
On sait, on constate, on diligente, on missionne, on consulte et… Rien ! La gouvernance du Musée du Louvre apparaît comme un chef-d’œuvre d’abstraction. De notre correspondant, en direct du Café du Commerce.
Il y a des cambriolages qui relèvent du polar, d’autres du vaudeville. Celui du Louvre appartient manifestement à une troisième catégorie : la comédie administrative à très gros budget, jouée devant un public médusé, avec entractes syndicaux et critiques de presse hebdomadaires. Car enfin, on a beau aimer l’art, il faut parfois regarder les cadres plutôt que les tableaux. Et ce que révèle, semaine après semaine, l’affaire du cambriolage des bijoux du Louvre, ce n’est pas tant l’audace de voleurs inspirés que la persévérance tranquille d’une institution à ne surtout rien faire à temps.
Les alertes n’ont pourtant pas manqué. Expertises privées, mises en garde répétées, rapports circonstanciés. Même un audit de joaillier – Van Cleef & Arpels, excusez du peu – avait signalé que la sécurité du musée ressemblait davantage à un héritage du XXᵉ siècle qu’à une forteresse du patrimoine mondial. On aurait pu croire qu’un établissement qui conserve des trésors inestimables prendrait la chose comme un compliment inquiétant. Manifestement non.
Et puis arrive l’information parue dans Le Monde, datée du 23 janvier, 2026 celle qui – au Café du Commerce – fait tousser jusque dans les arrière-salles : un rapport de la Préfecture de police de Paris, transmis à la direction du Louvre le 29 août 2025, qualifiant sans détour « l’ensemble des moyens dédiés à la sûreté comme vétustes et inadaptés aux lieux ». Informatique, vidéosurveillance, gardiennage : rien ne trouve grâce. Tout juste six semaines avant le cambriolage du 19 octobre !
Autrement dit, le danger était identifié, documenté, tamponné, archivé — puis soigneusement ignoré. Face à cela, la défense de la présidence du Louvre tient en une phrase : le rapport a été demandé par le musée lui-même. Argument dirimant, qui revient à dire : nous savions que ça n’allait pas, et nous avons préféré continuer comme si de rien n’était. Ce n’est plus une ligne de défense, c’est un aveu de compétence théorique doublée d’une incapacité pratique.
Il est urgent d’attendre…
La gouvernance, dès lors, apparaît comme un chef-d’œuvre d’abstraction. On sait, on constate, on diligente, on missionne, on consulte. Mais on ne décide pas. Ou plutôt, on décide d’attendre. Attendre quoi ? Le cambriolage, manifestement. Le ministère de tutelle, pris entre deux remaniements, a bien nommé un consultant sécurité, fraîchement débarqué du chantier de Notre-Dame. L’idée est séduisante : après tout, il a l’habitude des monuments. Rachida Dati, bientôt sur le départ, a laissé entendre qu’un « changement de personne » était un « sujet ». Traduction du Café du Commerce : on en parle, mais pas aujourd’hui.
Pendant ce temps-là, les personnels du Louvre, pour la quatrième fois le lundi 26 janvier, ont relancé leur grève intermittente. Ils ne réclament ni l’impossible ni l’exotique : simplement des conditions de travail et de sécurité à la hauteur du lieu. Là encore, la réponse institutionnelle est d’une grande constance : mutisme, réunions programmées, décisions reportées.
Et au sommet de l’État ? Le président de la République, magnanime, a déclaré sa conviction que les bijoux allaient bientôt être retrouvés. C’est rassurant. Un peu comme dire, après un incendie, qu’on est sûr que la fumée va finir par se dissiper. Au fond, ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas tant l’existence de failles — aucune institution n’en est exempte — que leur accumulation tranquille, assumée, documentée, sans jamais provoquer l’électrochoc attendu. Chacun fait son rapport, chacun coche sa case, et le bazar continue.
Un sacré bazar, même. Organisé, hiérarchisé, parfaitement dysfonctionnel. Un bazar où l’on sait tout, sauf qui décide. Où l’on protège le patrimoine mondial avec des systèmes « vétustes et inadaptés », mais des éléments de langage flambant neufs. Où l’on découvre, après coup, que tout le monde avait raison trop tôt.
Le Louvre restera le Louvre. Les bijoux, espérons-le, reviendront. Mais entre-temps, une question demeure, lancinante, une pépite au Café du Commerce : quand tout le monde savait, qui était censé agir ?
Ajoutons que la perspective de confier à cette même gouvernance la maîtrise d’ouvrage d’un programme à 1,1 milliard d’euros, pointé par la Cour des Comptes, à l’issue du concours d’architecture Renaissance du Louvre dont les résultats devraient être dévoilés le 13 février, relève désormais moins de l’ambition culturelle que d’une aventure grandeur nature.
Une entrée unique pour le musée, une Joconde enfin mise en majesté : l’intention est affichée, l’exécution promet d’être folklorique. Car à force de prouver qu’elle sait parfaitement documenter ses défaillances sans jamais les corriger, la direction du Louvre s’impose comme une candidate sérieuse au titre de grand ordonnateur du chaos patrimonial. On imagine déjà le chantier piloté par strates de rapports contradictoires, les délais glissant avec élégance, les budgets « ajustés » par incréments discrets, et la Joconde, protégée par un dispositif aussi rassurant qu’un panneau “ne pas toucher”.
Si l’affaire des bijoux a démontré une chose, c’est qu’ici l’inaction n’est pas un accident mais une méthode. À ce rythme, la Renaissance du Louvre pourrait bien entrer dans l’histoire non comme un renouveau, mais comme l’ultime installation contemporaine : un milliard d’euros pour illustrer que gouverner, ce n’est pas seulement savoir — c’est surtout décider.
Jean-Claude Ribaut