
Une architecture de qualité est-elle seule capable de rendre désirable sa conservation et de traverser les époques ? Pourquoi serait-elle réservée à une élite urbaine ? Controverse.
Dans le cadre des rencontres de la Stratégie nationale pour l’architecture qui se tenaient à Paris à la Cité de l’architecture et du patrimoine, le 16 octobre 2025, j’étais interrogée sur la différence visible entre ce qu’on classait dans l’excellence et ce qu’on classait dans l’ordinaire. L’intervention se situait dans le cadre de Controverse n°3 « L’accès à l’architecture, en tant que discipline ou secteur économique, est-elle réservée à une élite urbaine ? »
Opposer frontalement excellence et ordinaire eut été simple à développer mais, à vrai dire, peu efficace. Quant à distinguer la qualité de production des architectes œuvrant dans l’une ou l’autre des deux catégories, n’aurait servi à rien, sauf à les distinguer les uns des autres sans fondement puis à les projeter dans une lutte fratricide. Une querelle bien inutile, à un moment où le métier d’architecte semble devoir se ressaisir et retrouver une plateforme de référence dont les objectifs devraient être ceux de l’intelligence des assemblages, de combinaisons savantes entre l’art et la science.
La vraie question n’est donc pas de savoir « qui a raison et qui a tort » ou de valoriser ceux qui revendiquent le leadership de la pensée représentative de l’architecture réservée à une « élite urbaine ». Non, elle se situe plutôt du côté d’un choix : celui de révéler la forme la plus évidente d’une expression de la discipline, capable à elle seule de porter notre art plus haut, plus loin et pour plus longtemps. En effet, il me semble prioritaire de changer de paradigme de l’architecture jetable au bénéfice du temps long de la ville. Seule une architecture de qualité est capable de rendre désirable sa conservation et de traverser les époques. Penser le beau comme une synthèse en équilibre entre nos besoins vitaux, sociaux et la préservation de notre environnement.
Certains projets sont limités par leur taille mais on a tort de considérer que parce qu’ils le sont, ils ne seraient pas valorisants. Certaines réalisations comme celles de Scarpa (la tombe Brion…), de Chareau (la maison de verre), de Zumthor (chapelle de Saint-Benoît), de Murcutt (500 maisons à son actif avec des matériaux ordinaires) ou de Ando (les maisons petites et introverties en béton), le démontrent. Elles se présentent sous des échelles modestes mais ne nous privent pas pour autant de mondes étonnants. Alors ? que répondre à ceux qui disent que sans dimension urbaine ou sans gigantisme constructif, il ne peut y avoir de productions élitistes ? à ceux qui prétendent que l’élite urbaine serait seule en mesure de témoigner d’un acte d’architecture ?
La dimension d’un sujet n’est en fait que celle que l’architecte lui donne. Elle peut même être celle d’un meuble d’appartement ou d’un objet quotidien. Celle d’une ville, d’une cathédrale ou d’un paysage tutoyant l’infini, bien sûr, mais aussi celle requise par de petits moyens ou traitée par de petites structures.
L’échelle n’est en rien restrictive dans l’art de créer car, précisément, il s’agit bien de « ce qui différencie une création architecturale originale d’une simple construction ».
Le terme « élite urbaine » est une façon d’associer exigence et invention comme des valeurs qui mettrait à distance tout une partie de la profession. Et de considérer a contrario que la banalisation de la production architecturale serait plus démocratique parce que plus économique. Alors qu’il est vital de rendre exceptionnel tout ce que à quoi nous touchons d’abord par l’inventivité. La lutte que nous devons mener est celle qui consiste à inventer le futur sur des considérations philosophiques, techniques, sociales et esthétiques complètement nouvelles.
Elle est aussi la seule démarche, compréhensible, qui peut trouver grâce aux yeux des générations naissantes car elle exprime l’optimisme et met en valeur le spectre large de l’intelligence française en matière de prospective, de technologies, d’architecture et de design d’avant-garde, d’analyses synthétiques et de développement.
C’est oser l’avenir, en quelque sorte.
L’accès à l’architecture est-il donc réservé factuellement à l’élite urbaine ?
En conclusion, nous dirons : non.
Alors, élite urbaine ou élite domestique ?
L’intérêt de l’architecture, c’est dans l’exigence que nous le trouverons, à travers le talent restauré des uns et des autres.
Anne Démians
Architecte, membre de l’Institut
Académie des Beaux-Arts