
Avec l’ouvrage Centre Pompidou Le défi Total Design – Histoire des composantes d’une architecture technomorphe, l’historien de Beaubourg Boris Hamzeian apporte un regard renouvelé sur la construction de ce centre culturel désormais emblématique. Rencontre.
« Je voudrais passionnément que Paris possède un centre culturel… qui soit à la fois un musée et un centre de création où les arts plastiques voisineraient avec la musique, le cinéma, les livres, la recherche audiovisuelle… Tout cela coûte cher mais si l’objectif est atteint, ce sera une réussite sans précédent ». Georges Pompidou (1)
Renommé en l’honneur du Président (2) défunt pour son inauguration, le Centre Pompidou est l’un des rares bâtiments où la structure se révèle aussi clairement que dans les cathédrales gothiques. Le 16 juillet 1971, le projet lauréat de Piano, Rogers, Franchini et Arup (3) n’est pas seulement un projet avant-gardiste, c’est un programme utopique. En 1977, same and different, il existe enfin grâce à ses trois bonnes fées : Jacques Chirac, Robert Bordaz, et Claude Pompidou.
Cinquante ans après son inauguration il ferme pour cinq ans. Le moment de faire le point sur une histoire plus tourmentée que prévu avec Boris Hamzeian (4) chercheur, auteur de trois livres, tous coédités par le Centre Pompidou. Focus sur « Centre Pompidou, le Défi du Total Design » qui n’a pas eu lieu…
Chroniques – Qu’appelez-vous Total Design : l’héritage utopique de Fuller (5) et Archigram (6) ? La synthèse des Arts ? L’« Esthétique Industrielle », ou plus tôt encore, au temps de Kew Garden et de Crystal Palace, « l’Art appliqué à l’Industrie » ?
Boris Hamzeian – La sortie de la seconde guerre mondiale a produit des expériences hybrides. On ne conçoit pas avec un idéal mais dans l’urgence et avec ce qui reste, et on improvise : « Try and make do » – mot à mot « essaie et débrouille-toi ». La reconstruction massive (7) impose une approche pragmatique d’urgence : utiliser des matériaux limités, préfabriqués et disponibles localement pour loger rapidement et à bon marché les populations sinistrées. Cette situation se couple avec le boom économique des années ‘50, et des expérimentations dans les domaines de l’architecture et de l’ingénierie. Le Total Design remonte à une époque où architecture et ingénierie étaient les deux parties soudées d’une même discipline, celle de l’art de construire. Il a été théorisé en 1970 par Ove Arup, comme une philosophie de conception globale prônant un design total intégrant toutes les disciplines, un humanitarisme sans discrimination, et un équilibre entre profit et idéal. Mais il ne peut pas être contextualisé seulement dans les années ‘70. Aujourd’hui il faut se spécialiser mais il faut aussi revenir à cette idée qu’il n’est pas nécessaire de cloisonner. Comme à l’époque d’Alberti (8) où la question de construire et les questions esthétiques et ornementales étaient les deux facettes de la même pratique.

Le concours Plateau Beaubourg a lieu plus de vingt ans après la reconstruction. Pourtant vous décrivez une situation inédite de « processus ambigu et tourmenté, de visions divergentes, et d’incessantes remises en question ». Est-ce la nouveauté des techniques qui est en question, le concept, ou la rivalité et la prise de pouvoir ?
J’ai la posture de l’historien, qui revendique l’importance des sources primaires. Dans les années 2010, Jean-Philippe Bonilli (9) a rassemblé et sauvé de la destruction ou de l’oubli 600 boîtes de documents qui témoignent de l’histoire. La question de la commande, de la politique administrative procédurale a été très oubliée dans l’histoire du Centre Pompidou. J’ai voulu regarder, analyser le Total Design avec ses positifs et ses négatifs. Il y a la création… et les compromis budgétaires, les enjeux stratégiques. Il y a la figure de l’architecte, issue des Beaux-Arts et celle de l’ingénieur constructeur…
Et au centre des tensions…le défi de l’acier moulé ?
Le défi de l’acier moulé n’est pas né dans l’esprit des architectes mais dans celui des ingénieurs, il faut le reconnaître. Et ils ont eu la délicatesse de laisser les architectes prendre leur moment de célébrité. Personne aujourd’hui ne vous nommera les ingénieurs qui ont fait exister le Centre Pompidou. Et cela doit être corrigé. Le projet Pompidou est le contraire d’une œuvre facile. Mon rôle est de poser le doute. Il n’y a pas un auteur du Centre Pompidou. Il y a une collectivité autour de laquelle ce chantier a pu exister, comme au temps des cathédrales. Les noms devraient être effacés derrière une histoire collective, démocratique, complexe, et pleine de conflits. Qui sait dire le nom de l’architecte de Notre-Dame de Paris ?
