeune architecte débutant, ne simplifie pas les choses avec les banques et les B.E.T…. A la fin de l’histoire, en 2005, sa thèse jamais écrite, Philippe Prost était devenu architecte.

Un petit chantier à Vannes fut un premier indice. Puis, en 1997, il gagne, sans concours, un projet de 67 logements dans le XXe arrondissement de Paris sur la ZAC de la Réunion parce que le responsable du projet était allé à Belle-Ile et avait découvert son travail. Cette opération de conservation de quelques immeubles et de construction neuve durera sept ans et lui vaudra une mention à l’Equerre d’argent 2004.
En 1998, il gagne son premier concours public : le Musée de la Marine de Loire à Châteauneuf-sur-Loire. «Je vais vite comprendre le sens d’un contrat de maîtrise d’œuvre avec un maître d’ouvrage public. Avec André Larquetoux, j’avais pris de mauvaises habitudes, j’étais toujours payé en deux jours». Autres temps, autres mœurs.
En 2006, il remporte le concours pour l’état-major de l’armée de terre à l’Ecole Militaire. Il crée alors sa société (AAPP). Si ce projet n’est finalement pas réalisé (ce sera Balard), suivront la Cartoucherie de Bourg-lès-Valence reconvertie en lieu d’entreprises dédié à l’image animée (2009), la Monnaie de Paris (2009) et la Briqueterie, centre chorégraphique du Val-de-Marne (2013). «J’ai gardé mes vieux tics, pour chaque projet je fais une petite étude historique», dit-il. De fait, sur son site internet, chacune de ses réalisations est documentée comme un projet universitaire.
Est-ce cette bienveillance historique qui lui a permis en 2012 de gagner L’Anneau de la Mémoire, ou Mémorial international Notre-Dame-de-Lorette, dont une maquette se trouve dans son bureau et qui lui vaudra le ‘Riba International Award for Excellence’ ? En tout cas, d’aucuns retrouvent cette bienveillance à la Cité des électriciens (2017) ou à la Monnaie de Paris, dont il conçoit également la muséographie. Toujours est-il que Philippe Prost possède une faculté singulière à s’appuyer sur l’histoire sans rien renier de la contemporanéité de ses réalisations.
Il est parfois surnommé «l’architecte de la mémoire». Comment l’historien, en plus de l’architecte, perçoit-il le fameux devoir de mémoire qui semble s’imposer désormais ?
«Nous sommes à une époque où tout va toujours plus vite, nous avons des milliers de photos, on ne les retrouve plus. Cela finit par être étouffant. Au devoir de mémoire, j’ai plutôt envie de choses qui restent», dit-il. Il souligne que les Anglo-Saxons substituent volontiers le mot de ‘remembrance’ (souvenir) à celui de ‘memory’ (mémoire). Ce n’est pas tout à fait la même chose en effet. Philippe Prost parle alors de géométrie de la mémoire, quand l’évolution de la mémoire des morts se traduit par une évolution de l’architecture.

«L’anneau est un monument qui se veut apaisant, l’horizontalité et la forme ronde apaisent», dit-il. Il note que l’horizontalité est également prégnante avec le ‘Vietnam Veterans Memorial’ de Wahsington DC, sauf qu’en l’occurrence n’y sont inscrits que les noms des militaires américaines, les Vietnamiens ayant été oubliés. La mémoire est politique. «Un mémorial ce n’est pas que le passé, c’est aussi le futur. Il permet de reconstruire des souvenirs et devient un vecteur du futur. L’Anneau est aussi la célébration de l’amitié franco-allemande, un mouvement d’avenir».
Se souvenir que c’est Daniel Percheron, le président d’alors du Conseil régional Nord-Pas-de-Calais, professeur d’histoire et élu du bassin minier, qui avait porté le projet à proximité de la Nécropole nationale Notre-Dame de Lorette. «Il voulait un monument pour la paix, ‘c’est parce qu’il y a l’Europe qu’il y a la paix’, disait-il», se souvient l’architecte. L’architecture souligne ici un nouveau (ou ancien) rapport à la mort. «600 000 noms réunis, les gens comprennent l’échelle de la catastrophe. L’enfer du Nord, ce n’est pas Paris-Roubaix», dit-il.
Si l’architecture est une expression symbolique de l’ordre, dans un mémorial, elle traduit aussi la dimension idéologique du conflit. Il souligne que pour le mémorial de Yad Vashem de Jérusalem, devant l’impossibilité de retrouver tous les patronymes des victimes, ce sont les noms des localités où elles vécurent et sont mortes qui furent gravées dans les mémoires.
Il cite le neurologue et neuropsychologue Bernard Croisille, spécialiste de la mémoire qui lui dit un jour : «Le cerveau, c’est l’Amérique de 1492». Un nouveau territoire. «La mémoire emmagasine tout, fait un tri et parfois ramène les choses à la surface. La mémoire s’auto-fabrique, réécrit et transforme l’histoire», dit-il. De l’architecture aux neurosciences, le raccourci est limpide pour Philippe Prost. A posteriori, il s’aperçoit que sa recherche sur la transformation de l’îlot parisien au XVIIIe siècle n’a jamais été autant d’actualité. Pour les partisans de la ville musée, il a cette remarque amusée : «même si on décide que l’on ne touche plus à rien, de toute façon il se passe des choses». CQFD.
Aussi, plutôt qu’un devoir de mémoire, Philippe Prost préfère un souci d’alerte, d’annonce. Si l’anneau est une prouesse architecturale – en raison de la pente, un tiers de la structure est en porte-à-faux – son apparente fragilité est là pour rappeler «que la paix n’est jamais définitive». Dans son bureau, il y a encore un panneau prototype en inox mordoré, des dizaines de noms, déjà. «Avec l’anneau, j’ai pris goût à de nouvelles techniques telle le BFUP, aux enjeux du franchissement, j’ai découvert la préfabrication», dit-il. C’est l’architecte qui parle.

S’il vient de livrer la Monnaie de Paris – une autre aventure au long cours -, l’évolution de sa pratique est manifeste dans ses propositions pour les ports d’Antibes et Juan-Les-Pins. Bien sûr qu’il s’est pour l’occasion plongé dans «les pages écrites avant» mais pour mieux ensuite proposer un projet appelé à réunir des entreprises de pointe et high-tech. Dit autrement, faire passer le port Vauban au troisième millénaire. Ce sont les ingénieurs militaires qui doivent être contents.
«Les grands enjeux de ces travaux de restauration et d’aménagement sont d’ordre urbain, paysager et architectural, mais aussi industriel, économique et culturel, et au-delà, d’ordre symbolique», insiste Philippe Prost.
Dans son bureau, il y a des piles un peu partout, sur le bureau, sur la table de réunion, par terre. «Je ne comprends pas comment un bureau peut être vide», dit-il. En une pile au sol, noyée parmi d’autres, des prix et diplômes qu’il accrochera un jour, peut-être.
«Je suis intéressé par le passé, passionné par le futur», conclut Philippe Prost en remettant en place le portrait d’André Larquetoux.
Christophe Leray