
Hormis des data centers, nous n’aurons bientôt plus du tout besoin de bâtiments pour stocker nos archives et les chercheurs et historiens devront se débrouiller dans le cyberspace. Pour les agences d’architecture idem.
La construction de bâtiments dédiés aux archives du pays, qui faisaient l’honneur de la commande publique et de la science transparente, est un programme en voie de disparition tandis que, concomitamment, se développe à un rythme insensé la construction de data centers toujours plus grands et exigeants et sans âme qui vive. Vases communicants ?
Cela démontre que la société, du moins la société occidentale telle que nous la connaissons, a changé de paradigme. Alors que la mémoire de l’humanité alphabétisée était encore il y a peu pour l’essentiel inscrite sur le papier, elle est en moins de 40 ans passée par la disquette, le CD-ROM, le disque dur externe, la clef USB jusqu’au Cloud. Se pose alors la question de la conservation des archives. Moins de papier, moins de bâtiments dédiés, alors quoi, où iront chercher les historiens ?
« Quand j’étais étudiant, il nous fallait décortiquer et comprendre les archives », se souvient G.*, architecte pourtant né avec le numérique. Si les premières générations contemporaines stockent encore 20 ou 30 ans de papier, qui sait combien de temps sera lisible un disque dur ? Cette question, des agences se la posent ou se la sont posée mais en 2025 les architectes ne pensent plus tout à fait en termes de conservation des archives mais de conservation des données. Le symbole sans doute d’un glissement dans l’appréciation de leur travail. D’ailleurs ne sommes-nous pas nous-mêmes devenus une somme de données pour qui veut notre bonheur ?
Il faut se mettre à la place des futurs académiciens de l’architecture qui devront prononcer l’éloge de leur prédécesseur au siège numéroté, une femme ou un homme de l’art d’un autre temps. Jusqu’à aujourd’hui, le récipiendaire, pour son discours se plongeait dans les archives du susnommé, recherchait les témoins – les architectes savent depuis longtemps mener l’enquête – et étudiait les documents techniques disponibles. Il n’y avait jamais tant d’endroits où chercher. Mais dans 70 ans, pour la période qui commence en 2000, où l’historien va-t-il se plonger ? Surtout s’il n’a pas ou plus accès au cloud. Certes, dans le cloud les formats pdf et jpg ont été conçus pour pouvoir être décryptés sur le temps long (50 ans). Une solution apparemment plus pérenne que le stockage sur disquette. Mais pérenne vraiment ?
La question se pose d’ailleurs aux institutions dont le rôle est de préserver une connaissance et des pratiques ? Doivent-elles conserver des rouleaux de papiers qu’il faut informatiser, un lecteur de disquette, un lecteur de CD-Rom, un lecteur de vidéo VHS, un lecteur de disque, une paire de lunettes 3D pour garder un accès aux fonds qui leur sont légués au fil du temps, le tout avec moins de personnel pour gérer l’inondation ? Le protocole doit sans doute évoluer au fil des innovations technologiques…
Toujours est-il que si les grosses agences ont mis en place des sauvegardes de la sauvegarde de la sauvegarde, à notre connaissance, dans nombre de plus petites agences, c’est le foutoir.
En attendant, pour les architectes, quelle que soit la taille de leur pratique, il convient peut-être d’abord de se poser la question de ce qu’il faut garder pour les éventuels exégètes et si vraiment il y a quoi que ce soit à léguer à la postérité… Est-ce que vraiment chacun de mes plans doit être sauvegardé dans le cyberspace pour les siècles des siècles ? Question déchirante ! « Tu peux construire tes archives, c’est une autre démarche, avec un souci de transmission. Mais pourquoi archiver un APS et ou un APD ? », souligne G.
De fait, dans un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître, il fallait « nettoyer » les caisses de papier. À la fin d’un projet, l’agence en recevait une dizaine de toute part et l’affaire devait finalement, par souci d’économie, tenir dans une seule caisse en carton avant de rejoindre un local d’archives plus ou moins grand et coûteux.
Plus qu’hier, le danger aujourd’hui demeure le trop-plein. En effet, puisqu’il n’y a pas de limites au nombre de bits déposés dans le cloud, sous prétexte de sauvegarde mais par facilité surtout, chacun y « archive » absolument tout (du moins le croit-il) et n’importe quoi et plus personne ne prend le temps de « nettoyer » les dossiers.
Ce dont s’inquiète Stéphane,* associé d’une agence conséquente. « Cette dimension de stockage dans le cloud est anecdotique mais le jour où tu as besoin d’aller chercher quelque chose et de la donnée, elle est un peu n’importe où. De plus, aujourd’hui nous avons énormément de fichiers qui se baladent via les emails ou via teams et qui ne sont pas sur notre serveur. Aujourd’hui nous sommes dans une situation hybride, avec des morceaux de données dans Teams, chez Autodesk, avec Microsoft, des maquettes partagées, des serveurs aux USA… En fait, tu en as partout, ça va être infernal », anticipe-t-il. Pour rapatrier ces données en une base cohérente et compréhensive, bon courage. Qui plus est, ces données qui circulent n’importe où n’importe comment, qui en possède les droits intellectuels pour quel usage ? Mystère !
Bref, les historiens risquent de n’être finalement pas beaucoup plus avancés.
D’autant plus que si jusqu’à ce jour, il fallait un dossier de Permis de construire (PC) imprimé et signé – la bibliothèque de tous ses PC faisant la fierté de toute agence – ce document doit désormais être à son tour dématérialisé. Les permis de construire évaporés entre Mars et Elon Musk, sans une impression en bonne et due forme, quelles traces en resteront ?
L’agence de B.*, une agence sérieuse, loin d’occulter la difficulté s’est penchée au contraire sur la question suivante : quelle forme pour que ces archives résistent à tout ? « Nous avons mené un projet de recherche il y a une quinzaine d’années pour créer un petit data serveur de notre composition que nous aurions enterré à 200 m sous terre. Nous étions même allés dans le Saumurois visiter des troglodytes. Mais sous quelle forme préserver ces données ? Nous en avons trouvé deux : la gravure sur verre, ou coder les données en ADN, la plus pérenne », explique-t-il. Cadavre exquis et champignons de Paris !
Toujours est-il que les agences, et l’humanité avec elles, en viennent à manipuler des volumes exponentiels de données qui demandent des serveurs de plus en plus conséquents qui posent eux-mêmes la question de leur propre sauvegarde, sans parler de la sauvegarde des ressources de la planète. C’est ainsi qu’un prestataire avisé propose la duplication des données dans trois pays européens différents. Ce qui statistiquement résout le danger de la bombe atomique mais multiplie les besoins par trois. Multipliés par le nombre d’agences, d’entreprises, d’institutions, etc. Pour autant, en cas de guerre, les data centers seront les cibles des premières attaques : « tu le prives de ses données, tu mets un pays à genoux », relève S.. Sans parler des agences d’architecture qui n’auront plus pour références que leurs monographies ayant échappé aux flammes.
Finalement encore plus ancien que les traces des premiers écrits, défiant le temps dans l’espace, il y a encore ces bibliothèques inscrites dans les vieilles pierres. Peut-être que les plus belles archives d’un architecte ne nécessitent d’autre (im)matérialité que ses bâtiments construits. Lesquels devraient alors suffire aux exégètes. Surtout s’il s’agit d’un data center.
Christophe Leray
*les prénoms n’ont pas été modifiés.