Pourtant le rêve du bâtiment-machine high tech rendait crédible une alliance inédite ou oubliée entre architectes et ingénieurs. Pourquoi cela n’a-t-il pas fonctionné ?
L’idée d’utiliser l’acier moulé naît dans l’esprit de l’ingénieur Ted Happold (10). C’est lui qui décide que le Centre Pompidou sera son terrain d’essai pour développer la technique spéciale du moulage du métal appliqué à l’acier. Lui qui convainc sa division chez Arup de concourir pour le Centre Beaubourg, imaginant un manifeste de structure métallique complexe avec les articulations en acier moulé, s’inspirant des expériences de Frei Otto (11) en Europe ou celle de Kenzo Tange au Japon.
Et justement Happold pense à Frei Otto pour le projet Beaubourg, lequel est pris par la couverture du stade de Munich, où il développe précisément… des nœuds en acier moulé pour le filet de câbles du toit olympique… C’est Happold encore qui, fin 1970, appelle pour le concours les architectes Sue + Richard Rogers, avant l’arrivée de Renzo Piano. Happold défendra toujours une pratique où la qualité vient de la diversité des compétences et du dialogue entre architectes et chercheurs.

« Le défi du Total Design » raconte le défi problématique de l’acier moulé. Entre ingénieurs, c’est très vite la guerre… Et Happold va sauter !
Le rêve d’Happold est l’application de l’acier moulé dans un projet civil. Il pense utiliser l’acier moulé à Pompidou pour des articulations ponctuelles mais à un moment les jeunes chercheurs, dont Peter Rice (12), décident contre l’avis de leur maître de l’utiliser non seulement pour la poutre maîtresse mais aussi pour la poutre console aux deux côtés de la section du bâtiment : un matériau fragile comme l’acier moulé pour un élément soumis à des efforts de traction flexion qui ne vont pas dans la bonne application de ce matériau. Ceci va conduire à la sortie de Ted Happold. Peter Rice devient directeur général du projet d’ingénierie et Lennart Grut assure le dossier de la structure métallique.
Sitôt le concours gagné par l’équipe Piano-Rogers + Arup, le projet se durcit entre contestations (13), procès, controverses techniques sur la charpente métallique, pressions politiques, délais et… tensions entre ingénieurs et architectes. Le chantier est devenu critique…
Les rapports et les complicités évoluent à mesure du programme. Une fois le concours gagné, les ingénieurs sont out. Ils donnent leur avis sur la structure métallique, leurs idées visionnaires comme le plancher qui aurait pu se glisser verticalement… Ils sont dans les coulisses et donnent leur expertise. Et ils financent les essais…
Vous allez jusqu’à parler de « tentatives de domination d’une discipline sur l’autre » ? Il s’agit pourtant d’un projet d’ingénierie plus que d’architecture…
À Paris les ingénieurs font face à une vision de l’architecture très « beaux-arts » selon laquelle il existe un architecte créateur et derrière un bureau d’études appelé à exécuter l’idée de l’architecte. Pendant ce temps les ingénieurs doivent expliquer à leur chef pourquoi ils investissent autant pour si peu de reconnaissance… C’est une remise en question cruelle du rêve de Total Design.
À un moment Robert Bordaz (14) comprend qu’il doit dialoguer avec un nouvel acteur qui n’est pas l’architecte et assumer le choix d’un geste architectural où l’ingénierie structurelle doit être mise en avant. Le Centre est devenu un objet d’ingénierie. Une machine.
Et il y aura enfin contact avec les ingénieurs. Il faut bien comprendre que dans ce projet, les ingénieurs prennent le risque de l’inconnu. Au-delà du manuel des règles de construction, l’ingénieur imagine et risque… il est question de coefficients de fragilité…

Mais quand l’outil de liberté devient un objet théorique, qu’il faut renoncer à la radicalité du bâtiment-machine et du plan libre, que le rêve d’une machine techno morphe ultralégère devient un exosquelette lourd et coûteux, Rogers se met en retrait…
Rogers ne tenait pas à participer au concours, c’est Sue Rogers, son épouse qui le convainc. Dans le projet Beaubourg, Rogers est clairement l’idéologue, qui tient les principes philosophiques du projet. Il voulait un « bâtiment » où tout ce qui ferait enveloppe serait réduit au minimum au profit d’une superstructure ouverte. Beaubourg nourrissait son rêve de bâtiment sans enveloppe : juste une peau légère derrière l’ossature. L’abandon de la façade-écran « Live Center of Information », de la transparence totale, du tunnel vers les Halles, dispositif infrastructurel branché sur la métropole, le désengage. Et quand son ami Happold quitte le chantier, Rogers s’éclipse. Rogers voulait une liberté, un média urbain actif, une piazza hallucinée et hyperconnectée…
Piano vient d’une famille de constructeurs, il est l’homme de chantier, il accepte une structure plus lourde. Il veut que Beaubourg sorte de terre.

