
Alexander Arjona Jacobi, architecte partenaire d’Architecturestudio, raconte son expérience dans le développement des nombreux projets de l’agence à l’étranger. De l’Afrique à l’Asie, en passant par l’Europe de l’Est et le Moyen-Orient, il livre au travers d’anecdotes une réalité bien éloignée des clichés.
Un grand nombre de projets d’Architecturestudio se trouve dorénavant hors de nos frontières, ce qui représente environ un tiers des réalisations. Cette activité s’est initialement nourrie par la curiosité d’élargir nos horizons, incitée par une très grande mixité d’origines parmi les architectes qui travaillent au sein de l’agence.
Une autre motivation était la volonté de voir comment nous pouvions contribuer à un certain équilibre sociétal, sachant que notre savoir-faire et notre richesse économique sont le résultat d’une longue histoire pas toujours profitable aux autres, malgré nous.
La troisième raison, bien sûr, est de joindre l’utile à l’agréable et de réaliser des projets exceptionnels contre rémunération tout en se forgeant une réputation internationale. Qui n’a pas envie de relever un tel défi ? Mentalement armés de cette manière, nous pensions que rien ne pouvait nous arriver – l’architecture était un art universel que tout le monde comprenait. Or par la suite, il nous fut donné à comprendre que le diable se cachait dans des détails qui échappent au champ de l’architecture propre…
Même si je suis personnellement impliqué dans presque tous les projets internationaux, excepté en Chine, ma propre expérience doit être mise en relation avec celle des autres architectes de l’agence. Mon implication n’est pas la même dans nos activités en Chine, en Afrique ou en Argentine où respectivement René-Henri Arnaud, Widson Fortes Monteiro/Alain Bretagnolle et Mariano Efron sont plus directement impliqués. D’une manière générale, la contribution de tous les associés et partenaires est sollicitée pour les projets à l’étranger.

L’étranger pour nous renvoie à la Russie, à l’Arménie, au Vietnam, au Myanmar, à l’Île Maurice, à Madagascar, à l’Inde, au Liban, à la Syrie, à l’Irak, à l’Iran, au Qatar, au Bahreïn, l’Arabie Saoudite, le Koweït, les EAU, Oman, au Togo, à la Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Cameroun, au Maroc, à l’Algérie, à la Tunisie, à la Belgique, à l’Allemagne, à la Suisse, à l’Italie, à la République Tchèque, à l’Albanie, à la Pologne, à la Roumanie, à l’Argentine, à l’Uruguay, à la Chine… – je m’arrête là. Vous y cherchez les États-Unis et le Canada ? Raison banale de leur absence : nos assurances ne nous y couvrent pas.
Pour un Européen occidental qui croit encore qu’il va pouvoir guérir le monde, le plus frappant dans les pays hors d’Europe est l’existence d’univers parallèles au nôtre, presque autosuffisants. Par exemple, les voitures quasi exclusivement japonaises et coréennes, la nourriture du Pakistan en Afghanistan, les métros chinois à Téhéran, les produits laitiers de l’Arabie Saoudite au Moyen-Orient, les chaînes de fast-food philippines partout, etc. – tout est imbriqué.
Idem le langage architectural, même quand il est influencé par des exemples européens ou américains dont la mise en œuvre et l’assemblage stylistique sont très souvent déterminés par un pragmatisme représentatif et une innocence de ce que l’on « trouve beau », souvent libre de toute considération intellectuelle trop élaborée. Cela me rappelle Robert Venturi ou encore Roland Barthes, ce dernier aurait écrit les Mythologies certainement différemment aujourd’hui.