À un moment votre récit nous embarque dans la peur. En même temps que l’acier se fabrique et se fissure le lecteur est plongé dans une sorte de thriller avec naufrage annoncé. Le danger et l’insécurité voire les mensonges et les intérêts perfusent votre récit.
Mon rôle est de restituer avec le maximum d’objectivité la chronique de la construction du Centre Pompidou, de donner à ceux qui ont la main une conscience historique. Derrière tous les documents, il y a des doutes. L’Institut de soudure français part en Allemagne suivre le chantier et produit des centaines de certificats de suivi sur la réalisation du projet fabriqué par Krupp. Toute une série d’acteurs ne croit pas à la tenue de la structure métallique d’Arup et mettrait en avant n’importe quelle problématique pour le faire échouer. Je suis historien d’architecture, pas spécialiste de structures ni de résistance des matériaux. AIA Life Designers/AIA Ingénierie interviendra comme ingénieur de la transformation 2030.
Le Centre Pompidou tel qu’imaginé par Rogers et Piano a-t-il perdu son âme ?
Pour Piano et Rogers, la première affiche emblématique diffusée pour promouvoir le concours 1971 et l’idée du Live Center of Information est la photo de deux soldats Viêt-Cong en train de se défendre contre les bombes de l’occident, sans abri ni future.
C’était un centre ouvert, « inside outside », anti-institutionnel, pas un musée élitiste mais une machine vivante. L’image a vite disparu mais elle reste l’emblème de l’utopie du concours : façade-média, piazza-agora.
On a perdu la communauté, la foule, quand les gens se sont contentés de regarder l’écran de leur téléphone. On a perdu l’individu qui s’effaçait au profit de la multitude et le rêve de totale transparence qui n’aura pas lieu…
Pourquoi Piano ne pilote-t-il pas la rénovation ?
C’est la preuve que cette machine est faite pour évoluer et passer aux jeunes générations. Il faut beaucoup d’altruisme pour passer la main et abandonner à d’autres le projet le plus important d’une vie. C’est aussi la force ultime du projet de Beaubourg.
Propos recueillis par Tina Bloch
* Centre Pompidou Le défi Total Design – Histoire des composantes d’une architecture technomorphe de Boris HAMZEIAN. Presses universitaires de Saint-Étienne, 2024. (19,5×23,3cm, 272p., illus., broché, 30€)
(1) In Le Monde 1972, relayé par Germain Viatte dans « Le Centre Pompidou. Les années Beaubourg » éd Gallimard (Découvertes).
(2) Le président Georges Pompidou est mort encore en fonction le 2 avril 1974.
(3) Ove Arup (1895-1988), ingénieur dano-britannique, étudie la philosophie puis l’ingénierie à Copenhague. Influencé par Le Corbusier et le Bauhaus, spécialiste du béton armé, il fonde son atelier en 1946 pour la reconstruction. Il prône la collaboration interdisciplinaire dès ses débuts.
(4) Boris Hamzeian est docteur en histoire de l’architecture, chargé de recherche au MNAM CCI au Centre Pompidou sur l’histoire de la construction du Centre Pompidou
(5) Buckminster Fuller (1895-1983) architecte inventeur visionnaire américain, très connu pour le concept du dôme géodésique, structure ultralégère et ultrarésistante.
(6) Archigram est un collectif britannique d’architectes visionnaires très actif dans les années 1961-1974 pour ses projets radicalement futuristes souvent dessinés comme des collages et des schémas de science-fiction.
(7) Auguste Perret au Havre reconstruit la ville entière (1945-1954) en béton clair, avec îlots ouverts, chauffage collectif. À Maubeuge André Lurçat crée une « cité-jardin urbaine » moderne et aérée dès 1944…
(8) Leon Battista Alberti (1404-1472) est un théoricien et architecte de la Renaissance italienne, souvent considéré comme un précurseur du « Total Design » holistique prôné par Ove Arup.
(9) Jean-Philippe Bonilli, responsable du pôle archives du Centre Pompidou.
(10) Ted Happold 1930–1996, ingénieur structure britannique majeur, pionnier des structures légères et membranaires, entre chez Ove Arup & Partners à la fin des années 1950.
(11) Frei Otto (1925–2015) architecte et ingénieur allemand, pionnier absolu des structures légères et membranaires, spécialiste des structures tendues, membranes et toitures en câbles. Lauréat du prix Pritzker 2015.
(12) Peter Rice (1935-1992), ingénieur structure irlandais, figure majeure de l’architecture High Tech, inventeur des gerberettes du Centre Pompidou.
(13) Les architectes réunis dans l’association « Le geste architectural » attaquent la décision du jury, puis le permis de construire obtenant même en 1974 un sursis à exécution de travaux.
(14) Robert Bordaz haut fonctionnaire chargé de piloter le projet du Centre du plateau Beaubourg, puis premier président du Centre Pompidou.