Nos domaines d’intervention sont les projets dits de « prestige » en concurrence et côtoyant des projets d’architectes locaux et internationaux de grande renommée. Aujourd’hui, notre notoriété à l’étranger s’approche et parfois dépasse celle que nous connaissons en France. Cela s’explique principalement par la grande taille de projets complexes portés par une clientèle souvent plutôt publique et institutionnelle qui cherche volontairement la « French Touch » pour équilibrer leur offre.
Venant d’Europe de l’Ouest, nous nous rendons évidemment compte que nos interventions n’ont pas toujours lieu dans les pays à la pointe de la démocratie mais nous croyons que ce que nous faisons avec le plus grand amour possible est destiné aux gens et que nos projets survivront à tel et tel gouvernement. Enfin, cela dépend du type de projet. On ne va pas construire des prisons en Russie par exemple.
L’exemple de l’Afghanistan
L’un des grands projets étrangers de 2006 était le plan directeur d’une ville nouvelle située directement au nord de Kaboul*. Taille du projet : 400 km² (quatre fois Paris) pour 3trois millions d’habitants dans une première phase. Même s’il s’agissait d’un appel d’offres public de la Banque Mondiale, l’intérêt des agences pour y participer n’était pas énorme en raison de la situation de guerre.
De plus, nous ne l’aurions pas découvert si le directeur de recherche d’une grande entreprise française en France, qui était Afghan, ne nous avait pas convaincus de l’utilité du projet. Nous le connaissions bien puisque nous avions nous-mêmes planifié un projet important pour la même société quelques années auparavant. Il a, à son tour, mobilisé la diaspora afghane, très dispersée, pour aider à la réussite de notre candidature. Nous sommes donc partis en Afghanistan, Martin Robain, Laurent-Marc Fischer, Rodo Tisnado et moi, accompagnés d’autres spécialistes et d’Afghans ayant passé leur vie en France, aux États-Unis et en Australie.
Nous avons pris un vol via Dubaï car la compagnie nationale afghane ne disposait plus de droits d’atterrissage et de survol en Europe. En abordant à Dubaï, dans un vieil Airbus 300 avec des sièges visiblement réparés à la main, nous avons compris pourquoi. Nous sommes arrivés à Kaboul sur une aire qui rappelait vaguement un aéroport. Il y avait des soldats afghans et américains partout, secondés par des mercenaires Blackwater. Soudain, nous voilà dans un endroit dont la guerre semblait si loin.
Poursuite du voyage dans deux grands véhicules tout-terrain japonais à trois rangées de sièges. Lorsque nous avons tous pris place, le hayon s’est ouvert brusquement et deux hommes ont occupé la dernière rangée, chacun armé d’une Kalachnikov. Quelques secondes se sont écoulées avant que nous réalisions qu’ils étaient là pour NOTRE protection.
À propos, il s’est avéré par la suite que l’Agence japonaise de développement (JICA) avait déjà effectué un certain nombre d’études d’aménagement du territoire et d’infrastructure pour ce projet sans être rémunérée, études dont nous n’avons pas tenu compte, ce qui a certainement posé quelques défis diplomatiques au client. Après tout, il était attendu de nous rien d’autre que la vision d’une ville nouvelle, voire idéale qui devait aussi bien sûr servir d’outil de marketing pour intéresser des investisseurs potentiels. Même la Banque Mondiale ne fait pas de villes entières – elle a seulement financé notre étude commandée par le gouvernement afghan dont l’appareil d’organisation était un peu moins étoffé que celui de la Banque Mondiale…
Dans le même temps, une ville écologique devait être créée en utilisant autant que possible des sources d’énergie renouvelables et dotée de terres agricoles afin de réduire la dépendance à l’égard des importations coûteuses. En d’autres termes, en ce qui concerne l’aménagement urbain, il s’agissait d’une ville compacte et d’une certaine manière ergonomique, aux distances les plus courtes possibles.
Une partie de la tâche consistait toutefois à créer un business plan visant à générer des emplois nécessaires mais d’abord à inventer des équipements nécessaires aux entreprises, au commerce et à la petite industrie. Il s’est avéré que cette partie était un cadeau un peu empoisonné, notamment parce que la faisabilité d’un tel business plan à l’échelle d’une ville entière était largement sous-estimée par tous les acteurs de ce projet.
Comme pour d’autres projets à l’étranger, la coordination de ce projet en Afghanistan avait nécessité plusieurs voyages, au cours desquels les aspects touristiques, encore présents au départ, sont passés de plus en plus au second plan. Les réunions et les ateliers sont devenus de plus en plus routiniers, et de l’extérieur, on sous-estime largement la pénibilité des séjours professionnels à l’étranger, réduits au strict minimum en termes de temps, sans pauses pour respirer et se déroulant essentiellement dans des locaux fermés.

Mais il y a aussi, bien sûr, les visites sur place, qui, compte tenu de la taille de la zone du projet, s’étalent sur plusieurs jours de voyage. L’un des moments forts a sans aucun doute été le survol avec un hélicoptère de transport soviétique MIL 17, déjà un peu ancien, appartenant à l’armée afghane. L’engin était si bruyant et vibrait tellement qu’on pensait que le carénage de la cabine allait sauter à tout moment.
Même si ce projet gigantesque n’a pas pu être poursuivi, il a tout de même été un succès puisque nous avons eu l’occasion de mener des réflexions sur les fondements d’une ville durable, ce qui a débouché sur une publication : La ville écologique.
À l’ère où les images sont omniprésentes et les informations foisonnantes, on croit souvent tout savoir avant d’avoir vu l’endroit. Mais cet « effet New York » s’évapore vite si les projets sont situés en dehors des destinations touristiques, ce qui est régulièrement le cas pour Architecturestudio. Noter les rencontres avec des concurrents britanniques ou américains, toujours les mêmes, qui ne se laissent guère arrêter par des pensées trop compliquées et qui, quel que soit le pays où se trouve le projet, affichent inlassablement leur infatigable esprit sportif et leur optimisme, ce qui fait que nous nous sentions parfois comme des intellos un peu paranoïaques.

Au passage, on apprend sans doute énormément sur les autres, mais aussi sur soi-même. Par exemple, malgré une politesse et une générosité sincère, nos interlocuteurs à l’étranger ont souvent une grande soif pour la réalité, même si elle n’est pas belle – ils aiment en parler en détail et d’une manière directe sans pour autant basculer vers le biais de négativité. A méditer…
Une chose est sûre cependant – à l’étranger, nous sommes enviés de vivre et de travailler à Paris, la ville qui, aux yeux de tant d’autres, représente l’archétype d’une belle ville, une destination de rêve que tant de nos interlocuteurs n’ont même pas visitée en tant que touristes ! Et c’est vrai, à l’atterrissage à CDG en revenant d’autres destinations, on croit revenir au paradis. On a de la chance – partageons-la.
Alexander Arjona Jacobi
Mars 2021
*Lire notre article Deh Sabz, la ville nouvelle d’un nouvel Afghanistan